#metoo, le théâtre français aussi

Jean-Pierre Baro et Guillaume Dujardin sont des hommes de théâtre forts d’un certain pouvoir (metteur en scène, pédagogue, directeur de compagnie, de structure et/ou de festival). Face à eux des élèves, de jeunes actrices, de jeunes collaboratrices qui entrent dans le métier. Plusieurs d’entre elles les accusant de viols, d’agressions sexuelles, ont courageusement porté plainte.

Il lui a sauté dessus. Violemment. Sans la moindre approche préalable, le moindre mot de séduction. Comme une bête se jette sur sa proie, il lui a sauté dessus. Elle était tétanisée, comme paralysée. Elle a dit non et encore non. Il a continué. Cela se passait chez elle, elle avait peur, elle ne le désirait pas, pas du tout, elle sortait d’une histoire difficile, une connaissance de cet homme qui maintenant la triturait, la caressait de force. Et a fini par la violer. C’était un soir de septembre 2011.

Retour du refoulé

Elle travaillait alors en CDD dans une boîte de production, c’était son premier emploi après l’école, elle avait à peine plus de vingt-cinq ans, il était un client de la boîte. Le lendemain du viol, elle s’est confiée à des amies en leur demandant de ne jamais en parler, à personne et surtout pas à elle. Elle a enfoui loin en elle cette soirée traumatisante, tout occulté. Et elle a continué à travailler avec lui, fondateur d’une compagnie théâtrale et metteur en scène repéré, puisque les chefs de la boîte lui avaient confié cette mission.

Le temps a passé. Camille (appelons-la ainsi) a pris du galon dans la boîte de production théâtrale. Son compagnon et elle font un enfant, son congé de maternité l’éloigne du travail. C’est alors, dans ce retrait, que les choses sont revenues, au début de l’année 2017. Elle a revu cette soirée d’automne en banlieue, un soir de première où l’on prend un verre puis un autre en discutant, sa proposition de la ramener chez elle en scooter, d’autres verres pris dans le petit appartement de Camille jusqu’au moment où il lui saute dessus et ce qui s’ensuit. Elle décide alors de l’appeler au téléphone. D’en parler. Il dit ne se souvenir de rien, sauf du fait qu’il était bourré. Ils continuent de travailler ensemble mais elle se sent de plus en plus mal à l’aise, crispée. Elle a peur de lui.

En décembre 2017, il décide de postuler à la direction du Théâtre des quartiers d’Ivry. Il lui demande de préparer le dossier et dit vouloir l’associer à l’aventure. Elle se sent de plus en plus mal, multiplie les insomnies, les crises d’angoisse, les intenses maux de tête. La psychanalyste qu’elle consulte lui conseille d’aller voir une spécialiste des effets post-traumatiques d’un viol. Elle y va, tout s’éclaire. Elle ose alors parler du viol à son conjoint, ce qu’elle n’avait jamais voulu faire, décide de porter plainte contre son violeur et l’informe qu’elle ne veut plus travailler avec lui, qu’il soit ou non nommé à la tête du Théâtre des quartiers d’Ivry.

La plainte et après

La plainte a été enregistrée le 26 septembre 2018. Tout y est décrit dans les moindres détails. A la question de l’officier de police « dans quel état étiez-vous (après le viol) ? », Camille répond : « Je ne voulais pas du tout de cette relation sexuelle et je me disais que c’était de ma faute car je l’avais invité chez moi. » Ainsi est la femme violée : elle se sent coupable. Le 1er janvier 2019, Jean-Pierre Baro a été nommé à la direction du Théâtre des quartiers d’Ivry. Il est, par ailleurs, devenu artiste associé au Théâtre national de Bretagne où il a récemment créé son nouveau spectacle Mephisto (Rhapsodie) d’après un texte de Samuel Gallet. Il est également intervenant à l’école du TNB.

Entretemps, suite à la plainte, le metteur en scène a été placé en garde à vue et interrogé (il parlera, en substance, de relation consentante dans l’ivresse), et une confrontation a eu lieu. Une enquête guère approfondie. Faute de « preuves » et en raison de faits « anciens », le dossier a été classé sans suite.

Il y a peu, lors d’un festival, je participe à un déjeuner informel dans un restaurant de province. Une jeune femme dit avoir prochainement un rendez-vous professionnel avec Jean-Pierre Baro. L’homme en face d’elle, directeur adjoint d’une grande structure, lui dit : « N’y va pas seule. » Je lui demande s’il sait : « Tout le monde sait », répond-il.

Carole Thibaut, auteure et metteuse en scène, à la tête du CDN de Montluçon, a publié dans Libération une tribune où, sans nommer personne, elle évoque le cas de Camille. Puis elle parle d’un autre cas. « Une jeune comédienne », une soirée qui se prolonge lors d’un festival de théâtre, un artiste « plus âgé, qui en impose » dit penser à un rôle pour elle, lui propose d’aller dans sa chambre pour en discuter « tranquillement » et une fois dans la chambre, « se fait pressent ». Elle dit vouloir partir, « il la projette violemment contre un mur, il tente de la forcer, elle se sauve. »

D’autres cas similaires

Il est arrivé à peu près la même histoire à Lucie (appelons-la ainsi) avec Jean-Pierre Baro. Il y a cinq ans, le metteur en scène intervient dans une école nationale où Lucie est en troisième année. « On a bossé ensemble, j’incarnais une jeune fille dans une pièce américaine qui est violée par plusieurs personnes de sa famille dont son père. Cela s’est bien passé. On s’est recroisé à Montpellier au Conservatoire. Il m’a invité à manger, on a pas mal bu. On a parlé de tout, y compris de choses intimes. Comme il habitait à côté du restaurant, il m’a proposé de boire un dernier verre chez lui. Il sert à boire et, pendant que je parle, d’un seul coup, il m’a embrassée. J’ai dit non. Il m’a dit « tu me plais, on se plaît » et il recommence. Il essaie de m’asseoir sur ses genoux et j’ai repensé à la pièce américaine où il y avait une semblable scène, je me suis levée et je suis vite partie. Le lendemain, il m’a fait porter un livre dont on avait parlé la veille avec une dédicace. Une amie à qui j’avais parlé de cette histoire m’a recontactée après avoir appris l’histoire de Camille. Elle pensait que je ne lui avais pas tout raconté, qu’il m’avait violée jusqu’au bout, elle m’a dit qu’il racontait avoir couché avec moi. Et j’ai aussi rencontré une copine d’une autre promotion à qui il est arrivé exactement la même chose. »

Cette copine, c’est Claire (appelons-la comme ça). Le schéma se reproduit effectivement : soirée de groupe arrosée et prolongée. Claire a connu Jean-Pierre Baro comme intervenant à l’école. Elle a obtenu de travailler sur son prochain spectacle, non comme actrice mais comme observatrice. La soirée se termine au petit matin, on se disperse, Claire et le metteur en scène vont dans la même direction, celle de leurs habitations respectives. En bas de l’appartement que l’école a loué à Jean-Pierre Baro, ce dernier lui propose de monter prendre un verre. « On boit, on discute et tout d’un coup il m’embrasse sans que je voie venir le coup. » Elle dit « non », explique qu’elle a un « copain ». « Allez, profite », insiste-t-il. « Je n’en ai pas envie, j’essaie de négocier, se souvient-elle, il m’embrasse de nouveau, je dis non ». Il insiste, lui enlève son t-shirt. Elle réussit à partir. Il la suit, lui offre un café, elle se sent « gênée, extrêmement gênée ». Elle le restera tout le temps de sa présence pendant les répétitions du spectacle.

« Il a profité, abusé de notre jeunesse »

Depuis le 10 mai et jusqu’au 28 juin se déroule le XIVe Festival des Caves fondé à Besançon par Guillaume Dujardin. Ancien assistant de Michel Dubois au CDN de Caen, il l’avait suivi à Besançon lorsque Dubois avait pris la direction du Nouveau Théâtre en 1997. Il quitte son poste de directeur adjoint en 2003, année où il met en scène pour la première fois une pièce de Howard Barker et commence une relation suivie avec cet auteur. La même année, il fonde sa compagnie Mala Noche et trois ans plus tard le Festival des Caves puis en 2008 devient le directeur du Festival des Nuits de Joux (ce qu’il n’est plus). Enfin, il enseigne au DEUST Arts du spectacles à l’Université de Franche-Comté. Une formation en deux ans qui peut conduire à entrer dans des écoles nationales de théâtre. Certains restent une troisième année via un service civique. Plusieurs (ex) élèves feront leurs premières armes au Festival des Caves dans des mises en scène de Guillaume Dujardin ou même en signant leur première mise en scène. Au Festival des Caves 2017, par exemple, son Hamlet d’après Shakespeare et Barker réunissait cinq de ses élèves.

L’an dernier, six anciens élèves ont porté plainte contre lui pour harcèlement sexuel. Ouverte en janvier 2018, l’enquête judiciaire est toujours en cours et devrait être finalisée d’ici la fin juin pour un éventuel déferrement du metteur en scène en vue de sa convocation devant le tribunal correctionnel comme le rapporte L’Est Républicain daté du 10 mai sous la plume de Fred Jimenez qui suit l’affaire depuis le début. Entretemps, les plaintes et les témoignages (non suivis de plainte) se sont multipliés. Devant cet afflux de propos allant tous dans le même sens, le président de l’université de Franche-Comté a suspendu Guillaume Dujardin de ses fonctions. Le Festival des Caves, lui, continue. Le maire de Besançon est venu saluer son directeur le jour de l’inauguration.

Le schéma semble avoir été toujours le même : la première année du DEUST se passe bien, les élèves sont séduits par le personnage, sa culture, son bagout. Durant la seconde année, tout change. Par exemple, Dujardin constitue un groupe d’actrices choisies. Elles viennent répéter chez lui, le plus souvent seules, façon aussi de « nous mettre en concurrence », disent plusieurs d’entre elles. Pour les besoins de sa lecture des pièces (souvent celles de Barker), il les incite à se mettre nues. Et c’est ainsi que chacune répète, seule et nue devant lui, chez lui. La violence sexuelle revient souvent dans les cours et les répétitions, sous couvert de « dramaturgie » : gifles données à un partenaire, baiser interminable entre deux bouches, incitation à la nudité ou au déshabillage de l’autre, main dans la culotte du ou de la partenaire, plaisanterie sur la longueur du sexe des élèves masculins, etc. A la même question de l’Officier de police judiciaire leur demandant de qualifier d’un mot Guillaume Dujardin, plusieurs répondent : « manipulateur » et/ou « pervers ». « Il a profité, abusé de notre jeunesse », dit l’une d’entre elles. Un sentiment partagé. Tous les élèves sont effectivement très jeunes. Fragiles, au seuil de leur vie d’adulte. Beaucoup sont sortis de là perturbés psychologiquement, sexuellement, professionnellement. « Il adorait quand on pleurait », disent plusieurs d’entre elles.

 

Lire, sous l'onglet commentaire le Droit de réponse de Jean-Pierre Baro

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