Festival d’Avignon : un cas d’écoles

Conservatoire national supérieur d'art dramatique, Théâtre national de Strasbourg, Emilia Romagna Teatro ; les acteurs des grandes écoles de théâtre, encore élèves ou récemment sortis, sont nombreux et viennent enrichir le programme du Festival d’Avignon, de la simple lecture au spectacle fleuve comme celui de l’Italien Antonio Latella.

"Scène de "Sainte extase..." © Christophe Raynaud de Lage "Scène de "Sainte extase..." © Christophe Raynaud de Lage
Que faut-il pour raconter les Atrides en deux jours de labeur théâtral (un spectacle de quasi deux fois huit heures, entractes compris, réparti sur deux jours) ? Trois fois rien. Quelques portes, deux miroirs, deux ou trois canapés, une table, une douzaine de chaises, une cuisinière et une bande d’acteurs jeunes, pétant le feu sacré. C’est ce que propose le metteur en scène italien Antonio Latella, par ailleurs nouveau directeur de la biennale de théâtre de Venise avec Sainte Extase-Les Atrides : huit portraits de famille.

Certains éléments scéniques viendront compléter le dispositif, comme un cheval de bois pour la guerre de Troie. D’autres partiront provisoirement en coulisses ou seront entassés vers le fond. Un seul restera à la face, côté cour : la cuisinière avec son four qui s’illumine quand on l’ouvre. Cet élément constant rappelle aux descendants de la fameuse famille et aux spectateurs l’origine des Atrides. La chose nous est racontée à toute vitesse en prologue à ce spectacle fleuve.

Des fils cuits à point

Les petits-fils de Tantale, Thyeste et Atrée, se disputent le trône laissé vacant. Atrée, visité par les dieux, deviendra roi de Mycènes mais, cherchez la femme, la sienne le trahit afin que Thyeste s’empare de la toison d’or. Atrée, mis au parfum, invite son frère à dîner et lui offre un mets de choix : ses enfants cuits dans le four de la cuisinière. Ce n’est qu’un début. Thyeste viole sa propre fille, Pélopia, sans que cette dernière ne sache l’identité de son violeur, de cette union incestueuse naît un fils, Egisthe, auquel Atrée, devenu l’époux de Pélopia, demande d’aller tuer Thyeste qu’il ne sait pas encore être son père. Il va l’apprendre, Pélopia aussi, ce qui entraîne le suicide et le départ d’Egisthe pour Mycènes afin de tuer Atrée. Ceci fait, Thyeste règne sur Mycènes avec son rejeton, tandis que les deux fils d’Atrée, Agamemnon et Ménélas, s’exilent à Sparte.

On connaît mieux la suite, pas triste non plus. Nombre de tragédies grecques nous l’ont racontée. Au départ de l’histoire à rebondissements de cette famille maudite sur laquelle règne la culpabilité : une malédiction première suscitée par la colère des dieux. Rien de cela ne serait en effet arrivé si un jour Tantale, fils mortel de Zeus, n’avait servi aux dieux en guise de repas son propre fils, Pelops, le père d’Atrée et de Thyeste. D’où la cuisinière avec four, indécrottable et obsédante, par ailleurs recyclée par Heiner Müller dans Hamlet-Machine.

Trahison, infanticide, parricide, viol et autres joyeusetés vont se succéder au fil des générations. Après le prologue, on entre dans Iphigénie en Aulis pour en sortir le lendemain soir avec Chrysothémis, la dite Chrysothémis étant la moins connue des enfants de Clytemnestre et Agamemnon, bien mois célèbre que ses sœurs Iphigénie et Electre (dont la pièce au titre éponyme conclut la première journée du spectacle) et Oreste (qui ouvre le bal de de la seconde journée). Quel voyage !

Plusieurs épisodes reprennent les titres (et en partie le scénario, voire le texte) de pièces écrites par Sophocle et Euripide ou tel pan de l’Orestie d’Eschyle, mais ne vous y fiez pas : plus que des adaptations, ce sont de nouvelles pièces se souvenant des trois dramaturges grecs, écrites par de jeunes auteurs italiens, avec beaucoup de liberté, d’imagination, d’à-propos. Certaines pièces sont fort réussies, d’autres moins, mais l’énergie des jeunes acteurs qui ont eu la chance d’être choisis pour cette folle épopée emporte tout sur son passage. Il faut les entendre en chœur parlant ici le grec ancien, là le latin avec un appétit glouton et une joyeuse fermeté du dire.

Corps à chœur

Pas de costumes à l’antique mais des tenues d’aujourd’hui, un chœur qui peut se réduire à deux femmes délurées portant foulard et lunettes de soleil très cinoche italien, ou au contraire un chœur de huit ou dix femmes aux pieds nus faisant front à l’heure de la guerre de Troie. Même s’il y a des passages à vide, des moments de complaisance ou des facilités (effets stroboscopiques), nombre de scènes sont magnifiques, comme celle d’une fille (Electre) pleurant sur le cadavre de son père (Agamemnon), comme la belle Hélène chevauchant érotiquement le cheval de Troie ou comme l’étreinte à trois qui n’en finit pas entre Pylade, Electre et Oreste, corps et baisers mêlés.

Scène de "Sainte Extase-les Atrides..." © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Sainte Extase-les Atrides..." © Christophe Raynaud de Lage

Tout a commencé lorsque l’Emilia Romagna Teatro a proposé au metteur en scène Antonio Latella, 50 ans cette année (sauf erreur, jamais venu en France avec ses spectacles, fouillant Shakespeare, Genet ou Beckett), d’animer une session de formation pour des acteurs et des auteurs de moins de trente ans fraîchement diplômés des écoles de théâtre italiennes. 16 acteurs. Et 7 auteurs écrivant chacun une pièce, la huitième, Chrysothémis étant confiée à la dramaturge Linda Dalisi. « Il s’agissait de poser la question du père, de l’hérédité, des héritages et de la tradition », dit Latella, et cela à partir d’une relecture des tragédies grecques nombreuses sur le sujet. Pendant deux mois, les jeunes auteurs ont écrit tandis que Latella préparait les acteurs avant qu’ils n’apprennent une quantité de textes telle que les muscles de leur mémoire sont aujourd’hui bandés pour la vie. Héritage et filiation sont au cœur des Atrides mais aussi au cœur de ce travail entre, d’un côté, les aînés, Latella et ses collaborateurs, et, de l’autre, ces jeunes acteurs et auteurs au seuil de leur périple.

Maîtres et élèves

Dans le programme du Festival, ce spectacle à l’origine particulière (session de formation) est présenté comme les autres spectacles. Depuis qu’il en a pris les rênes, Olivier Py veut associer les écoles de théâtre au Festival. Et on doit s’en féliciter. C’est ainsi que cette année quatre spectacles sont issus du travail de metteurs en scène avec les élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique (dont Py est un ancien élève), tous présentés au gymnase du lycée Saint-Joseph : Roberto Zucco par Yann-Joël Collin, Impromptu 1663 par Clément Hervieu-Léger, Claire, Anton et eux par François Cervantès et prochainement Juliette ou Le Commencement par Grégoire Aubin et Marceau Deschamps-Ségura (moins expérimentés que les précédents : c’est leur troisième collaboration). Si l’on ajoute à cela les élèves de ce même Conservatoire national qui, avec des comédiens amateurs, disent les textes choisis par Christiane Taubira et Anne-Laure Liégeois tous les jours à midi au jardin Ceccano, sans oublier les élèves du groupe 43 de l’école du Théâtre national de Strasbourg qui ont participé à trois lectures en direct sur les onde de France Culture installé comme chaque année dans la cour du musée Calvet, la présence des acteurs élèves des écoles ou à peine sortis est massive au Festival d’Avignon. Sans parler du Off.

Les spectacles à part entière, dûment répétés, sont des travaux généralement passionnants et parfois de grandes réussites. Cependant, le but de ces travaux étant de mettre les jeunes acteurs en avant, cela génère souvent une dramaturgie singulière. Par exemple, François Cervantès a fait travailler les élèves sur leur propre biographie tandis que Yann-Joël Collin fait tourner le rôle de Zucco entre plusieurs acteurs. Qu’on présente ces spectacles d’école ou de sortie d’école sur le même pied que le spectacle magistral de Frank Castorf, jouer par des acteurs hors pair, peut désorienter le public. Ne serait-il pas préférable de mieux jouer cartes sur table, de mettre en avant la spécificité de ces spectacles ? Cela éviterait quelque déconvenues ici, quelques incompréhensions là, sans compter les mauvaises langues qui peuvent voir là un festival qui gonfle sa programmation à moindres frais.

Sainte Extase-Les Atrides ; huit portraits de famille, première partie les 22 et 25, seconde partie les 23 et 26, 15h au Gymnase du lycée Mistral.

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