Le corps de ma mère morte dans le lit mortuaire d’Andréï Tarkovski

« Que celui qui le désire se regarde dans mes films comme dans un miroir, et il s’y verra. » Simon Delétang a placé cette phrase du cinéaste Andreï Tarkovski en exergue de son spectacle « Tarkovski, le corps du poète ». Et je m’y suis vu.

Scènde de "Tarkovski, le corps du poète" © Jean-Louis Fernandez Scènde de "Tarkovski, le corps du poète" © Jean-Louis Fernandez
Un drap blanc aux plis impeccables couvre le corps d’Andréï Tarkovski allongé dans un lit, face à nous, au fond de la scène. Il est mort. Il dort. Il rêve. Il se lève. On peine à reconnaître l’acteur tant est frappante la ressemblance avec le poète-cinéaste. Il lui aura suffi de lisser ses cheveux habituellement embroussaillés et de se laisser pousser la moustache pour parachever son visage émacié et ainsi accomplir la troublante ressemblance. Cependant, la voix, la façon très particulière de frapper les mots en leur soufflant dessus et celle d’arpenter la scène à grands pas ou encore de jouer du piston avec les bras convoquent l’identité de l’acteur : Stanislas Nordey. Quelle impression doit éprouver un acteur allongé ainsi sur un lit de mort ?

Allongée à côté de Tarkovski

La scène est troublante, je suis troublé, je m’égare. Je me demande si, le lendemain, jour de la levée du corps, je vais retrouver ainsi ma mère : allongée dans un lit, recouverte d’un drap blanc, ne laissant apparaître d’elle que son visage, yeux clos, enfin apaisée. Aura-t-elle, elle aussi, une bougie sur le ventre ? Je voudrais chasser cette image, me concentrer sur le spectacle, mais non. Quand on entre dans une salle de théâtre, peut-on faire abstraction de sa vie ? S’oublier ? C’est impossible et tant mieux.

Quelques jours plus tôt, un coup de téléphone m’a annoncé la mort de ma mère. Tout se passe comme si sa disparition – attendue et logique à un âge avancé –, lui redonnait vie : il y a longtemps que je ne l’avais sentie si présente autour de moi, en moi. Elle est là devant moi, étendue dans ce lit, sur une des scènes du Théâtre national de Strasbourg portant le nom d’un metteur en scène, Klaus Grüber, qui me fut cher. Elle est là, allongée à côté de Tarkovski, artiste venu d’un pays qui fut cher à ma mère et où elle ne s’est cependant jamais rendue, par crainte d’être déçue sans doute.

Tarkovski, le corps du poète, le spectacle du metteur en scène Simon Delétang avait commencé là-bas, en Russie alors Union soviétique, dans la beauté de la langue russe qui chante sans qu’on le lui demande. Mais c’est aussi une langue qui peut aussi avoir la sécheresse, la violence du knout. Dans le prologue ou introduction du spectacle, une femme (Pauline Panassenko) se tient assise derrière une table à l’avant-scène. Elle a l’allure d’un procureur. Les cheveux tirés, le regard froid, claquant ses phrases comme des coups de fouet, elle ressemble à ces glaciales présentatrices du journal de télévision sur ORT, la chêne nationale russe, inféodée au pouvoir encore plus que les autres. La femme martèle le texte : une fine analyse de l’œuvre de Tarkovski par Antoine de Baecque, admiratif mais nullement inconditionnel du cinéaste. Traduit en russe, le texte prend des allures de réquisitoire, de perverse oraison funèbre. Fin du prologue, lumière sur le lit du mort.

Intrusions extérieures

Tarkovski se lève donc et entre dans ses rêves, dans ses films, dans ses textes. « J’ai fait un rêve cette nuit. J’ai rêvé que j’étais mort. Mais je voyais, ou plutôt je sentais tout ce qui se passait autour de moi. », dit-il (un extrait de son Journal). Et puis il ressuscite et personne ne s’en étonne. Je me souviens que la nuit où ma mère est morte dans son sommeil, je me suis couché très tard sans pour autant réussir à trouver le sommeil. Sans le savoir, je l’ai veillée toute la nuit.

Sur scène, ce sont maintenant des spectateurs qui interpellent Tarkovski. En fait : des lettres de spectateurs, désarçonnés, mécontents ou emballés, bouleversés au sortir d’un de ses films, des lettres ou des propos que le cinéaste cite dans ses écrits. Cette intrusion de voix extérieures (spectateurs, journalistes, écrivains) ira grandissante au fil du spectacle. Des béquilles scéniques par trop grossières ; le spectacle, malgré lui, vire à une anecdotique chronique biographique.

Difficile de s’engouffrer sans filet dans la vie et l’œuvre de Tarkovski. Difficile d’être toujours à la hauteur de ce propos exprimé dans le spectacle par Tarkovski au point que l’on peut penser que son interprète (Nordey) le prend à son compte, tant sa conviction est parlante : « La grandeur de l’homme moderne est dans sa protestation. Gloire à ceux qui protestent en s’immolant devant la foule muette et stupide, gloire à ceux qui sortent sur la place publique avec des pancartes et des banderoles, affrontant l’inévitable répression. S’élever au-dessus de la simple aptitude à vivre : si l’humanité est capable de cela, c’est que tout n’est pas perdu et qu’il y a encore une chance. » J’aurais aimé partager ces mots avec ma mère, alors je le fais ici, en les lui offrant présentement, elle la Résistante, la compagne de cellule de Charlotte Delbo, la militante à gauche toute, qui ne lâchait rien.

Scène de "Tarkovski, le corps du poète" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Tarkovski, le corps du poète" © Jean-Louis Fernandez
Faut-il quand on écrit sur les spectacles des autres, laisser à la porte de la salle, le spectacle de sa propre vie ? En passant outre, ne risque-t-on pas de verser dans le voyeurisme, l’autofiction de mes deux ? Il y a des jours où l’on ne se pose pas la question. « Je dois avouer que, lorsque des critiques professionnels ont fait l’éloge de mes travaux, leurs opinions et leurs critères m’ont la plupart du temps déçu ou irrité. J’avais l’impression qu’au fond d’eux-mêmes ils étaient restés indifférents ou impuissants, et qu’ils remplaçaient leur spontanéité et leur perception directe par des clichés de cinéphiles », écrit Tarkovski dans Le Temps scellé.

Jamais oubliées, les premières images de son film Le Miroir me reviennent en boomerang dès que paraît l’actrice Hélène Alexandridis sur scène, forte de sa blondeur, de sa finesse, de sa détermination. Je revois l’actrice du film de profil, assise sur la barrière, fumant une cigarette. Le dernier des Récits de jeunesse de Tarkovski (écrits bien avant qu’il ne fasse des films et retrouvés après sa mort) évoque différentes photographies, dont plusieurs de sa mère. Il parle d’elle comme de Dieu, en majuscule. « La voilà encore. Avec Sa lourde chevelure claire, Elle est assise sur une barrière en bois. Un champ labouré apparaît derrière Elle. (…) Elle fume une cigarette. Elle est sur le point, là, maintenant, d’avaler une bouffée de tabac et Son visage n’exprime rien de plus et devient, de ce fait, réel et fantastique, comme le temps, comme un moment passé mais présent. » Cette incertitude et cette transfiguration du temps sont constitutifs de l’art de Tarkovski. Le spectacle entend s’en faire l’écho.

La femme assise sur une barrière

Dans Le Temps scellé, le cinéaste revient longuement sur cette scène. Il explique qu’il avait fait en sorte que l’actrice Margarita Terekhiva ne lise pas le scénario, si bien qu’elle ne pouvait pas savoir si le mari qu’elle attendait en fumant, assise sur la barrière, allait revenir au pas. « Ce qu’il nous fallait percevoir était l’aspect unique et singulier de cet instant précis, et non son lien avec le reste de sa vie », souligne-t-il. Ainsi doivent être les acteurs à l’heure de la représentation : sans passé, sans avenir, dans un extrême présent, dans la joie de l’être-là.

Cette scène de la femme assise sur une barrière revient vers la fin de Tarkovski, le corps du poète, racontée ou plutôt comme vue par deux acteurs, Pauline Panassenko et Thierry Gibault. Il en va de même pour l’excellent Jean-Yves Ruf qui, à son tour, voit une maison, une grange brûler comme cela arrive dans plusieurs films de Tarkovski, retour d’un autre souvenir d’enfance. La grange brûle, les corps aussi. Humaines ou végétales, toutes les cendres se ressemblent.

Simon Delétang dit avoir été bouleversé par les films et les écrits de Tarkovski. Il souhaite partager cette passion par le biais du théâtre. Son spectacle est comme une dette qu’il honore. Il déborde de reconnaissance. Ses propositions sont aussi multiples qu’inégales. Le metteur en scène a commandé à Julien Gaillard, un auteur qui lui est proche, Le Corps du poète, un texte que l’on entend dans la dernière partie. Un texte dont le style, le vocabulaire, le phrasé introduisent dans le corpus Tarkovski comme un corps étranger qui lui fait mal, tout comme l’agent des pompes funèbres, croyant bien faire le jour de la crémation de ma mère, allait parler d’elle en termes doucereux, insupportables.

Simon Delétang a cependant une idée folle et forte : poussant dans ses retranchements sa pertinente scénographie, il déploie sur toute la scène une vaste toile reproduisant un détail de La Madone del Parto, une fresque de Piero della Francesca que Tarkovski a sans doute vue quand il a décidé de ne pas revenir en URSS et de vivre en Italie où il allait réaliser ses deux derniers films. C’est un visage de femme, mais aussi d’enfant, mais encore de mère. C’est un visage d’une douceur absolue. Stanislas Nordey (Tarkovski) et Hélène Alexandridis (sa femme, sa mère) se tiennent par la main et regardent ce visage vers lequel ils marchent. De dos, ils s’éloignent de nous, se rapprochent du visage. Alors j’ai fermé les yeux.

Tarkovski, le corps du poète, Théâtre national de Strasbourg, salle Grüber, à 20h sf dimanche 24, jusqu’au 29 septembre.

Théâtre des Célestins, Lyon, du 11 au 15 octobre ;

La Manufacture, théâtre des Quartiers d’Ivry, du 2 au 6 mai 2018 ;

Comédie de Reims, le 11 mai 2018.

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