Raymond Carver habillé pour l’hiver

Sous le titre « Love me tender », Guillaume Vincent adapte huit nouvelles de Raymond Carver en les saucissonnant et en faisant des chips avec son écriture. Indigeste. Les acteurs font ce qu’ils peuvent pour faire passer le frichti. C’est-à-dire trop. Seul remède : lire ou relire les nouvelles de Carver.

Scène de "Love me tender" © Elizabeth Carecchio Scène de "Love me tender" © Elizabeth Carecchio
La nouvelle de Raymond Carver Du bois pour l’hiver commence ainsi : « On était au milieu du mois d’août et Myers changeait de vie, comme il en avait déjà changé bien des fois. La seule différence, c’est que cette fois il était sobre. » Tout Carver est là : une vie à la manque, l’alcoolisme, la solitude avant ou après la rupture, les phrases qui ne s’attardent guère, l’ellipse comme viatique. De ces vies de Myers comme de celles des autres anti-héros de Carver, on ne saura rien ou pas grand-chose. Pour Myers, on ne saura que le dernier épisode de sa dernière vie : pendant qu’il était en cure (de désintoxication, cela va sans dire), sa femme l’a quitté pour un autre poivrot, elle ne veut plus qu’il remette les pieds à la maison. Alors, au milieu du mois d’août, Myers monte dans un autocar et s’en va vivre sur la côte « dans la maison d’un certain Sol qui avait mis une petite annonce dans le journal pour louer une chambre ». Une dizaine de lignes suffisent à raconter tout ça.

Tout va donc se passer chez Sol et son épouse Bonnie. On entre chez eux avec Myers. On lui fait visiter les lieux. Une photo signée d’Elvis Presley trône sur la télé. A côté d’Elvis, une photo de Sol et Bonnie le jour de leur mariage. Myers (ou Carver) s’attarde sur la photo : « La main gauche de Sol et la gauche de Bonnie étaient jointes au-dessus de la boucle de la ceinture de Sol. Bonnie n’aurait pas pu faire un mouvement sans l’assentiment de Sol, et ça n’avait pas l’air de le contrarier. » Myers s’installe dans sa chambre. Il intrigue le couple. « Son regard, dit Bonnie. Qu’est-ce qu’il a, son regard ? Il est triste. J’ai jamais vu un homme avec un regard aussi triste. » Ils n’en sauront guère plus, nous non plus.

Myers commence à écrire un lettre à sa femme, renonce, semble-t-il. Les jours passent, Myers regarde la vallée, les montagnes, la rivière. Un camion vient livrer du bois. Myers se propose de le débiter. Il ouvre son cahier et note de rares choses comme « Aujourd’hui j’ai vu un aigle et un chevreuil. J’ai scié et débité près de huit stères de bois ». Sa tâche est terminée, la nouvelle s’achève : « Il reposa son stylo et resta un moment accoudé sur la table, la tête dans les mains. Ensuite, il se leva, se déshabilla, éteignit la lumière et se mit au lit, en laissant la fenêtre ouverte. Ça lui allait très bien comme ça. »

Oui, ça nous va très bien comme ça, les nouvelles de Carver. A quoi bon en rajouter ? Et à quoi bon supprimer toutes les petites phrases de détail qui en font l’âpre saveur ? Or c’est ce que fait, en croyant bien faire, le metteur en scène Guillaume Vincent. Il met en scène simultanément quatre nouvelles de Carver puis quatre autres sous le titre Love me tender. La nouvelle Du bois pour l’hiver ne figure pas dans le spectacle, lequel emprunte son titre à un hit d’Elvis dont le nom surgit ici et là dans l’œuvre de Carver. Du bois pour l’hiver comme toutes les nouvelles de Carver est une histoire de couple. Rien n’y est au beau fixe. Sous le bien-être apparent le malaise est leur ordinaire.

C’est à partir de ce constat que Guillaume Vincent a construit son spectacle : quatre histoires de couple puis quatre autres où un couple rend visite à un autre couple. Ces huit œufs battus quatre à quatre font deux omelettes où tout se brouille, à commencer par l’écriture de Carver réduite pour l’essentiel à des dialogues, hormis ces brefs moments, au début et à la fin du spectacle, où un acteur dit des poèmes de Carver.

La nouvelle Appelle-moi si tu as besoin est l’une de ces huit nouvelles, elle ouvre le recueil Qu’est-ce que vous voulez voir ? où figure Du bois pour l’hiver. L’histoire d’un couple qui ne va plus fort. Chacun a une liaison. Ils laissent leur fils chez sa grand-mère et vont passer l’été sur la côte dans le nord de la Californie, espérant recoller les morceaux. L’enfant s’inquiète auprès du père : « Est-ce que vous allez divorcer, maman et toi ? » La scène est dans le spectacle. Le père qui est le narrateur le rassure. Puis va voir sa maîtresse Susan avec laquelle il était parti en week-end pour choisir la maison où il allait séjourner avec sa femme, Nancy. L’amant de cette dernière est un collègue du mari. Ces détails-là ne sont pas dans le spectacle qui se concentre sur le couple arrivant dans la maison louée. Et cette belle scène est fragmentée par les autres histoires qui se passent simultanément, ce qui en casse le rythme insidieux. C’est comme si on lisait quatre nouvelles de Carver simultanément. De fait, dans cette collusion, les nouvelles s’annulent mutuellement.

Que reste-t-il ? Les acteurs. Guillaume Vincent les aime assurément, il le dit, le proclame, sans eux il ne lui resterait plus qu’à débiter du bois comme Myers. Ils sont là, ils sont tous excellents, les fidèles comme les nouveaux venus. Mais, pour la plupart, mal dirigés ou électrons libres, ils en font trop, ils boulevardisent, ils font leur numéro. Comme le metteur en scène et avec son soutien, ils caricaturent l’écriture de Raymond Carver.

Théâtre des Bouffes du Nord, du mar au sam à 20h30 (sf les sam 22 et 29 à 15.30), jusqu’au 5 octobre.

Puis Rennes les 8 et 9 nov à l’Aire libre en collaboration avec le TNB, et du 22 au 24 mai 2019 à la Comédie de Reims.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.