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Billet de blog 21 octobre 2017

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Comment on a mouliné Moulinex

Une équipe d’acteurs changeant constamment de postes raconte l’histoire de l’entreprise Moulinex partie de rien, arrivée à tout, avant d’être poignardée. Soixante-dix ans d’une épopée qui finit en casse sociale à l’heure de la mondialisation.

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Illustration 1
photo du spectacle "Un coeur Moulinex" © Pierre Nasti

La marque Frigidaire est passée dans le langage commun en donnant naissance au « frigo » ; Moulinex est resté Moulinex. Quelle cuisine n’a pas connu, caressé, fait tourner puis fait vibrer un appareil Moulinex, longtemps roi du petit ménager ? L’entreprise n’est plus.

Ah, le moulin-légumes !

D’abord locale, assez vite mondiale, elle a connu une ascension fulgurante avant d’aller de licenciements massifs en plans de restructuration drastiques au fil de sa descente aux enfers, sombrant dans les errements jusqu’à devenir une proie et, in fine, être rachetée par l’entreprise ennemie – le concurrent –, SEB, qui, surfant sur la popularité inégalée de la marque, l’a absorbée tout en en préservant le nom.

On trouve dans le commerce des modèles dernier cri tels le Blender easy soup Moulinex, le multicuiseur Cookeo Moulinex (« 1er multicuiseur intelligent : il réfléchit, s’adapte et s’occupe de tout ! ») et bien d’autre choses. Pas un vide-grenier sans son lot d’appareils Moulinex, du moulin à café au grille-pain, à commencer par l’ancêtre : le moulin-légumes, roi de la purée.

Ah purée, quelle histoire ! La blague est facile, mais inévitable et inusable, elle figure bien sûr dans le spectacle Un cœur Moulinex qui raconte sur un mode enjoué et souvent comique cette histoire industrielle doublée d’une tragédie ouvrière. Et les anciens de Moulinex doivent aujourd’hui avoir une pensée quelque peu émue et fraternelle pour leurs collègues de Tupperware eux aussi prochainement mis sur le carreau au nom de la sacro-sainte mondialisation, si rien ne bouge.

Rapaces et prédateurs

Puisant à de nombreuses sources documentaires, Simon Grangeat a mis en pièce – faite de saynètes et d’intermèdes publicitaires – l’histoire de cette entreprise qui prend naissance en 1932 ; voit son essor dans les années 60 (introduction en bourse en 1969) ; est leader du petit appareil ménager au début des années 80, employant plus de 10 000 personnes dans douze usines (la plupart en Normandie mais aussi à l’étranger). En 1985, le groupe connaît son premier exercice déficitaire et l’année suivante ses premiers licenciements, année qui voit également le fondateur de l’entreprise, Jean Mantelet, atteint d’une hémiplégie. En 1990, l’endettement est de 350 millions d’euros, le fondateur meurt l’année suivante. La suite est une affaire de rapaces (comme Jean-Paul Naouri, ex-directeur de cabinet de Pierre Beregovoy, aujourd’hui PDG du groupe Casino et président d’honneur et administrateur de l’Institut d’expertise et de prospective de l’Ecole normale supérieure, qui a pour vocation d’être le lien entre l’Ecole normale supérieure et les entreprises) et de prédateurs italiens (les roublards frères Nocivelli) qui s’en sortent bien alors que les ouvriers paient les pots et les vies cassés. En 2001, les cadres de SEB s’installent chez Moulinex.

Ces soixante-dix ans sont racontés au pas de charge et donnent à voir en accéléré le passage d’une petite entreprise née du cerveau d’un inventeur de génie, à une grande entreprise dirigée par l’inventeur devenu patron paternaliste (les noms de ses robots, comme Jeannette, sont les prénoms de ses secrétaires), une entreprise leader qui va subir le choc de la crise pétrolière avant d’être dépassée par un monde de la finance et des stock-options qui n’est pas le sien.

Mis en scène avec entrain par Claude Villa, mis en musique en direct par Christian Roux, le collectif des acteurs de la compagnie Aberratio Mentalis (Hervé Laudière, Carole Leblanc,Véronique Muller, Lorédana Chaillot, Julien Brault et Pascaline Schwab) jouent tous les rôles, mais les actrices jouent d’abord les ouvrières et les acteurs les rôles des cadres, le monde de l’entreprise est mal fait, on n’observe cependant dans le spectacle aucune main aux fesses, le patron fondateur n’est pas un porc, semble-t-il.

La fin du spectacle est un cimetière : on dépose aux pieds des spectateurs les cadavres increvables de l’entreprise où trône en roi le moulin-légumes qui donna son nom à l’entreprise, avant que l’adjonction d’un moteur électrique (d’abord sur un moulin à café) n’entraîne l’apparition du mot magique : Moulinex. Mais que sont devenus les anciens de Moulinex ? Le spectacle n’en dit rien. Purée, quelle belle et triste histoire !

Théâtre de l’Opprimé, Paris, du 8 au 26 novembre, du mer au sam 20h30, dim 17h.

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