Elise Chatauret : confession d’une grand-mère du siècle

Elise Chatauret construit ses spectacles à partir d’entretiens. C’est le cas de « Ce qui demeure » sauf que cette fois, c’est sa grand-mère qu’elle interroge. A 93 ans, la vieille femme aura sous peu traversé un siècle. Deux actrices et un musicien jouent finement la partition de cette remémoration trouée en multipliant les angles d’approche.

Scème de "Ce qui demeure" © Hélène Harder Scème de "Ce qui demeure" © Hélène Harder

Une femme traverse le plateau en diagonale. Elle s’est levée de son siège, au premier rang des spectateurs, est entrée dans la lumière de la scène, elle marche à pas lents jusqu’à disparaître au fond derrière une vitre et une grande photo, on ne voit plus que ses pieds gainés de gris. C’est une femme âgée, dans l’indétermination de la vieillesse mais la certitude que sa vie est plus derrière que devant elle. Elle va lentement, elle ralentit le temps, le monde. Comme les fantômes, elle ne dit rien. Elle traverse. Ce point aveugle (ou cette métaphore d’une vie si l’on veut) intervient au mitan de Ce qui demeure, un spectacle plein de tact conçu, écrit et mis en scène par Elise Chatauret.

Quand Elise Chatauret aura l’âge de la vieille femme qui traverse la scène, se souviendra-t-elle de ce spectacle ? Sans doute, mais comment lui reviendra-t-il ? Qu’est-ce qui, de lui, demeurera, perdurera ? Et cette mémoire sera-t-elle « fidèle » ? N’y a-t-il de mémoire que vagabonde ? Qu’est-ce qui reste, persiste ? Des « grands » événements, des chocs ? ou bien des « petits » détails longtemps oubliés, des saveurs, des odeurs ? C’est ce qui obsède Ce qui demeure.

 L’entretien infini

Tous les spectacles d’Elise Chatauret et de sa compagnie Babel (créée en 2008) sont fondés sur des rencontres. Des petits-enfants de Républicains espagnols, des jeunes de la Courneuve, des personnes ayant une double culture comme récemment, pour Nous ne sommes pas seuls au monde, une jeune femme française d’origine sénégalaise. La première rencontre est suivie de beaucoup d’autres, Elise Chatauret pose un enregistreur sur la table, souvent vite oublié dans la chaleur, l’amitié des échanges. De ces heures d’entretiens retranscrites, elle tricote un spectacle sans pour autant traficoter la parole recueillie mais en la réorganisant, en la nourrissant d’autres éléments que le théâtre apporte : musique, lumière, scénographie, jeu. C’est exactement ce qui se passe pour Ce qui demeure. Sauf que la personne avec laquelle elle a longuement conversé, c’est sa grand-mère, 93 ans.

Au début du spectacle, derrière une baie vitrée, on voit deux femmes attablées dans ce qui s’apparente à une kitchenette. L’une (petite, blonde, nerveuse) mange avidement, l’autre (grande, brune, attentive) presque pas. C’est cette dernière qui a préparé les carottes avec un assaisonnement dont elle seule connaît la recette. Une scène de la vie ordinaire. Les actrices n’élèvent pas la voix, cependant on les entend bien, on remarque des micros sur pied bien en vue sur la table. Les carottes avalées (tout un saladier !), elles se lèvent et sortent. Alors on entend en voix off, la même scène : l’enregistrement entre Elise Chatauret et sa grand-mère.

 Un dialogue secret

Cette règle du jeu étant posée, le spectacle peut vagabonder dans la vie de la vieille femme à travers les deux excellentes actrices (Solenne Keravis et Justine Bachelet) très différentes l’une de l’autre non seulement par leur physique mais aussi par leur façon d’investir la parole. L’une et l’autre vont jouer tour à tour le rôle de la grand-mère et celui de la petite-fille, ou bien se relayer dans le même rôle de la grand-mère, un zigzag en osmose avec sa mémoire chaotique, associative, reconstruite ou soudainement microscopique. Un quasi-siècle par tous les bouts, grands et petits, historiques et intimes. Marc Sens qui improvise à la guitare fait partie du voyage ainsi qu’un sol fait de reproductions de fragments de chefs-d’œuvre, de photos exotiques, de rares photos de famille.

Un dialogue secret s’instaure entre chaque spectateur et cette vieille personne en en convoquant d’autres appartenant à la vie de chacun. Ces êtres bien plus âgés que l’on a écoutés des heures et des heures sans se lasser de les entendre dévider la pelote de leur vie, avec des nœuds, des fils emmêlés, des trous, réitérant à l’infini telle scène héroïque, tragique ou comique qui aura marqué leur vie. Filtré par le jeu tout en finesse des actrices et leur empathie distancée, le spectacle évite tous les pièges du pathos en se tenant à une distance juste.

Embarquée dans cette aventure, consentante mais un peu affolée, la grand-mère d’Elise Chatauret envoie un mail à sa petite-fille qui vient de lui envoyer une première version du texte de Ce qui demeure. Elle souhaite que l’on biffe certains détails par trop intimes, elle ne veut pas que ses « anciens élèves » (elle fut longtemps professeur) la reconnaissent. Elise Chatauret acquiesce à ses demandes. Ces mails figurent dans le spectacle. Elle lui écrit aussi ne pas vouloir « jouer » le rôle de la vieille femme qui traverse en diagonale le plateau à un moment du spectacle.

 Le Colombier à Bagnolet, du 31 janvier au 5 février, du mar au sam 20h30, jeu 14h30, dim 17h ;

 La Loge, Paris, du 28 février au 2 mars, 21h ;

 Amis Gras, Arcueil, du 30 mars au 1er avril ;

 Pôle culturel, Alfortville, le 27 avril, 20h30 ;

 Théâtre 95, Cergy-Pontoise, le 27 mai, 22h.

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