Christophe Rauck met en scène « Comme il vous plaira », que du plaisir

Il y a vingt ans, le jeune Christophe Rauck avait mis en scène « Comme il vous plaira », grande comédie de Shakespeare sur le jeu des sexes et le travestissement, un théâtre dans le théâtre où la femme a le beau rôle. Un échec. Aujourd’hui, devenu directeur du Théâtre du Nord, il y revient. Une réussite.

Final avec toute la troupe de "Comme il vous plaira" © Simon Gosselin Final avec toute la troupe de "Comme il vous plaira" © Simon Gosselin
Au bout d’une table posée au fond du plateau, Jacques est seul en scène. Derrière lui une grande toile représente une forêt de part et d’autre d’un chemin central, c’est d’une telle précision que cela confine à la photographie, le doute est permis et l’illusion totale. De chaque côté du plateau pendent deux grandes toiles peintes sur lesquelles on a peint des troncs d’arbres, ces toiles sont percées de trous créant de grandes ouvertures permettant aux acteurs d’entrer et de sortir mais aussi à des cerfs empaillés posés sur des plateaux à roulettes d’aller et venir. Le duc vient de s’adresser à Jacques : « Tu vois, nous ne sommes pas seuls à être malheureux ; le vaste théâtre de l’univers présente de plus douloureux spectacles que la scène où nous jouons. » C’est une phrase d’une merveilleuse ambiguïté, forte d’un double sens, car la scène dont parle le duc est autant celle du monde que celle du théâtre où l’acteur qui interprète le duc dit cette phrase.

« Le monde entier est un théâtre... » 

Dans la pièce, Jacques répond au duc par une tirade, l’une des plus célèbres de Shakespeare. Dans la mise en scène de Christophe Rauck, le duc s’efface, peut-être sort-il, du moins est-il en retrait, le public est seul avec Jacques quand il l’entend dire : « Le monde entier est un théâtre / et tous les hommes et femmes, n’y sont que des acteurs. Ils ont leurs / sorties, leurs entrées, / et chacun dans sa vie a plusieurs rôles à jouer, / dans un drame en sept âges... » (traduction de Jean-Michel Desprats choisie par Rauck). Suivent les sept rôles, depuis celui du « nouveau-né » jusqu’à la « seconde enfance » qu’est l’extrême vieillesse que Shakespeare décrit impitoyablement : « sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien. »

Seul le théâtre pourrait peut-être soigner la mélancolie de Jacques dont on affuble le personnage et qu’il porte comme une boutonnière, mais il reste spectateur. C’est un personnage que les bureaux de scénarios hollywoodiens rayeraient d’un trait de plume : il ne sert à rien, il ne fait pas avancer l’action d’un pouce, poubelle. Les apparences donnent raison à Hollywood si l’on considère que tout doit faire avancer l’intrigue mais Comme il vous plaira est une pièce qui nous dit à chaque instant qu’il faut se méfier des apparences. Et c’est le cas. Car dans la composition tout en miroir de la pièce, Jacques a son pendant jovial, c’est le fou, le bouffon, Pierre de Touche. Ils font la paire. Ils s’équilibrent. L’un ne va pas sans l’autre. Comme il vous plaira est une pièce où tout est double, miroir, où tout se renverse.

Rosalinde ne va pas sans sa cousine Célia (« toi et moi ne faisons qu’un », dit cette dernière), tout comme les pères de ces dernières sont frères, ce que sont aussi les hommes dont elles tombent amoureuses. Ou encore ce jeu de double entre l’amoureux Orlando et l’infortunée Phébé, tous deux abusés par Rosalinde devenu Ganymède, un homme. Etc. Shakespeare prolonge ce jeu dans le balancement de nombreuses répliques. « Plus une femme a de l’esprit, plus elle est rebelle », dit Rosalinde, celle qui écrit le jeu et dicte les conduites des acteurs tout en jouant l’un des rôles devenue homme (de pouvoir).

« Comme un homme »

On n’est pas chez Marivaux : le travestissement n’est pas un stratagème. Fuyant la cour et se retrouvant dans la forêt d’Ardennes, les deux inséparables et belles cousines craignent d’être importunées par des hommes. Célia proposent qu’elles s’enlaidissent, Rosalinde, plus astucieuse et plus joueuse, propose de s’habiller « en tous points comme un homme », de se faire appeler Ganymède et que sa cousine demeure femme mais change d’identité. Ce travestissement accidentel est une révélation pour Rosalinde et sa cousine : l’amorce d’une émancipation. Mais, théâtre dans le théâtre, le jeu reste le maître. Lorsqu’elles croiseront Orlando à la recherche de Rosalinde dont il est tombé amoureux fou au premier regard, et la réciproque est tout aussi vraie (Shakespeare ne s’attarde pas en préliminaires, et la même chose arrivera vers la fin de la pièce à Célia qui d’un regard tombera amoureuse d’Olivier le frère d’Orlando et réciproquement), Ganymède (Rosalinde) va le tester en lui demandant de se conduire avec lui (elle) comme si Ganymède était elle et de l’appeler Rosalinde. Théâtre de la vie et vie du théâtre s’enchevêtrent ainsi vertigineusement. Quand Ganymède (Rosalinde) s’évanouit en voyant le mouchoir ensanglanté d’Orlando apporté par son frère Olivier, il-elle aura cette réplique : « De grâce, dites à votre frère comme j’ai bien joué la comédie. Ha ha ! » Mais, comme Shakespeare a toujours plus d’un tour dans son sac, c’est aussi une pièce qui, entre deux jeux de l’amour, parle d’exil et de la violence du pouvoir.

Ganymède (Rosalinde)  et Orlando © Simon Gosselin Ganymède (Rosalinde) et Orlando © Simon Gosselin
Il y a vingt ans, Christophe Rauck avait déjà monté Comme il vous plaira. C’était le second spectacle de sa compagnie après des années passées au Théâtre du Soleil. Le premier, Le Cercle de craie caucasien avait été un succès, le second fut un échec. On ne reste pas sur un échec, aussi instructif soit-il. Le temps a passé, Rauck revient à Comme il vous plaira, osant gommer certains aspects devenus conventionnels ou poussifs de la pièce, pour mieux dégager, dit-il, « trois moments d’exception » que sont les scènes des couples d’amoureux, Orlando et Rosalinde, Silvius et Phébé et le monologue de Jacques interprété avec charme par John Arnold. Rauck oublie, à tort, de mentionner le personnage du bouffon auquel son montage donne de l’importance, il faut dire aussi que l’interprétation hors des sentiers battus d’Alain Trétout est joliment surprenante.

La distribution est parfaite. Citons Pierre-François Garel qui entraîne Orlando dans une zone de fragilité à laquelle le traitement de ce personnage n’est pas habitué. Cécile Garcia Fogel qui, avec ses cheveux courts et sa voix grave, fait flèche de tout bois dès lors qu’elle s’habille en homme. Sautant d’un pied sur l’autre dans sa salopette, elle fait jeu égal avec les meilleurs acteurs du burlesque, Charlot-Chaplin en tête. Quand à Maud Le Grévellec, stupéfiante Célia, elle montre qu’elle est une actrice au large registre, ce que ses précédents rôles ne laissaient pas soupçonner.

Jouant astucieusement de la voix off pour certaines scènes, ponctuant la représentation de salves musicales (de Purcell au disco), faisant parler les acteurs dans un micro posé sur le sol, s’amusant avec les cerfs naturalisés comme un enfant avec un cheval de bois ou des petites voitures, ou noyant soudainement le plateau de fumigènes, Christophe Rauck fait preuve d’une liberté d’écriture scénique qui épouse le plaisir palpable qu’a dû avoir Shakespeare à écrire Comme il vous plaira, pour son plaisir et pour le nôtre.

Théâtre du Nord à Lille, mar, mer, ven 20h, jeu et sam 19h, dim 16h, jusqu’au 31 janvier ;

puis TNBA à Bordeaux du 13 au 17 mars ; Onde à Vélizy-Villacoublay les 20 et 21 mars ; Théâtre 71 à Malakoff, du 28 mars au 13 avril ; Bateau Feu à Dunkerque, les 17 et 18 avril ; Théâtre de Sénart, du 3 au 5 mai ; Maison de la Culture d’Amiens, les 15 et 16 mai.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.