Le Théâtre de l’unité, ses animaux et ses brigades à l’assaut du Channel

Les zazous, les zozos, les zigotos du Théâtre de l’unité sont en « libertés de séjour » au Channel à Calais. Trois semaines à inventer des bricoles et investir tous les lieux de l‘établissement.

Scène de "2500 à l'heure" par le Théâtre de l'Unité © Jean-Pierre Estournet Scène de "2500 à l'heure" par le Théâtre de l'Unité © Jean-Pierre Estournet

Les zazous, les zozos, les zigotos du Théâtre de l’unité sont en « libertés de séjour » au Channel à Calais. Trois semaines à inventer des bricoles et investir tous les lieux de l‘établissement.

Avant de retourner dans leur cellule sise à Audincourt (non loin de Montbéliard). Francis Peduzzi, le directeur du Channel, lieu de cultures dont il faut toujours redire l’agrément car il est unique, propose depuis huit ans des « Libertés de séjour », « une manifestation humaine et inattendue », bref une carte blanche donnée chaque année à une équipe de gais lurons avec un budget artistique conséquent (140 000 euros pour le théâtre de l’Unité et ses invités sans compter les voyages et les défraiements). Avant de troquer la chose contre une autre idée (l’homme n’en manque pas), il a voulu finir en beauté avec le Théâtre de l’Unité, de vieilles connaissances.

Le feu d’artifices le moins cher du monde

C’est en effet la neuvième fois que le toujours inattendu Théâtre de l’unité est invité au Channel et alentours car cette troupe de théâtre aime autant arpenter les villes et les campagnes que les plateaux de théâtre. Dans le passé, ils ont ainsi organisé une soupe gigantesque lampée par plusieurs milliers de personnes à partir d’un troc : un légume contre un poème. Trois poireaux pour « Roman » de Rimbaud, une botte de carottes nouvelles contre un poème d’amour d’Eluard, un chou contre un Char, avouez que c’est donné.

Un 31 décembre, effarés par le prix exorbitant des feux d’artifices, ils ont proposé à Peduzzi de réaliser le feu d’artifices le moins cher du monde. A minuit moins une dans l’enceinte du Channel des milliers de personnes tenaient en main l’un de ces petits bâtonnets aux mille étoiles que l’on fait crépiter sur les gâteaux d’anniversaire. A minuit moins 15 secondes, mise à feu généralisée des bâtonnets, à minuit plie le ciel s’est embrasé d’étoiles imposant un silence dont Peduzzi se souvient encore. Une troisième fois, ils ont investi à Calais la rue « Nevvton », en s’amusant de la faute d’orthographe(Newton) et en rendant honneur à chacun des habitants de la rue.

Hervée de Lafond et Jacques Livchine © Jean-Pierre Estournet Hervée de Lafond et Jacques Livchine © Jean-Pierre Estournet

Les zhumains du Théâtre de l’unité ont toujours des idées à partager. C’est en 1972 que l’acteur Jacques Livchine rencontre l’actrice Hervée de Lafond et que les deux rencontrent le scénographe Claude Acquart. Les trois ont sans attendre fondé le Théâtre de l’unité et, comme le nom l’indique, ils font cause commune. Entre temps ils sont devenus auteurs, metteures en scène, inventeurs de formes nouvelles comme dit Treplev dans « La Mouette » de Tchekhov. Leur spectacle mascotte, « La 2CV » théâtre », a vingt ans durant fait le tour du monde (on y entrait entre deux garde républicains, sur un tapis rouge, deux acteurs à l’avant, deux spectateurs à l’arrière, scène de ménage de dix minutes, et hop, aux suivants).

Ils ont inventé la Femme chapiteau (spectacle, sous sa gigantesque robe), le Théâtre pour chiens, ils ont joué « Oncle Vania » dans un champ et remettent ça au Fort-Nieulay à Calais où ils joueront ces jours-ci « Macbeth » dans une forêt. Ils ont aussi créé une version française de cette merveille russe qu’est le kapouchnik, mis au point ce ping-pong trash que sont les matchs d’injures, deux plaisirs dont Calais va aussi pouvoir se délecter. Ils sont inclassables, infatigables. Le Théâtre de l’Unité est l’une des rares compagnies de théâtre de rue à jouer aussi en intérieur et l’un des rares compagnies de théâtre à se produire aussi dans la rue.

Après avoir été longtemps campé dans la ville nouvelle de Saint Quentin en Yvelines, en 1991, ils sont allés au cœur du problème, à Montbéliard, fief de Peugeot, où ils ont rebaptisé la Scène nationale « Centre d’art et de plaisanterie ». Neuf ans plus tard ils émigrent à Audincourt, dans les anciennes filatures Japy, à ce jour leur dernier camp de base. « Souvent, nous nous disons, là on ne va pas plus loin, c’est fini, et pourtant à chaque fois, nous repartons ». De fait on entend parler d’eux à Haïti, au Niger, au Chili, en Italie où ils forment des BIA (Bridages d’Intervention Artistiques), quatre brigades sont au programme de leurs « Libertés de séjour ».

Tout Molière en Une minute et 32 secondes

Au Channel, ils sont plutôt catalogué théâtre de rue. Alors, par esprit de contradiction, ils ont tenu à remettre en service un spectacle d’intérieur créé à Audincourt en 1997 : « 2500 à l’heure ». Soit 2500 ans de l’histoire du théâtre parcourus à toute berzingue en une heure chrono. Ça vous met les Œuvres complètes de Molière (32 pièces) à une minute trente-deux secondes, ça va encore plus vite que la traversée du Louvre par les acteurs de « Bande à part ». Il y a des raccourcis saisissants : on voit Antonin Artaud côtoyer Sophocle lors d’une séance en cothurnes avant d’être tancé par Hamlet en personne. On nous parle fissa de l’invention supposée du théâtre, des Mystères, de la mère de Brecht empruntée à Gorki, du quiproquo, de la bande à Godot et même d’une cantatrice chauve. A la fin Hervée de Lafond et Jacques Livchine qui font du théâtre depuis pas loin d‘un demi-siècle et qui y vont depuis encore plus longtemps, font le palmarès de tous les spectacles qui les ont marqués. De Mnouchkine à Kantor, la liste est fournie.

le Théâtre de l'unité cultivant les oies © Jean-Pierre Estournet le Théâtre de l'unité cultivant les oies © Jean-Pierre Estournet

Dès le premier jour de leurs libertés de séjour, un vendredi 13, ils ont organisé une manif’ pour le droit à la culture des animaux. Les manifestants étaient évidemment des animaux. Depuis les animaux ont adhéré au PAF (Parcours d’Art fermier) et installé des enclos improvisés dans le Channel où les comédiens de l’Unité leur offre poésies & aubades. « Do you do you do lapinoux » chantent deux actrices devant des lapins enfermés dans un mini immeuble genre HLM un peu spartiate. On y apprend que le cochons lisent Tolstoï, sont pour la non-violence comme Gandhi et semblent apprécier diversement la complainte du sandwich jambon-beurre qu’on leur assène à l’heure de la sieste. On y voit des oies apprendre l’espagnol et des poules opiner du chef quand leur lit « le Hareng saur » de Charles Cros » malgré les cocoricos véhéments d’un coq acerbe qui essaie de foutre en l’air ce moment poétique.

Il y aura aussi des conférenciers qui vont parler aussi bien des grandeurs et misères de l’éduc’ pop’ (Frank Lepage) que de la coupe des pantalons que chérissent les riches (les célèbres duettistes Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon), une brigade de Nigériens viendra expliquer comment la « parenté à plaisanterie » préserve pour l’instant le pays des conflits et de Boko Aram, des ouvrières italiennes diront comme on fabriquait des chaussettes à Faenza. Un soir (date indéterminée) au coin du bar ou attablé à l’une des grandes tables qui contribuent aux délices du Chanel, tandis que Hervée De Lafond sera partie sur les traces de Sangatte, Jacques Livchine, allumera son cigarillo et racontera comment, ado, en 1962, il était arrivé à Calais sur le chemin de l’Angleterre où nichait un premier amour et avait pris une photo du port.

« Libertés de séjour » du théâtre de l’Unité au Channel (Calais), jusqu’au 29 mars, 03 21 46 77 00

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