Au festival Artdanthé, Clara Chabalier shampouine « Effleurement », une pièce croate

Le 18e festival Artdanthé s’est ouvert à Vanves sans celui qui l’a créé, mis en retraite forcée, mais avec une jeune équipe qu’il a formée. Créations, works in progress, performances. Des artistes à découvrir ou à suivre, comme Clara Chabalier qui nous fait elle-même découvrir une pièce inédite en français de la croate Asja Srnec Todorovic et participe au projet "UFE" de César Vayssié.

 

scène de "Effleurement" © Mériko Lahana scène de "Effleurement" © Mériko Lahana

Puce, Bouboule. La quarantaine, la vingtaine. Une mère et sa fille. Deux femmes aux noms de chien qui vivent comme elles peuvent leur chienne de vie. Misérabilisme ? Théâtre du quotidien en version hard déprime ? Nullement. L’écriture d’Effleurement, par la croate Asja Srnec Todorovic, est plus sinueuse, suggestive, plus mystérieuse. Joliment portée par deux actrices, Pauline Jambet et Caroline Darchen. Et mise en scène avec tact par Clara Chabalier.

Shampooing et cheval de bois

Quand les spectateurs entrent, elles sont là (quelque part en Europe, terre tourmentée), dans un salon de coiffure déserté en ce dimanche après-midi. Le jour va bientôt baisser. Puce, tête renversée, se fait masser, puis mouiller, puis shampouiner une fois, deux fois, trois fois, puis colorer les cheveux par Bouboule, seule employée du salon. La radio est allumée, mais elle grésille, crachote, parfois une chanson s’attarde, « Do you miss me tonight » (Presley), que Puce reprend et cela lui tire les larmes.

On est là devant elles, on les regarde par effraction. Elles ne se sont pas vues depuis un an voire plus, l’information nous arrivera, comme ça, presque par inadvertance, l’écriture est parfois trash mais reste allusive. Il y a des choses dont on ne parle pas, pas encore. Plus tard quand le soir viendra, quand l’électricité du salon vacillera, on en saura un peu plus, juste un peu, sur elles, sur Dédé, le compagnon de Puce (décédé ? disparu ?) qui aimait serrer la petite Bouboule d’un peu trop près sur son cheval de bois.

Ces laissés-pour-compte ne sont pas là pour régler des comptes. Plutôt pour, malgré tout, s’effleurer l’une l’autre, se parler un peu, conjurer leurs sacs de peurs, de rancœurs et de solitude à deux en ce dimanche, jour de toutes les parenthèses, de tous les projets pour la vie qui reste à vivre . « C’est pas facile de trouver un chemin jusqu’aux  gens », dira Puce. Bouboule n’en finit pas de décrasser les cheveux salement noirs (suie ? souillon ? sueur ?) de sa mère. La tendresse se réfugie où elle peut.

Croatian way of life

Le temps est comme suspendu. La mère n’a plus la montre que sa fille lui connaissait ; dans le salon de coiffure endetté il n’y a plus de pendule, ni de téléphone pour appeler l’horloge parlante, alors c’est le remue-ménage, rituel et immuable de la famille qui vit au-dessus du salon qui bat la mesure. On s’invective, tiens il est cinq heures, on se réconcilie, on baise, on passe la cassette où s’égosille un enfant aujourd’hui mort, tiens il est sept heures. C’est Kafka qui shampouine Emmanuel Bove.

Rien n’est vraiment dit, expliqué, raconté, hormis parfois un rêve ou un des rares événements qui traversent leur vie de pas grand-chose. Bouboule raconte, sans s’attarder, sa rencontre sordide et tendre avec un homme, un étranger à la langue incompréhensible, sa façon de la serrer contre un mur, de la bâillonner puis de la baiser dans un lit de misère. Des choses comme ça. Pas facile de dire ce qu’on voudrait dire et que l’on dira ou pas d’un bloc, comme on vomit d’un coup. L’envie de tuer, de se suicider qui traverse les pièces de la Croate Todorovic (Mariages morts aux éditions Les Solitaires intempestifs, Bienvenue aux délices du gel et Respire ! aux éditions L’Espace d’un instant) font écho à Effleurement (inédite).

Dédé, oh Dédé

Enfermées qu’elles sont dans le salon, le monde extérieur entre par mégarde. Sirènes hurlantes, phares de voiture, radio qui n’en finit pas de grésiller, allusions à un boulot obscur de Puce dans un « centre » (de rétention pour exilés, pour givrés ?)... L’angoisse s’insinue en nous, spectateurs, comme la teinture dans les cheveux de Puce, laquelle a des rêves furtifs de reine de beauté, laissés en jachère. Comme sa mère, Bouboule est passée dans bien des lits d’un soir, après que Dédé... oh Dédé, « on lui a tout passé, par amour, par amour », dira Puce. C’est une pièce belle et âpre comme une chanson d’amour qui finit mal, enfin pas trop.

La pièce file en effilant ses cheveux, en effleurant ces deux êtres, à coups de caresses furtives qui se voudraient consolatrices et le deviennent, peut-être, à la fin, dans ce salon de coiffure pourrave, entre ces deux êtres proches et lointains à la fois, non réconciliés et finalement réconciliés le temps morne d’un dimanche brushing où Puce et Bouboule voudraient que l’autre soit la plus belle pour aller baiser, faute d’aimer. 

De Peyret à Jelinek

Actrice chez Jean-François Peyret (Walden) et dans le film de César Vayssié UFE (Un Film Evénement)que l’on pourra voir ce samedi 26 dans le cadre du festival Artdanthé au Théâtre de Vanves (la partie performance étant programmée ce mardi 22 à 21h), Clara Chabalier est tout autant metteuse en scène. On l’avait rencontrée au Studio-théâtre d’Alfortville à la faveur de son spectacle Autoportrait à partir de textes d’Edouard Levé et retrouvée au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers pour Cassandre-Matériaux, un travail de recherche  dans le cadre d’un deuxième cycle au CNSAD, à partir d’un texte de Quignard et d’une collaboration avec le Labex arts H2H cigale. Récemment, elle a mis en scène Winterreise d’Elfriede Jelinek à l’ENSAD, l’école théâtrale de Montpellier.

Clara Chabalier cherche et se cherche. Elle est tombée sur la pièce de Todorovic  alors qu’elle travaillait à l’ERAC, l’école théâtrale de Cannes. La pièce avait été également remarquée par le comité de lecture du Studio-Théâtre de Vitry qui a accueilli Effleurement avant que le spectacle ne soit présenté ce jeudi 24 mars au Théâtre de Vanves, toujours dans le cadre du précieux festival Artdanthé. 

Festival Artdanthé au Théâtre de Vanves jusqu’au 8 avril, programme détaillé sur le site theatre-vanves.fr

Effleurement, le jeudi 24 mars 19h30 salle Panopée (suivi à 21h30 au théâtre d’une création de Nina Santes et Célia Gondol).

UFE, performance ce mardi 22 à 21h (après un work in progress de Pamina de Coulon à 19h30), film le samedi 26 à 15h (suivi jusqu’au soir d’un riche programme, détails sur le site).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.