Ah zut, je vais rater Marion Siéfert

« Le grand sommeil », nouveau spectacle de Marion Siéfert, est né d’un projet qui n’a pas pu se faire. Un ratage qui loin d’aboutir à un naufrage, a débouché sur un bel inclassable, comme l’est son interprète Helena de Laurens. La nouvelle s’est propagée. Trois soirs durant, on a refusé du monde à la Ménagerie de verre.

scène du spectacle "Le grand sommeil" © Marion Sieffert scène du spectacle "Le grand sommeil" © Marion Sieffert
Lettre à une amie.

Après avoir cherché à acheter en vain un billet pour l’un des trois soirs à la Ménagerie de verre, tu m’as envoyé ce texto : « Ah zut, je vais rater Marion Siéfert ». Tu ne la connaissais pas, ou très peu, mais la rumeur t’avait titillé les oreilles. Tu voulais absolument voir son nouveau spectacle, Le Grand Sommeil. Tu ne le verras pas. Alors, moi qui ai eu la chance de m’en régaler, permets-moi de t’en dire deux mots.

L’art de la rencontre

Marion Siéfert est une artiste incasable et inclassable. Et ses spectacles le sont tout autant. Elle écrit, elle met en scène, elle performe. Elle ne doit pas être mauvaise au saut en hauteur ni, si elle est cavalière, au saut d’obstacles, comme le prouve la genèse du Grand Sommeil.

Si l’on cherche un point où rassembler ses derniers travaux, je crois que le mot « rencontre » convient assez bien. C’est là, à la fois la base, le but et l’entre-deux. La rencontre avec l’autre, l’étranger, le singulier, le différent, l’inconnu, l’inattendu. Toi, moi, nous les spectateurs aussi bien. C’est ce qui unit son précédent spectacle, 2 ou 3 choses que je sais de vous, avec Le Grand Sommeil.

Dans 2 ou 3 choses (titre dérivé de Jean-Luc Godard), elle était seule en scène, magnifique silhouette en tenue quelque peu intersidérale d’exploratrice des âmes. Son champ d’action : les pages Facebook des spectateurs abonnés au théâtre ou ayant réservé pour son spectacle. En croisant ces pages publiques, en les reliant, en les tricotant, elle en écrivait le roman au soir le soir (lire ici). Pendant qu’elle nous parlait, les captures des écrans défilaient derrière elle, et puis, féline, à un moment, elle descendait dans la salle et dans une silencieuse danse d’approche, frôlait les spectateurs avant de retourner sur la scène tel un léopard ayant reniflé sa proie.

Après ces rencontres avec des inconnus, Marion Siéfert a voulu mettre en présence deux personnes qui ne se connaissaient pas. Elles n’avaient pas le même âge, ni la même taille, mais partageaient le même sexe : fille. Une petite fille de onze ans, Jeanne, et une grande tige, Helena de Laurens, comédienne. Sortant de la relation mère-fille et de ses avatars mille fois explorés et surexploités, Siéfert cherchait autre chose, entre complicité et gémellité. « J’avais l’intuition qu’une question commune les reliait, autour de la peur et du plaisir, du masque et de la grimace », écrit-elle dans la feuille de salle du Festival d’automne.

La petite Jeanne et la grande Helena

Au fil des répétitions, elle s’est rendu compte combien son intuition de départ était juste, combien la similarité était puissante entre la petite et la grande fille. A Jeanne le babil, à Helena le corps en mouvement, de la grimace à la danse. Jouer à fond et à vue l’« hydre à deux têtes ». Ce goût de l’hybride était déjà à l’œuvre, mais plus discrètement, dans le précédent spectacle. Des mois durant, elles ont travaillé dare-dare toutes les trois, l’enfant Jeanne participant aux décisions. Bref : c’était bien parti.

C’était compter sans la législation du travail des enfants, très draconienne en France, et tout ce qui s’ensuit : les parents, l’école... Jeanne doit renoncer. Bref : c’était mal parti.

Or c’est là, au bord du renoncement contraint, que cela devient passionnant. On ne peut ici parler de censure, mais c’est du pareil au même. Censurés, ballonnés, empêchés, les artistes rivalisent souvent d’ingéniosité. Les histoires d’artistes au temps de l’Union soviétique rusant avec la censure par l’art du sous-texte avec la complicité des spectateurs, sont légions et toujours croustillantes. En Iran, où les comédiennes ne doivent rien montrer de leur corps ni de leurs cheveux, et surtout pas toucher le corps d’un homme, les gens de théâtre, eux aussi, rivalisent d’ingéniosité pour contourner l’obstacle.

Deux en un

Se retrouvant seules entre elles, obstinées, pugnaces, Marion et Helena ne renoncent pas. Elles cherchent une issue, elles errent. Et dénichent leur eurêka : le « deux en un », ou « l’enfant grande ». Sur scène avec son collant et son pull rouges et sa jupe écossaise, Helena de Laurens est à la fois Helena et Jeanne. Simple et belle idée qui glorifie la notion d’hybridation au cœur de la démarche de Marion Sieffert. Et nous montre l’étendue du talent de la comédienne et danseuse Helena de Laurens, qui littéralement et métaphoriquement pratique le grand écart. Mi-Jeanne, mi-Helena, elle est on ne peut plus bluffante. Elle sait faire grimacer son visage autant que son corps dont chaque partie semble pouvoir vivre en autonomie quand elle le souhaite. Mais qui « elle » ? Le texte que dit Helena de Laurens écrit par Marion Siéfert avec les mots de Jeanne nous répond en écartant deux doigts de la même main : ce qui veut dire deux, ce qui veut dire aussi Victoire.

« Ah zut , je vais rater Siéfert », m’as-tu écrit. Oui, c’était complet. Archi-complet. Le spectacle s’est donné au CDN d’Aubervilliers où Marion Siéfert est artiste associée, mais tu ne voulais pas y mettre les pieds car la situation conflictuelle de ce théâtre, de plus en plus pourrie, aurait brouillé ta vision du spectacle. Tu as pensé que tu irais à l’une des trois représentations à la Ménagerie de Verre dans le cadre des Inaccoutumés. Mais tu as tardé à réserver. Zut, tu n’as pas vu Marion Siéfert. Mais tu pourras voir son nouveau spectacle en mars prochain au Théâtre de la Commune à Aubervilliers (espérons que le conflit sera dégonflé d’ici là). Et puis, je ne veux pas te donner un faux espoir, mais je serai fort étonné que Le Grand Sommeil ne soit pas repris tôt ou tard.

Un dernier mot : malgré son titre, le spectacle n’a rien à voir avec le film éponyme signé Howard Hawks, oui, ce film sublime avec Humphrey Bogart et Laureen Bacall. Rien ? Pas sûr. Tu sais que c’est l’un de mes films préférés. Je l’ai vu et revu et toujours, à un moment ou à un autre, j’ai perdu le fil. Le film bascule, on ne sait plus bien qui a assassiné qui. Pendant le tournage, lui-même un peu paumé, Hawks a téléphoné à Raymond Chandler, l’auteur du script et des dialogues. Mais Chandler a été incapable de lui répondre. Quelque chose s’était perdu en cours de route. Le charme du film, outre le talent des acteurs et du réalisateur, vient en partie de là. En cela, les deux Grand sommeil se ressemblent. Un film culte et un spectacle en passe de le devenir. Je t’embrasse.

Dans le cadre du Festival d’automne, Le Grand Sommeil s’est donné du 7 au 17 nov à la Commune, CDN d’Aubervilliers puis à la Ménagerie de verre du 20 au 22 nov, dans le cadre des Inaccoutumés qui s’y déroulent jusqu’au 8 décembre.

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