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Billet de blog 23 janvier 2018

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Reflets de Duras et Jelinek dans l’œil de Katie Mitchell

De Berlin à Paris, l’artiste anglo-européenne Katie Mitchell passe à la moulinette de la « performance cinématographique en direct » les textes de deux femmes qui lui sont chères. Et qui le paient plutôt cher.

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Illustration 1
Scène de "Schatten (Eurydike sagt)" © Gianmarco Bresadola

Coup sur coup, nous avons pu voir deux spectacles de Katie Mitchell, ou plutôt deux « performances cinématographiques en direct » sur un plateau de théâtre.

Une même cabine

La Maladie de la mort dont Katie Mitchell précise que son travail est « librement adapté d’après le récit de Marguerite Duras », présenté au Théâtre des Bouffes du nord dans le cadre de la saison du Théâtre de la Ville hors les murs (du 16 janvier au 3 février). Le second, Schatten (Eurydike Sagt) (Ombre [Eurydice parle]) est présenté comme un texte d’Elfriede Jelinek sans plus de précision, la formule employée pour Duras n’aurait pas été de trop, ce travail est actuellement à l’affiche au Théâtre de la Colline. La formule manquait déjà l’été dernier lorsque Katie Mitchell avait présenté au Festival d’Avignon avec une production et une distribution néerlandaises, un spectacle, plus théâtral cette fois-là, de la pièce de Jean Genet Les Bonnes (lire ici).

Le spectacle-performance Duras est une production du Théâtre des Bouffes du nord, avec une distribution française qui réunit Lætitia Dosch et Nick Fletcher. Le spectacle-performance Jelinek est une production de la Schaubühne de Berlin avec trois membres de la troupe, Stephanie Eidt, Renato Schuch et Maik Solbach.

Les deux spectacles ont un dispositif commun. Sur le bord gauche de la scène, une même petite cabine vitrée côté spectateurs : deux vitres formant un angle, soutenues par une poutre de bois masquant en partie l’actrice qui, assise dans la cabine, lit de-ci de-là devant un micro quelques fragments du texte. Irène Jacob pour Duras, Cathlen Gawlich pour Jelinek. Cela ressemble à un mini-studio de radio ou une cabine pour interprète traduisant en simultané.

Concentration du direct

La scène n’est pas un espace de jeu théâtral mais un plateau de tournage et d’expression cinématographique. Des femmes et des hommes, tous vêtus de noirs, manient caméras, projecteurs, panneaux, accessoires nécessaires au plan suivant. Leur nombre est cinq ou six fois plus élevé que le nombre des actrices et acteurs filmés. Pour Duras, l’essentiel se passe sur et autour d’un lit dans une chambre d’hôtel, une porte donne sur la salle de bain (douche), une autre vers l’extérieur (un palier) et une fenêtre sur le dehors (que l’on ne voit pas en direct, bien sûr). Pour Jelinek, toute une partie de l’espace est occupé par une voiture Volkswagen. Dans les deux spectacles, il y a aussi des espaces annexes comme un couloir, un palier, un sas. Pour les besoins du plan, il arrive que l’on obstrue tout ou partie du devant de la scène avec un ou des panneau(x). C’est réglé et minuté avec précision, sans fausse note (personne ne se prend les pieds dans un câble, aucune caméra ne vacille). C’est impressionnant de rapidité et de virtuosité.

Ce qui est filmé (par trois caméras avec montage simultané) est projeté au-dessus de la scène sur un grand écran. C’est cela que le public est censé regarder : la « performance filmique en direct ». Un coup d’œil en bas suffit à vérifier la notion de direct. Enfin pas toujours, car il y a des séquences pré-,enregistrées, par exemple des scènes au bord de la mer pour le texte de Duras mais l’essentiel se fait bien en direct.

A l’issue de la cinquantaine de pages en gros caractère que constitue le texte de La Maladie de la mort, Marguerite Duras ajoute quelques lignes où elle précise que ce texte « pourrait être représentée au théâtre ». La jeune femme que l’homme convoque chaque nuit et qu’il paie « devrait être couchée sur les draps blancs », « elle pourrait être nue ». C’est effectivement ce qui se passe avec Katie Mitchell. Duras poursuit : « Autour d’elle un homme marcherait en racontant l’histoire », la femme, elle, « dirait son rôle de mémoire », mais l’homme qui lit ne serait pas l’homme de l’histoire ; celui-là « ne serait jamais représenté ».

« Si je devais filmer le texte... »

Très forte proposition (nullement reprise par Katie Mitchell) qui donne envie de voir un jour quelqu’un s’en saisir, ce que n’avait pas fait non plus Célie Pauthe lorsqu’elle avait porté au théâtre ce texte en l’associant à La Bête dans la jungle de Henry James dans la version de Duras (lire ici). Katie Mitchell, elle, s’enlise dans le réalisme redondant : l’homme qui est sur le plateau, c’est l’homme de l’histoire, ce qui est montré est de l’ordre de l’illustration, la force de l’écriture et l’imaginaire du lecteur sont bafoués.

Duras imagine aussi la possibilité de filmer La Maladie de la mort : « Si je devais filmer le texte, je voudrais que les pleurs sur la mer soient montés de telles sorte qu’on voie le fracas de la blancheur de la mer et le visage de l’homme presque en même temps. Qu’il y ait une relation entre la blancheur des draps et celle de la mer. Que les draps soient déjà une image de la mer. Cela à titre d’indication générale. » Elle n’a pas été plus avant. Hélas.

Illustration 2
Scène de "La maladie de a mort" © Stephen Cummiskey

Katie Mitchell est très loin de cela. Selon elle, les caméras filmant « le point de vue masculin » (ce que regarde l’homme ) « nous emmènent à l’intérieur de la tête de l’homme et nous montrent la manière dont il regarde le corps de la jeune fille ». C’est totalement faux. La caméra n’est nullement subjective comme elle l’est dans le film Les Passagers de la nuit avec Humphrey Bogart. On n’est nullement à l’intérieur de la tête, on voit tout bonnement ce que voient les caméras et souvent sous différents angles. Pire, on est attiré par les mouvements, non dans le cadre mais les mouvements de ceux qui tiennent les caméras ou font autre chose. La force du théâtre, c’est la présence des corps. Or la vue du corps de l’actrice est souvent obstruée par les corps des cameramen ou camerawomen vêtu(e)s de noir et, plus d’une fois, leur présence nous attire plus que ce qu’ils filment. Perversité de la scène.

Ombre parmi les ombres

L’enjeu aurait été plus conséquent si Katie Mitchell avait demandé à Irène Jacob de lire tout le texte de Marguerite Duras, relativement court et qui, surtout, porte une voix qui agit comme un philtre lent. Ce n’est pas le cas. On n’assiste qu’à une performance.

Il en va de même, en pire, pour le texte de Jelinek, fort, lui, d’une centaine de pages en petits caractères sans retour à la ligne. Katie Mitchell n’en prélève que quelques pages cassant son flot continu. Le côté studio de cinéma est accentué d’un côté par la Volkswagen roulant (sur place) durablement dans un pseudo-tunnel éclairé de néons, et de l’autre par la pauvreté des autres espaces confinés. On admire la performance, son côté bricolé et l’effet de réel que cela produit sur l’écran. Mais on reste loin de la façon dont le texte foisonnant d’Elfriede Jelinek submerge le lecteur.

Eurydice est mariée avec un chanteur populaire que ses jeunes fans féminines assaillent de leurs piaillements. La narratrice (Eurydice) décrit son mari comme un être imbu de lui-même, auto-satisfait de son pouvoir, un macho machinal. Il a fait d’elle une inspiratrice, un objet de luxe, une chose à lui. « Il me voit désormais comme une partie de son corps. Il n’arrive vraiment pas à me voir autrement », dit Eurydice, c’est elle qui parle de bout en bout. « Que puis-je espérer ? Plus de peau pour me couvrir ? Une ombre ? Ne plus être, ni là, ni essentielle, mais ça je ne l’ai jamais été », dit-elle encore. C’est elle qui va devenir ombre parmi les ombres, « des êtres qui ont enfin pris possession de soi ». Une lutte tenace jusqu’à ces derniers mots : « je me replie sur moi-même, ça ne fait pas un pli que je ne suis plus là, ombre pour ombre, je ne suis plus là, je suis. »

Schatten (Eurydike sagt), performance surtitrée en français, Théâtre de la Colline, mar 19h30, mer au ven 20h30, sam 15h30 et 20h30, dim 15h30, jusqu’au 18 janvier.

La Maladie de la mort de Marguerite Duras est publié aux Editions de Minuit. Le texte d’Elfriede Jelinek Ombre (Eurydice parle), traduit de l’allemand par Sophie André Herr, vient de paraître aux éditions de L’Arche, 118 p., 14€.

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