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En relisant sa première pièce écrite il y a longtemps, Wajdi Mouawad l’a parcourue avec un regard attendri et compatissant. Tant de chemins parcourus depuis… Sans doute l’écrirait-il autrement aujourd’hui, l’expérience aidant, mais peut-être la pièce y perdrait-elle un peu de la folie d’écrire qui l’habite.
C’est une pièce de jeunesse dont le héros est un jeune homme, Willy Protagoras. Il peint comme Mouawad écrit. Willy s’est enfermé dans les toilettes communes d’un petit immeuble de Beyrouth où il vit avec sa famille qui partage son appartement avec des réfugiés : la famille Philisti-Ralestine. C’est le seul appartement avec vue sur la mer, ce qui ne va pas sans jalousies, rancoeurs, et racontars. La mère est partie, lui s’y refuse. Dans l’immeuble (la pièce commence par un choeur des habitants) on est amis et ennemis à la fois, on s’aime et on s’embrouille, on se réconcilie et on se fait la tronche, on ne se supporte plus et on tombe dan les bras les uns des autres après une anicroche, on se jalouse et on s’estime, on est amis et ennemis.
La chronique de l’immeuble pourrait servir de base à une série télévisée mais, c’est une pièce, on ne quitte pas l’immeuble, tout est ramassé dans un lieu unique où seules les fenêtres où l’on peut se jeter donnent sur l’extérieur (mais une seule sur la mer, celle d’une chambre des Protagoras). Tout vacille depuis que Willy s’est enfermé dans les uniques toilettes de l’immeuble, ce qui ne vas pas sans énerver quelques intestins au bord de l’implosion et exacerber les non-dits et les haines intestines et autres jalousies pestilentielles entre voisins.
L’enfermement obstiné de Willy qui exaspère les relations est un bon révélateur de liens entres les uns et les autres, jalousies, amourettes, haines et exaspérations cohabitent. On se jauge, on cancane, on se lance comme des assiettes et des noms d’oiseaux à la tête. Enfermé dans les toilettes, Willy fantasme sur le visage d’une femme qu’il n’a fait que percevoir de loin sans savoir son nom. Ah tout aurait été plus simple s’il avait épousé Naïmé. Car Naïmé Philisti-Ralestine et Willy Protagoras s’aiment mais le théâtre préfère des histoires qui s’embrouillent, des romances à la manque.
Toujours est-il que Willy en mal d’amour est aussi un peintre en panne sèche, c’est, nous dit-il, une raison de son enfermement. A la fin de l’acte deux dans un long et beau monologue écrit en frère par Wajdi Mouawad, Willy parle sans fard à tous les gens de l ’immeuble, et pas seulement d’eux : « vous ne toucherez pas à ce que j’ai de plus précieux: mon insouciance, vous ne la toucherez pas ! je vous hais, je vous hais pour tout ce que vous dites, pour la mauvaise construction grammaticale de vos phrases, pour le manque d’imagination de vos mots, pour la pauvreté de vos mensonges, je vous hais, je vous méprise pour la structure de vos vies, pour la tristesse de votre quotidien, pour votre méchanceté, ici je parle, je crie, mais personne ne me touchera. Il n’y a pas de peine d’amour, il y a la passion maîtresse qui me guide, celle de l’amour et celle de la création ». De là à penser qu’il y a beaucoup de Wajdi dans ce Willy…
De Micha Lescot (Willy Protagoras) à Gilles David (Assad Protagoras), de Lionel Abelanski (Conrad Philisti Ralestine) à Lucie Digout (Naïné Philisti Ralestine) et d’autres -il faudrait tous les citer-, Wajdi Mouawad a réuni une troupe forte, unie, renforcée par des membres de la Jeune troupe de la Colline, avec, en intermède, la participation ponctuelle d’un choeur amateur d’associations qui travaillent avec le théâtre, de l’Amicale du Bouffalou à la La relève bariolée, présente le soir où j’ai vu le spectacle.
"Willy Protagoras enfermé dans les toilettes", au Théâtre de la Colline, mar 19h30, du merc au sam 20h30, dim 15h30 sf le 25 janv. Le texte est publié aux éditions Leméac, Actes Sud-Papiers