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Billet de blog 23 mars 2016

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Rencontre extraordinaire entre Anatoli Vassiliev et Marguerite Duras !

Le metteur en scène russe revient à la Comédie-Française pour la troisième fois. Une fois de plus, il surprend, déroute, éblouit en mettant en scène « La Musica » et « La Musica Deuxième » de Marguerite Duras. Mémorable.

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Scène de "La Musica" © Laurencine Lot/ collection Comédie-Française

Jamais depuis les travaux qui ont emporté un peu de son âme, la scène du Théâtre du Vieux Colombier n’aura paru si haute, si large, si profonde. Deux escaliers en colimaçon, dont on ne voit que l’amorce, descendent dans les dessous. Un autre escalier fragile et aérien monte jusqu’aux cintres. A la face, un proscénium augmente les lignes de fuite du plateau. Côté jardin, un triangle de verre nous appelle vers le dehors. Côté cour, tout l’espace joue, y compris la partie derrière le cadre de scène où les deux acteurs viennent s’asseoir sur l’une des multiples chaises qui sont entassées comme dans un débarras, et la plupart des spectateurs ne voient alors que l’amorce de leurs corps.

Un espace à la fois confiné, immense et plein d’appels d’air. Jusqu’au pigeonnier qui, ponctuant chaque mouvement, descend des cintres et dont les roucoulements de plaisir accompagnent la représentation. Un espace, un univers nullement réaliste, volontiers symboliste, ironique, ludique, cosmique, romanesque selon les phases du spectacle. Comment ne pas voir également dans ce pigeonnier la jonction entre les deux colombes, emblème du Théâtre du Vieux Colombier de son créateur, Jacques Copeau, et la mouette, emblème du Théâtre d’art de Moscou, où Anatoli Vassiliev signa son premier spectacle à l’âge de 31 ans ? Il en a 73 aujourd’hui.

Et, petit à petit, tout se renversa

Deux des nombreuses chaises, agglutinées avec un amas de tables et de guéridons, figuraient déjà dans Le Bal masqué, premier spectacle de Vassiliev à la Comédie-Française, salle Richelieu, il y a vingt-quatre ans. Un spectacle qui suscita l’ire ou la consternation de nombreux abonnés. Lors des premières représentations, ils quittaient le spectacle par rangs entiers. Les acteurs, Jean-Luc Boutté en tête, défendirent bec et ongles ce spectacle magnifique. Et, petit à petit, tout se renversa. Les dernières représentations furent triomphales. Ce spectacle est devenu une légende. Il y a un avant et un après Vassiliev à la Comédie-Française, dira Eric Ruf  en prenant ses nouvelles fonctions d’administrateur, rendant hommage à ce  maître qui, dans la vieille maison de Molière, « bouscule nos habitudes et nos hiérarchies et fait grandir notre art ». Trop jeune pour avoir vu Le Bal masqué, Ruf put décrypter son décapant Amphitryon de Molière en 2002.

Ce sont deux acteurs de ce spectacle, Florence Viala et Thierry Hancisse, que Vassiliev a choisis pour incarner Anne-Marie Roche et Michel Nollet, le couple des deux Musica de Duras qui se retrouve dans le hall d’un hôtel de province du Nord de la France à la veille du divorce. Cela faut plusieurs années qu’ils ne se sont pas vus, le temps a passé, mais le passé les travaille au corps, l’amour qui les habitait reste une braise sur laquelle souffle leur retrouvailles: l’un et l’autre voulaient « se revoir ».

C’est ce feu qu’allument Anne-Marie et Michel et qu’entretient le couple d’acteurs magnétiques que forment Florence Viala et Thierry Hancisse. Cela nous arrive par bouffées, par brèves bourrasques provoquées par la puissance des regards, l’incendie des corps, les déflagrations de la parole, une multitude d’infimes saisissements jalonnant le lent écoulement du temps, de la fin du jour aupetit matin, – un écroulement tout autant – où le silence parle autant, sinon plus que les mots. Duras insiste sur ce point : « Ils restent – une minute pleine – sans rien dire » (La Musica), « silence énorme d’une minute pleine » (La Musica Deuxième). Vassiliev lui rend, ô combien, la politesse.   

Des chargeurs d’énergie

En chimiste des tréfonds de l’être humain (c’est ce qui l’intéresse chez l’acteur, son être profond, non son art du paraître), il orchestre la parole de ces silences parlants. C’est en passant par cette enfouissement, et venant de très loin, que les mots affleurent aux lèvres des deux acteurs et jaillissent parfois violemment comme ces chevaux longtemps retenus dans leur box avant la course et dont on lâche soudain la bride. Les deux escaliers en colimaçon que les acteurs empruntent sans nécessité narrative, mais par injonction rythmique, créent un mouvement circulaire vertical et apparaissent comme des chargeurs d’énergie des corps, des voix et des regards dans un jeu sans cesse recommencé d’apparitions-disparitions :  réitération du premier regard.

Mouvements (ceux-là et bien d’autres) qui reviennent en ritournelles, créant chez le spectateur – de plus en plus relâché, au fil des trois heures et quelques de la représentation – une poétique ample et diffuse, au bougé constant, comme deux images qui se superposent sans se fondre, figure même du tremblement d’être, du trouble du désir qui sont le cœur de la pièce et plus encore du spectacle.

Illustration 2
Florence Viala et Thierry Hancisse dans "La Musica" © Laurencine Lot/ collection Comédie-Française

Duras avait écrit La Musica en 1965 pour la BBC. Elle ne trouvait pas la pièce insatisfaisante mais inachevée. Vingt ans durant elle porta le désir d’aller plus loin. Et en 1985, elle écrivit La Musica Deuxième, pièce en deux parties. Vassiliev a lu Duras en russe lorsque quelques-unes de ses pièces furent traduites au début des années 2000 par Natalia Isaieva. Il mit en scène à Budapest et Kaposvar Des journées entières dans les arbres avec une grande actrice hongroise, Mari Töröcsik. Et quand Ruf lui proposa de revenir mettre en scène au Français, il hésita entre Koltès et Duras et opta pour le voyage dans le temps (du théâtre aussi bien) que constitue la succession en trois temps des deux Musica. Vassiliev place son spectacle sous le regard d’une pendule qui, au fond du décor, voit son balancier être éclairé ici et là, par des chatoyants éclairages. Une trilogie. Un concerto en trois mouvements. Les trois niveaux du monde chamaniste aussi bien.

Un, deux, trois, soleil

Trois comme le mari, la femme et l’autre, amant unique ou amantes multiples, aventures brèves d’hôtels où l’on ne fait que passer. Comme des amants atypiques, Anne-Marie et Michel, mariés,vécurent de longs mois dans cet hôtel en attendant d’avoir leur maison (Michel est architecte), quelque chose de définitif, de stable, le contraire même de l’amour, le début de sa fin. Et les voici de retour dans cet hôtel.

Magie des mouvements circulaires où s’inscrivent des triades qui n’en finissent pas d’innerver la représentation. Les acteurs, ces bêtes de scène,inventent comme les animaux des parcours qui leur sont propres, des postes de refuge où observer, écouter l’autre. En schématisant, disons que l’espace est réparti en trois zones : la zone des chaises et des deux escaliers en colimaçon, lieu du regard, de la redécouverte ; la zone de l’avant-scène jardin, lieu circulaire des approches et des frôlements ; et, troisième zone, le triangle vitré de l’en dehors, lieu des étreintes furtives et sauvages, lieu des amant(e)s nu(e)s, et de ce qui  relie l’homme et la femme à l’extérieur : le téléphone. Rien de cela n’apparaît évidemment pendant la représentation aux signes multiples jamais soulignés, jamais expliqués (comme ces trois bougies allumées, ce gong lié à je ne sais quel souvenir du couple ou pas), aux gags désarmants (comme la multiplication des bouteilles et des verres ou encore les trois téléphones). C’est plus tard, longtemps après, que cette poétique sensible vous revient et s’organise dans la mémoire.  

Mouvement circulaire de la sphère sonore tout autant. A commencer par les reprises lancinantes du thème (mais aussi les solos de batterie) de « Caravan » par l’orchestre de Duke Ellington ou les effluves de musiques répétitives. Répliques, rires reviennent, se répètent mais autrement. Un seul exemple, la première réplique, après le premier regard. Dans La Musica, « Lui » apparaît dans l’escalier en colimaçon le plus près du public, « Elle » est assise à la face derrière le cadre de scène (manteau d’une élégance stricte et un peu provinciale, chapeau), une jambe repliée, l’autre pas (pan de peau désirable), ils se regardent et dans une tension extrême, une violence contenue, une souffrance infinie, « Lui » dit : « je voulais vous dire… si vous avez besoin de moi… pour ces meubles qui sont au garde-meuble.. ». Terrible, bouleversant. La même réplique revient dans La Musica Deuxième. Vassiliev fait en sorte que Lui et Elle se tiennent au fond du plateau sous l’escalier aérien, côte à côte. Ils nous regardent et se regardent sans s’attarder. Elle porte une robe colorée légère, Lui dit la même réplique mais sur un ton enjoué, presque primesautier, joueur. Elle rigole, Lui rit aussi. Renversant.

Le trouble, l’obscur, l’incertain

Ces deux premières parties du spectacle, l’une psychologique, l’autre ludique, nous préparent au lit profond de la troisième partie, le deuxième acte de La Musica Deuxième. Dans le « texte pour la presse » qui conclut la publication de la pièce publiée seule chez Gallimard, Duras écrit : « Vingt ans que j’entends les voix brisées de ce deuxième acte, défaites par la fatigue de la nuit blanche. Et qu’ils se tiennent toujours dans cette jeunesse du premier amour, effrayés. » Un homme détruit et une femme qui sait désormais. Qui sait ce que lui ne sait pas encore, encore un peu terrien devant cette femme devenue céleste et comme débarrassée de toute pudeur, de tout non-dit. Sublime.

Pour les deux acteurs, ce qui fut un parcours du combattant (et dont on devinait encore un peu les traces le soir de la première) au fil des jours de répétition est devenu une expérience sans pareille, une traversée accélérée d’une histoire du et de théâtre, une immersion en eaux profondes où le trouble, l’obscur, l’incertain mènent vers une sorte d’intensité solaire naissante, comme l’aube sur laquelle s’achève le spectacle. Si Vassiliev déstabilise les acteurs, c’est pour enlever leur peau d’habitudes, d’automatismes, de savoir-faire, de savoir-dire. Il en fait autant pour les spectateurs. C’est peu dire que Florence Viala et Thierry Hancisse atteignent, dans ce spectacle, un sommet de leur art. Avec humilité, modestie et ténacité, ce qui ne veut pas dire sans avoir été inquiets et déboussolés, ils frayent les chemins insensés, imprévisibles où les entraîne l’immense Anatoli Vassiliev. Duras (dans Ecrire) : « Si on savait quelque chose de ce qu’on va écrire, avant de le faire, avant d’écrire, on n’écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine. » Remplacez « écrire » par « jouer » ou « mettre en scène », c’est la même chose.

Le premier soir, une jeune pensionnaire de la Comédie-Française venue assister au spectacle vit, effarée, des spectateurs partir ou ne pas revenir après l’entracte. Comme il y a vingt-quatre ans. Et comme pour Le Bal masqué, la critique sera, est déjà, divisée. Mais il ne fait aucun doute que ce spectacle sans pareil entrera dans la légende du Vieux-Colombier. Les pigeons du spectacle en roucoulent déjà.

Comédie-Française au Théâtre du Vieux Colombier, mar 19, du mer au sam 20h30, dim 15h, jusqu’au 30 avril.

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