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Billet de blog 23 mars 2017

Margaux Eskenazi : spectacle manifeste pour un théâtre métissé

Margaux Eskenazi, qui signe la mise en scène, et les acteurs de sa compagnie Nova illustrent de façon inventive le chemin qui va de la négritude d’Aimé Césaire à la créolité de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant. Une fête des langues.

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Scène de "Nous sommes ceux qui disent non à l'ombre" © Loic Nys

Ouvrant les débats à l’Assemblée nationale sur le mariage pour tous, Christiane Taubira avait cité le grand poète guyanais Léon-Gontran Damas. Hervé Mariton lui répondit en se livrant à une interprétation tordue de la parole du poète. Ricanements sur les bancs de la droite, un député se demandant à haute voix si Christiane Taubira avait bien lu cet auteur dont probablement le député ignorait tout. Quand Taubira reprit la parole, elle répondit en récitant par cœur des vers de Black Label (1956), une des œuvres les plus connues du poète : « Nous les gueux / nous les peu / nous les riens / nous les chiens / nous les maigres / nous les nègres / Qu’attendons-nous / Qu’attendons-nous (...) pour faire les fous / pisser un coup / tout à l’envi / contre la vie / stupide et bête / qui nous est faite / à nous les gueux / à nous les peu / à nous les rien / à nous les chiens / à nous les maigres / à nous les nègres... »

Après une citation introductive en voix off reprenant des propos de l’écrivain antillais Patrick Chamoiseau, c’est par un extrait de Black Label que commence plein pot Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre, un spectacle mis en scène avec une belle vigueur par Margaux Eskenazi.

Un français créolisé

Le père de Damas était un mulâtre, sa mère une métisse amérindienne et africaine. Margaux Eskenazi est une petite-fille de juifs pieds-noirs et d’immigrés turcs. Comme Damas, elle a grandi entre plusieurs langues. Le rapport à la langue, aux langues, fonde sinon son théâtre du moins ce spectacle. L’arabe de sa mère, le ladino (le judéo-espagnol) de son père, on ne lui a pas transmis par souci d’intégration (un mot dont Damas se méfiait, tout comme celui d’assimilation qu’il exécrait). Mais il en reste des traces au sein de la famille, souligne-t-elle : « Mon français est troué, contaminé, métissé : il est créolisé. »

Ce dernier mot fait implicitement référence à un livre manifeste, Eloge de la créolité, cosigné par Jean Bernabé, Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau et publié à la fin des années 80 : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. Cela sera pour nous une attitude intérieure, mieux : une vigilance, ou mieux encore, une sorte d’enveloppe mentale au mitan de laquelle se bâtira notre monde en pleine conscience du monde », écrivent-ils. Quelques années plus tard, Raphaël Confiant devait recevoir le prix Novembre pour Eau de Café (1991) et Patrick Chamoiseau le prix Goncourt pour Texaco (1992).

Produire de l’inattendu

Leur père tutélaire, Edouard Glissant, auteur de Tout-Monde (1995), proposa une définition plus large : « La créolisation, c'est un métissage d’arts ou de langages qui produit de l’inattendu. C’est une façon de se transformer de façon continue sans se perdre. C’est un espace où la dispersion permet de se rassembler, où les chocs de culture, la disharmonie, le désordre, l’interférence deviennent créateurs. C’est la création d’une culture ouverte et inextricable, qui bouscule l’uniformisation par les grandes centrales médiatiques et artistiques. » (entretien paru dans Le Monde et republié le 4 février 2011 à l’occasion de sa disparition)

Nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre se veut une illustration de la créolisation. Mais à l’heure du « délit de faciès », de la « préférence nationale », de cet inquiétant sommet de bêtise qu’est la « clause Molière » imposant aux ouvriers des chantiers de parler français, le spectacle emprunte dans sa construction une voie plus historique en refaisant le chemin qui va de la négritude à la créolisation, passant du trio Aimé Césaire, Léopold Sedar Senghor et Léon-Gontran Damas à Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau.

La force du spectacle est dans le flot des paroles aussi poétiques que salvatrices de ces auteurs (et quelques autres) qu’il fait bon entendre ou réentendre. De plus, et c’est essentiel, cette force est décuplée par l’invention scénique que suscitent ou entraînent ces paroles portées par des acteurs (certains sont aussi musiciens) aussi jeunes qu’excellents : Armelle Abibou, Yannick Morzelle, Raphael Naasz, Christophe Ntakabanyura et Eva Rami.

Le moins connu des trois

Si la vie d’Aimé Césaire sert de fil conducteur, on s’en éloigne souvent dans des séquences hilarantes comme celle de l’Exposition coloniale de 1931 dont les trésors exotiques nous sont vantés par une présentatrice-bonimenteur excitée ; ou bien, à un autre moment, la forte interprétation d’un poème de Damas extrait de Pigment ; ou encore le soufflant aller-retour entre trois morts, André Breton, Jean-Paul Sartre et Robert Desnos et leur alter ego de la négritude : les trois amis que furent Césaire, Senghor et Damas. Ce qui nous vaut cette phrase de Desnos adressée aux deux autres : « Vous êtes tous les deux passés à côté de la figure la plus singulière, la plus troublante de ce mouvement : Léon-Gontran Damas. Il échappe à toutes vos analyses. »

Cette scène est bien sûr imaginaire (écrite par la dramaturge Alice Carré et Margaux Eskenazi) et prend la forme d’une parodie d’émission de télévision. Ce n’est pas le moindre mérite de ce spectacle que de mettre en avant la figure magnifique et radicale du poète guyanais moins connu que les deux autres. Devenu député, Damas signa une enquête toujours d’actualité sur un des épisodes les plus sombres de la France en Afrique.

Vers la fin du spectacle, il revient à Glissant de faire le pont entre notre époque, le temps de Césaire dont il fait l’éloge tout en le critiquant et d’aller plus loin : « Ce que je reprochais à la négritude, c’était de définir l’être : l’être nègre… Je crois qu’il n’y a plus d’“être”. L’être, c’est une grande, noble et incommensurable invention de l’Occident, et en particulier de la philosophie grecque. La définition de l’être va ensuite déboucher sur toutes sortes de sectarismes, d’absolus métaphysiques, de fondamentalismes dont on voit aujourd’hui les effets catastrophiques. » Quel candidat à l’élection présidentielle se saisira de cette parole ?

Théâtre La Loge, du mar au ven 21h, séances supplémentaires les 22 et 23 mars à 14h30, jusqu’au 31 mars.

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