Des Copi non conformes

Le théâtre Munstrum emmené par Louis Arène mixe « L’Homosexuel ou La Difficulté de s’exprimer » avec ce bijou qu’est « Les Quatre Jumelles » ; Florian Pautasso et son actrice Stéphanie Aflalo inventent une sidérante version de « Loretta Song ». Loin des approches homos et/ou argentines habituelles, deux jeunes compagnies s’emparent du théâtre de Copi pour le lire tout autrement.

Scène de "40° sous zéro" © Darek Zuster Scène de "40° sous zéro" © Darek Zuster
« Copi, sans reprendre souffle, mettait dans le mille : immigrés, écolos, homos, zizi, herbe, exil, taule, travelos, mouise, chiens, douleur dite morale à se foutre une balle dans le crâne. Savoir-vivre, humeur claire. Les rires qui font respirer. Vraiment personne comme Copi n’a récuré jusqu’aux coudes, page par page, dessin par dessin, la merde des jours, personne n’est resté plus intact. ». Comment mieux dire ? Ces lignes, magnifiques et lucides, de Michel Cournot, écrites au lendemain de la mort de Copi (sida) en décembre 1987, montrent combien, bien que mort, Copi reste increvable, reste « d’actualité », comme on le dit des « classiques » revisités. Son écriture ne mourra jamais puisqu’elle ressuscite à l’envi comme les quatre jumelles de sa pièce.

Copi en Alaska

De son vivant, ce sont essentiellement ses compatriotes argentins exilés comme Alfredo Arias qui ont porté à la scène ses pièces extravagantes. La création par Jorge Lavelli de sa pièce Les Quatre Jumelles en octobre 1973 sur les marches conduisant au sous-sol du Palace fut l’un des marqueurs d’une époque. Il n’en reste que quelques photos où l’on voit les quatre actrices le visage grimé de blanc. Mais il nous reste le texte, quel texte ! Depuis la mort de Copi, avec un bonheur constant et jamais rassasié, Marcial Di Fonzo Bo et ses amis ont maintenu le feu et la folie Copi. Marcial n’en finira jamais avec cet « Argentin de Paris » qui n’avait aucune nostalgie de son pays.

La publication récente (mai 2018) de son théâtre complet chez Christian Bourgois est comme un signe (c’est de cette publication que sont extraites les lignes republiées de Cournot). Non celui d’un renouveau, car l’écriture si dégraissée de Copi semble toujours écrite à l’instant, dans une sorte urgence frénétique, mais celui d’un temps où d’autres approches nouent d’autres fils que ceux de la filière argentine et de la filière homo.

Sous le titre 40° sous zéro, le théâtre Munstrum signe un spectacle qui se shoote à deux pièces de Copi, L’Homosexuel ou La Difficulté de s’exprimer et Les Quatre Jumelles. Un spectacle conçu par Louis Arène et Lionel Lingelser qui se sont connus au Conservatoire national supérieur et ont fondé cette compagnie installée en Alsace (dont Lionel Lingelser est originaire). Tous deux sont artistes associés à la Filature de Mulhouse où le spectacle vient d’être créé avec la complicité de Kevin Keiss (dramaturgie) et celle du couturier Christian Lacroix (costumes, assisté de Jean-Philippe Pons et Karelle Durand). La scénographie, les masques et la mise en scène étant signés par le seul Louis Arène.

Le titre du spectacle provient d’une des premières répliques de L’Homosexuel ou La Difficulté de s’exprimer où Irina se promène « seule dans la steppe par quarante degrés sous zéro », ce qui ne surprend pas trop sa mère Madre. Tout se passe en Sibérie, terre d’exil, et Irina préfère sécher les cours de piano de Mme Garbo pour aller baiser dans les chiottes de « la taverne Lénine » avec Garbenko, le mari de la prof de piano, un officier muté en Sibérie ; mais elle baise aussi avec un coiffeur, et ainsi de suite. Irina est enceinte, elle ne sait pas trop de qui, peut-être de sa mère, ce que récuse cette dernière : « On n’a pas baisé ensemble depuis des années. »

La machine adéquate

Sur ce, débarque Mme Garbo qui dit à Madame Simpson (Madre) aimer sa fille, vouloir l’emmener en Chine et précise avoir « un sexe d’homme », suite à une opération effectuée à Casablanca lorsqu’elle avait dix-sept ans, une opération faite contre son gré. Ce à quoi Madre, quelque peu outrée, répond : « Ma fille et moi avons changé de sexe par notre propre volonté. » Et nous n’en sommes qu’à la seconde scène de cette pièce foldingue qui en comprend quinze.

La pièce Les Quatre Jumelles met en présence, d’un côté, Maria et Leïla qui sont venues acheter des chiens d’Alaska bien qu’elles les détestent ; de l’autre, Fougère et Joséphine venues en Alaska chercher de l’or mais qui ont oublié d’emporter la « machine adéquate ». Elles sont ensemble dès le début et le resteront jusqu’à la fin (la pièce est une seule et longue scène), elles n’en finissent pas de se faire des piqûres d’héroïne, de se traiter de « salopes », de s’entretuer et de ressusciter. Exemple :

« Fougère. Assez, Joséphine, tu ne vas pas prendre toute l’héroïne de Madame !

Joséphine. Je n’en prends qu’un peu.

Fougère. Alors fais-moi une petite piqûre moi aussi. Aïe ! Tu es folle !

Joséphine. Excuse-moi !

Fougère. Excuse-moi, mon cul ! Crétine ! Donne-moi ça ! Vous en voulez un peu, Madame ?

Maria. Non.

Fougère. Gna gna gna. Regarde-la comme elle joue les saintes-nitouches quand elle vient de tuer sa sœur ! C’est des vraies salopes, ces femmes ! »

Du rire et de l’excès avant toute chose. Rien de tel pour conjurer « la merde des jours ».

Le théâtre Munstrum joue avec ces deux pièces qui nous arrivent par saillies dans une ambiance qui mêle faux seins, faux culs et oripeaux que l’on croirait sortis d’un tableau flamand, affublés des masques unifiant les sexes dans une intersexualité galopante des visages équipés de prothèses, de coiffes et de maquillages invraisemblables (Véronique Soulier-Nguyen). Ajoutez à cela des effets grands-guignolesques de membres sanguinolents, de geysers de sang, de sols et corps enfarinés, le tout sur fond de tentures qui s’écroulent et de rideau rouge en déséquilibre. Beaucoup de matériaux de récup pour nourrir un grotesque débridé et fantasmagorique où le spectacle se perd parfois mais finit par retomber sur ses pieds occasionnellement chaussés de chaussures de ski. Les comédiens, outre les susnommés – Sophie Botte, Delphine Cottu, Olivia Dalric, Alexandre Ethève et François Praud – finissent sur les rotules, gavés de théâtre. Comme nous.

Allô Linda ?

Et nous sommes tout autant gavés et même comblés de théâtre au sortir du monologue téléphonique qu’est Loretta Song, mis en scène par Florian Pautasso et extraordinairement interprété par Stéphanie Aflalo. On est loin, très loin, de l’interprétation qu’en avait donnée Copi lorsque la pièce a été créée en 1974, aux dires de ceux qui l’ont vue. Loretta Song est un monologue délirant dans sa logique : nous sommes quelque part dans l’espace, Loretta vit dans un vaisseau spatial qui file vers Bételgeuse où elle doit semer l’or emporté dans le vaisseau, c‘est là sa mission. Elle est tout le temps au téléphone, elle appelle un certain John Drake, mais sa copine Linda qui est dans un autre vaisseau et avec laquelle elle ne cesse de jacasser lui dit qu’il est mort, tout comme Steve Morton dont Loretta semble s’être débarrassée avant que la pièce ne commence, pas grave car les morts ont un corps astral qui leur survit. La folie de Copi a toujours un temps d’avance. Les deux femmes papotent d’un vaisseau à l’autre. « Allô Linda ? Ils veulent nous faire féconder par les rats ! ». Et nous n’en sommes qu’au bas de la première page, la pièce s’achève 23 pages plus loin (dans l’édition Bourgois).

Scène de "Loretta song" © Vinciane Lebrun-Verguelhen Scène de "Loretta song" © Vinciane Lebrun-Verguelhen
Florian Pautasso et son interprète créent un climat, ordinaire au premier abord, pour ce discours constamment barré mais qui semble normal aux deux copines. Habillée d’un sage corsage blanc à manches courtes et d’une jupe droite, chaussée de souliers noirs à talons, les cheveux bien ordonnés et lissés autour d’une raie centrale, Loretta Song apparaît comme une secrétaire dans la version de Pautasso. Elle s’installe à son bureau, sort méthodiquement ses affaires, ouvre son ordinateur, tout cela en silence vite quelque peu angoissant. On la croirait sortie d’un film de Hitchcock.

Equipée d’écouteurs et d’un micro comme une standardiste, elle commence à parler bas. La voix ira en s’amplifiant, comme le reste, par paliers. Tout va doucement se dérégler, en particulier à l’heure de la pause déjeuner. Les conversations avec Linda reprennent : « Allô Linda ? Vous avez vu la dernière ? La terre a explosé. » Le vaisseau est infesté de rats mais aussi de chauves-souris, bientôt les cannibales de Vénus sont aux trousses du vaisseau allié aux hommes singes. Alors Loretta a cette réplique sublime : « Linda, écoutez-moi, il faut qu’on s’organise. »

Ainsi va la vie dans l’espace. Linda voudrait bien baiser avec Loretta mais d’un vaisseau à l’autre, c’est compliqué. Loretta, pas très chaude, lui conseille la masturbation tandis qu’un rat s’introduit dans sa « vagine », ce qui ne l’émeut pas outre mesure sauf que le rat est long à jouir et qu’elle n’a pas que ça à faire. Quand Linda explose, Loretta communique avec des inconnus et même un perroquet, surgissent des rats en métal. Loretta quitte son bureau, la folie gagne son corps qu’elle dénude à demi, elle en appelle à Linda ! Linda ! Linda ! Loretta disparaît pour réapparaître au loin dans une combinaison blanche de pseudo-cosmonaute chantant un chant mélodieux, bientôt beuglant comme une sauvage, à la fois apeurée et extatique.

Tout cela se fait avec une belle maîtrise de la mise en scène, remarquable dans la progression du dérèglement. L’actrice, elle, invente d’incroyables mouvements, à commencer par les gestes inouïs de ses doigts, de ses mains, de ses bras. L’ordinaire accouche de l’extraordinaire. Copi aurait été ravi.

40° sous zéro a été créé à la Filature de Mulhouse début mars, le spectacle sera les 5 et 6 avril au Festival Mythos à Rennes ; du 5 au 26 juillet à 21h10 à Avignon à La Manufacture (Patinoire) ; du 20 au 30 novembre à Paris au Monfort.

Loretta song, 19h30 ce soir à l’Etoile du Nord (Paris) dans le cadre de la manifestation Copiright ! qui se poursuit jusqu’au 30 mars avec d’autres spectacles, détails sur le site du théâtre.

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