Olivier Cadiot, Ludovic Lagarde et Laurent Poitrenaux, la providence des zouaves

Sous le regard complice du metteur en scène Ludovic Lagarde, l’acteur Laurent Poitrenaux traverse trois textes d’Olivier Cadiot, depuis « Le Colonel des Zouaves » créé il y a vingt et un ans jusqu’au récent « Providence » en passant par « Un mage en été » apparu sur scène il y a huit saisons. Voyage dans le temps d’un acteur à travers le personnage creuset de Rob, double fantasque de l’écrivain.

Scène de "Providence" © Pascal Gely Scène de "Providence" © Pascal Gely
C’est une des plus belles choses que le théâtre – ce bout en train, cette locomotive du babil, ce marabout bout de ficelles – ait jamais inventée : la rencontre d’un acteur et d’un auteur. Cela tient à la fois du miracle et de l’évidence. Cela commence en catimini et puis on (l’auteur, l’acteur) en redemande, on remet ça et, des décennies durant, ça n’en finit pas.

Un égale deux

Tenons-nous-en au théâtre français (on a beau être européen, alter mondialiste, on n’en est pas moins un poil hexagonal) et citons le dialogue si fécond entre Serge Merlin et Thomas Bernhard – le gant de l’auteur que le frère de ce dernier avait offert à l’acteur doit se sentir doublement orphelin depuis la disparition récente de Serge Merlin. C’est lui, l’acteur, qui, après avoir été traversé par la lecture de Thomas Bernhard, alla voir André Engel en lui demandant de le mettre en scène dans une pièce de l’Autrichien. D’autres textes de Bernhard allaient suivre et pas seulement des pièces. On pourrait aussi évoquer le dialogue continu du même Merlin avec Beckett, à travers deux textes, Le Dépeupleur et La Dernière Bande.

Comment ne pas citer également le dialogue fécond entre André Marcon et Valère Novarina. Bien sûr, on pourrait citer d’autres acteurs et actrices novariniens comme Dominique Pinon mais la création du Monologue d’Adramelech par Marcon fut une date et celle du Discours aux animaux une autre, plus décisive encore. Ce dernier texte, Marcon le reprend périodiquement, mi-talisman mi-ressourcement.

Venons au fait de cet article, et chantons la merveilleuse rencontre entre l’auteur Olivier Cadiot et l’acteur Laurent Poitrenaux. Là, on se doit de mentionner le rôle d’un troisième homme, le metteur en scène Ludovic Lagarde.

L’acteur et le metteur en scène se connaissent depuis le berceau de leur vie théâtrale et appartiennent à la même génération que celle de l’auteur Cadiot qui, lui, s’était glissé dans le berceau de la poésie contemporaine, friand de querelles intestines (faut-il coucher les enfants sur le dos, sur le ventre ou sur le côté ? Faut-il les nourrir au sein ou les biberonner d’entrée ?).

Mais voilà-t-y pas que, sortant du giron poétique en 1997, Cadiot publie un texte en prose chez POL (qui allait devenir son fidèle éditeur), Le Colonel des Zouaves. L’histoire d’un type, genre serviteur ou bon-à-tout-faire, qui écrit à la première personne, s’agite et rapporte en italiques les propos de bourges parlant alentour. Ça parle, ça parle, ça parle donc au théâtre et Ludovic Lagarde n’est pas sourd. Cette langue, il l’entend déjà dans la bouche de son pote Poitrenaux.

Scènes fondatrices

Le metteur en scène se régale toujours à raconter la scène fondatrice de l’aventure : Lagarde ayant lu Le Colonel des Zouaves propose à Cadiot d’adapter son texte pour le théâtre, texte lu entretemps par Laurent Poitrenaux. Cadiot essaie et botte en touche. Alors il a ce geste magnifique : il donne les clefs de son atelier plein de bouts de texte, de ciseaux et de colles aux deux loustics et dit en substance à Lagarde et Poitrenaux « à vous de jouer, les gars ». L’acteur et le metteur en scène s’enferment dans le local, tentent quelques coupes au rasoir, essaient de dégager le texte derrière les oreilles, mais ça pendouille, ça cloche du pied. L’instinct de l’acteur Poitrenaux parle : c’est tout ou rien. Les coupes se feront d’elles-mêmes à l’usage du couperet infaillible qu’est le passage à la scène, telle une tronçonneuse. Mais est-ce la bonne version  de l’histoire ?

Scène de "Le colonel des zouaves" © Pascal Victor Scène de "Le colonel des zouaves" © Pascal Victor

Dans un entretien avec Jean-François Perrier (par ailleurs acteur) pour la MC93, Lagarde dit avoir commandé un texte pour le théâtre à Cadiot destiné à Poitrenaux. Ce texte où Cadiot n’aurait pas à « obéir aux règles traditionnellement reconnues de l’écriture dramatique » (mais écrit-on encore ainsi ?) deviendra ce monologue qu’est Le Colonel des Zouaves. Cadiot avait été auparavant séduit par une mise en scène des Dramaticules de Beckett par Lagarde où ce dernier avait superposé une bande magnétique et une voix décalée, « créant un mélange de direct et de différé » qui avait séduit l’écrivain. D’où leur rencontre et ce qu’il en advint.

Quoiqu’il en soit, le spectacle est sorti de ses langes en mai 1997 au Théâtre de Lorient. Depuis, il a fait du chemin, beaucoup de chemin. Comme Merlin Le Dépeupleur ou Marcon Le Discours aux animaux, Laurent Poitrenaux aime reprendre son texte mascotte, Le Colonel des Zouaves, et c’est ce qu’il fait une nouvelle fois ces jours-ci à la MC93, après Reims.

Une mémorable intégrale

Mais ce n’est pas tout. Cette histoire d’amour fou (on est fait l’un pour l’autre, je t’ai reconnu dès le premier mot, la première photo, j’aime ta voix, tes yeux, ta bouche, j’aime tout de toi, etc.) a connu, depuis, deux autres épisodes. Poitrenaux et Lagarde ont remis par deux fois le couvert Cadiot. En 2010 pour Un mage en été (rien à voir avec le film Un singe en hiver, quoique) et en 2016 pour Providence (avec clins d’œil au film éponyme d’Alain Resnais). Une trilogie, eh oui. Directeur du CDN de Reims depuis dix ans, pour fêter son départ, Ludovic Lagarde a eu la bonne idée d’offrir au public rémois cette trilogie – dont les épisodes avaient marqué son parcours. Successivement, on a pu voir ou revoir les trois spectacles au soir le soir et, en fin de semaine, le tout lors d’une mémorable intégrale. Cette magnifique opportunité se poursuit ces jours-ci à la MC93.

Etonnant de voir l’acteur Poitrenaux se souvenir du corps qu’il avait il y a vingt ans, plus raide, plus volontariste et plus posément chorégraphique qu’aujourd’hui où, dans Providence, il apparaît simplement souple, voire relâché mais, cependant, dans un contrôle permanent. Si Merlin est un halluciné, si Marcon à le cuir terrien et la gorge frottée à la toile émeri, Poitrenaux est plus cérébral et aussi plus doué pour le dessin d’architecte.

Scène de "Un mage en été" © Marthe Lemelle Scène de "Un mage en été" © Marthe Lemelle
S’il était coureur à pied, il ne serait pas un marathonien comme Marcon, un sauteur de haies mordant la ligne blanche comme Merlin, mais un parfait coureur de 400 mètres à la foulée constamment soutenue et aux accélérations bien calculées. Ce qui convient parfaitement à l’écriture d’Olivier Cadiot qui semble, lui, écrire (filons la métaphore) comme on fait un footing le dimanche matin. On commence par la petite foulée où l’on regarde les canards barboter dans le lac, on accélère un chouia pour se caler sur la foulée d’une joggeuse à bandeau en tenue fluo, on pique un sprint dans les montées (pas toutes, faut se ménager les poumons), on s’arrête soudain pour répondre au téléphone ou encore, contre toute attente et contre toute règle hygiénique, on s’assoit sur un banc pour fumer une clope les yeux clos.

Quant à la mise en scène de Lagarde au fil des trois spectacles, on peut dire qu’elle s’est progressivement ouverte comme une fleur aux pistils de plus en plus complexes. Dans Le Colonel des Zouaves, Poitrenaux reste sur place, ses pieds vissés dans un rectangle de 25 cm de côté, tout est dans les courbes du corps, le jeu des mains et des bras, proférant un texte à double entente : voix de l’acteur quand il dit le soliloque et voix trafiquée quand il rapporte ce qu’il entend (les phrases en italiques du texte publié). Dans Un mage en été, cela se déploie un peu, le dispositif sonore en remet une couche et s’est assorti d’un costume moins près du corps pour l’acteur. Dans Providence, on en arrive au canapé où il arrive à l’acteur de s’allonger, deux gros magnétos semblent monter la garde et tournent de temps à autre en diffusant la voix de l’acteur. Côté sono, ça cisaille dur. Autant de dispositifs épousant les constructions des textes de Cadiot et leur évolution. Entre déconstruction et décontraction.

Dans son Histoire de la littérature récente (publié en Folio comme Le Colonel des Zouaves), texte qui est aussi un manuel, Cadiot évoque le point de colle. « Vous passez votre temps à assembler, à relier des bouts de vos vies – qui ressemblent à un immense patchwork – à des morceaux de choses vues, des bribes d’événements entendus, des citations détachées de leurs auteurs, des images flottantes, des phrases de votre sœur, des mots fantômes. Barbotine, blanc d’œuf, bombe repositionnable, ça dépend de quelle époque vous êtes ; qu’importe le flacon : le principal, c’est de surveiller le point de colle. Le faire apparaître ? Le fondre en souhaitant que les rapprochements disparaissent comme après une greffe réussie où tout circule entres les membres ? C’est à vous de voir. » Vous l’aurez compris, Laurent Poitrenaux est un as du point de colle.

Ainsi vous voici convié à découvrir ou retrouver les aventures de Rob (Robinson), héros attrape-mouche qui finira par se révolter contre son géniteur, laissant seul OC (Olivier Cadiot) poursuivre ses OC (Œuvres Complètes).

MC 93 à Bobigny du 4 au 9 juin. Le Colonel des Zouaves, du mar au jeu à 19h30, sam et dim à 15h30. Un mage en été, le ven à 20h, sam et dim à 18h. Intégrale avec Providence les sam et dim à 15h30.

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