Peter Brook, Jean-Michel Rabeux : le théâtre dans son plus simple appareil

Dans « Why ? », Peter Brook fait le grand écart entre une toute simple saynète brookienne de l’invention du théâtre et l’histoire tragique du metteur en scène russe Meyerhold et sa femme actrice. Dans « Phèdre (brisures) », Jean-Michel Rabeux et Claude Degliame mettent à nu la langue de Racine et le corps des interprètes.

A 94 ans, Peter Brook a enfin trouvé les sources du théâtre : c’est un conte au parfum oriental. Une histoire à dormir debout inventée par Dieu, sans doute un dimanche après-midi où, après avoir usiné les sept jours de la semaine, les fleuves, les mers, les continents et les animaux, n’ayant plus rien à faire, pour se distraire, avec trois bricoles traînant dans l’atelier, il invente le théâtre. Pourquoi ? C’est le mystère que recèle une petite boîte et c’est la question que ne cesse de poser ce spectacle intitulé Why ?. Un spectacle en langue anglaise, coécrit et commis en scène avec Marie Hélène Estienne, interprété par Hayley Carmichael, cofondatrice de la compagnie Told by an idiot, et par Kathryn Hunter et Marcello Magni du Théâtre de la Complicité que l’on a pu voir dans Fragments (de Samuel Beckett) dirigés par Peter Brook sur la même scène des Bouffes du Nord il y a cinq ans (lire ici).

Au sol : un tapis, élément qui est aux spectacles de Brook ce que le paillasson est à la porte : un signe de bienvenue. Eparpillées sur le tapis ou à côté, huit feuilles de papier blanc et, posées sur le sol trois chaises de bureau. En outre, ici et là sont disposés quelques portiques à roulettes ne portant rien et qui deviendront cadre, fenêtre, porte et bien d’autres choses comme ce fut le cas dans d’autres spectacles de Peter Brook tel The Suit (lire ici). Au théâtre, il suffit de peu de choses pour réinventer le monde, nous dit Brook, une fois de plus.

Après différents voyages dont l’un au Japon (chez Zeami), le conte bifurque vers la confession par acteurs interposés. Pourquoi ai-je consacré ma (longue) vie à faire du théâtre, à ne cesser d’en faire, why ? Est-ce qu’il y a des choses que seul le théâtre peut dire ? Et à qui s’adresse-t-il ? Qui sont ces gens, là, devant moi, devant nous ? Est-ce qu’on ne va pas les ennuyer avec nos petites histoires ? Ont-ils envie d’entendre des choses dérangeantes, pas très gaies, voire tragiques ? Et d’abord, est-ce la vie qui nourrit le théâtre ou bien est-ce l’inverse ? Brook n’oublie jamais que le théâtre est aussi un jeu d’enfant vieux comme l’homme. Ce questionnement nous vaut des moments tout simples, savamment savoureux.

Plusieurs spectacles de Brook se sont penchés sur les grands maîtres du théâtre comme Gordon Craig et on sait la relation d’amitié qu’il entretenait avec Jerzy Grotowski (lire son Avec Grotowski publié chez Actes Sud-Papiers). Des relations, des dialogues qui engendreront bien des propos sur le jeu et l’acteur dont Why ? se fait l’écho. Cependant, c’est d’un autre maître au destin tragique que Peter Brook nous parle dans la deuxième partie du spectacle : le russe Vsevolod Meyerhold.

Les trois acteurs sont maintenant assis sur une chaise de bureau face à nous, des feuilles de papiers entre les mains. Ils nous parlent d’un homme de théâtre et de son épouse actrice, mais c’est comme si le théâtre était effrayé par ce récit atroce qu’ils énoncent. Le théâtre gît là devant nous, anéanti, assassiné comme Meyerhold et sa femme actrice. Récit d’un homme et d’une femme morts au champ d’honneur du théâtre. Il y a d’abord la fermeture du théâtre de Meyerhold par les autorités soviétiques, l’arrestation de ce génie de la scène de 68 ans auquel on va extorquer des aveux imaginaires (agent d’une puissance étrangère, etc.) qu’il rétractera par la suite. Puis l’assassinat de sa femme (coups de couteaux), la grande actrice Zinaïda Reich, par les hommes du KBG, la lecture de la lettre envoyée à Meyerhold en prison, peu avant d’être poignardée sur ordre de Béria. (Il y a dix ou quinze ans, dans cet appartement devenu musée, la petite fille de Meyerhold faisait visiter les lieux et, montrant une fenêtre, disait : « ils sont entrés par là », souvenir glaçant). Et enfin l’exécution le 2 février 1940 (une balle dans la nuque dans les caves de la Loubianka, siège du KGB) de ce metteur en scène extraordinairement fécond et novateur en son temps tout comme le sera Brook plus tard. A la fin, le mot « WHY » projeté sur le mur du fond nous regarde.

Pendant que l’on applaudissait les excellents acteurs anglais, j’ai eu une pensée pour Maurice Bénichou. L’acteur, malade depuis plusieurs années, vient de disparaître. Ce théâtre des Bouffes du Nord, il le connaissait bien, il y avait accompagné les premiers pas de Brook, avec d’autres comédiens français, en jouant dans Timon d’Athènes de Shakespeare en 1974. Plus tard, il sera Ganesha et Krishna dans le Mahabharata à la distribution joliment cosmopolite. Ah, quel souvenir que celui de cette nuit le théâtre nous tenait entre ses bras ne relâchant son étreinte qu’au petit matin. C’est en venant aux Bouffes du Nord voir un spectacle de Brook que le réalisateur Jean-Pierre Jeunet remarqua Benichou et l’engagea pour Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. L’homme de la boîte à souvenirs, c’est lui. Un petit rôle qui lui valut une notoriété bien plus large que celle qu’il avait acquise dans des grands rôles au théâtre. Ne me demandez pas why.

Un an avant l’entrée de Peter Brook au théâtre des Bouffes du Nord naissait Jean-Michel Rabeux qui, 25 ans plus tard, après être passé par le Conservatoire national supérieur d’Art dramatique, montait Iphigénie de Racine en ayant la certitude qu’on ne pouvait pas « jouer Racine autrement que nu ». L’époque n’y étant pas prête, il avait dû renoncer. Quarante ans plus tard, il remet ça, à l’écart des théâtres parisiens, chez lui à Saint-Denis, au Lokal, en créant la manifestation « Temps nu avec Texte ».

Comme le titre l’indique les acteurs sont nus et jouent un texte. Cette manifestation entend regrouper chaque année une dizaine de propositions théâtrales, celles-ci affluent déjà. Pour cette ouverture qui vient de s’achever, Jean-Michel Rabeux proposait un seul spectacle Phèdre (brisures), une mise en scène codirigée avec Claude Degliame, complice de longue date qui, elle, a déjà joué Phèdre seule, en interprétant tous les rôles.

Dans une sorte de texte introductif aux accents de manifeste, Rabeux écrit (extraits) :

« Je me suis dit : je mets les corps à nu, pourquoi ? Pour entendre ce gouffre de silence s’ouvrir dans les salles quand tout à coup un nu se fait sur la scène. Ce silence, avec seulement les gloussements adolescents qu’on connaît, reconnaît et qui me touchent tant, qui sont aussi du silence de mort.
Je me suis dit : sur le plateau le corps nu est beau toujours, s’il est dans l’innocence et la nécessité de sa monstration. Tous les corps sont beaux d’être nus. Pour moi, nu et beau sont des synonymes, dans l’innocence.
Je me suis dit : il ne faut pas laisser le nu aux mains des porcs du Commerce, qui envahissent l’espace de pornographies, et on ne voit plus des nus, mais des trous, des corps en plastoc troués, qui rapportent plein de dollars et de mépris. »

Cette fois, Claude Degliame ne joue pas tous les rôles mais ceux de Phèdre et de sa nourrice et confidente Œnone, Nicolas Martel ceux d’Hippolyte et de Théramène (gouverneur d’Hippolyte) ; Sandrine Nicolas ceux d’Aricie et Théramène, enfin Eram Sobhani le rôle de Thésée (époux de Phèdre et père d’Hippolyte dont la mère est la reine des Amazones). Au demeurant, la pièce n’est pas jouée dans son entièreté (le spectacle dure à peine plus d’une heure). Déjà, en décembre 1990, lors d’une action de l’Académie expérimentale des théâtres de Michelle Kokosowski, Claude Degliame déclarait : « La tragédie, c’est avoir des contraires en soi : la déchirure. La déchirure est dans Racine. Le texte la porte, l’incarne, au-delà même d’être éclatée entre les personnages. Est-ce une banalité ? Peut-être. Hippolyte, Phèdre, Thésée, Aricie, Œnone, tous ne sont qu’une seule voix. » Roland Barthes n’en pensait pas moins en parlant de « langage indivis ».

Chacun se tient, nu, sur un socle disposé à chaque angle d’une pièce où les spectateurs s’assoient sur deux côtés devant un espace nu où les actrices et les acteurs vont évoluer avant de retrouver leur socle surélevé. L’ensemble de ce dispositif met formidablement à nu la langue de Racine. Qui nous vient sans apparat ni décorum (pas de costumes, pas de décors, pas de micros), sans accessoires hormis une lame de fer prête à trancher des seins ou des gorges. Le fait que les acteurs (sauf un) interprètent plusieurs rôles accentue cette approche. Cela se fait, par ailleurs, au détriment de la dramaturgie propre à la pièce mais Degliame et Rabeux n’en ont cure dans ce spectacle aux allures de manifeste : seule leur importe la nudité (qui ne triche jamais), celle de la langue racinienne et celle des corps qui la portent.

Lieu de travail pour la compagnie de Jean-Michel Rabeux depuis un an, le Lokal est une nouvelle adresse dans le champ du théâtre aux portes de Paris (à deux pas de la station Saint-Denis-Porte de Paris, sur la ligne 13, juste derrière le périphérique). De plus, le Lokal est un lieu chaleureux à l’accueil amical. Un dîner frugal est offert avec le prix du billet qui va de 5 à 15 €. Qui dit mieux ? Il est sûr qu’on y reviendra pour y voir d’autres spectacles, espérons-le, passionnants, entre texte et corps nu, des spectacles que l’on ne pourra pas voir ailleurs. A suivre.

Why ? Au Théâtre des Bouffes du Nord, du mar au sam 20h30, mâtinées les sam à 15h30, jusqu’au 13 juillet. Puis tournée toute la saison prochaine : Etats-Unis, Taïwan, Chine, Russie, Suisse, Italie, Espagne, Colombie, seules représentations en France les 29 et 30 avril 2020 au Théâtre Firmin Gémier de Châtenay-Malabry.

Phèdre (brisures) s’est donné au Lokal (3, rue Gabriel Péri, Saint-Denis) du 3 au 22 juin. Rendez-vous au prochain « Temps nu avec Texte » la saison prochaine.

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