Les Deschiens s’invitent chez Bouvard et Pécuchet

L’affiche était alléchante : une adaptation de « Bouvard et Pécuchet » de Gustave Flaubert par Jérôme Deschamps, cependant la famille Deschiens arrivée en renfort impose ses recettes.

 

scène du spectacle "Bouvard et Pécuchet" © Enguerand scène du spectacle "Bouvard et Pécuchet" © Enguerand

Quel plaisir de retrouver Bouvard et Pécuchet ! Ces héros du dernier roman inachevé de Flaubert sont de vieilles connaissances. On ne se souvient plus du jour où on les a rencontrés boulevard Bourdon avec leur chapeau à la première page du roman. On avait assisté, attendris, au coup de foudre réciproque entre ces deux employés aux écritures à quelques encablures de la retraite, se faisant réciproquement la « conduite » au domicile de l’un puis de l’autre comme des amoureux. « Ainsi leur rencontre avait eu l’importance d’une aventure. Ils s’étaient, tout de suite, accrochés par des fibres secrètes. », écrit Flaubert. « Avant la fin de la semaine, ils se tutoyèrent. »

« Dégoutés du monde... »

Et avant la fin du premier chapitre, le vieux puceau de Bouvard hérite d’un vieil oncle, les deux amis chers, quittent leur petit boulot et déménagent à Chavignolles, près de Caen. Dans les dix chapitres suivants (pour le reste Flaubert a laissé un plan), ils entreprennent de tout apprendre, de tout entreprendre : l’agriculture, l’hygiène, le potager, les conserves, l’astronomie, la physiologie, la chimie, le roman historique, le théâtre, etc., et même l’amour.

Bouvard et Pécuchet, c’est plus qu’un livre : une bible, une encyclopédie, un almanach. On peut l’ouvrir au hasard, lire un paragraphe. Tenez, page 110, éditions Folio de 1979 :

« Dégoutés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de vivre exclusivement chez eux, pour eux seuls.

Et ils passaient des jours dans la cave à enlever le tartre des bouteilles, revernirent tous les meubles, encaustiquèrent les chambres. Chaque soir, en regardant le bois brûler, ils dissertaient sur le meilleur système de chauffage. »

Quel délice ! Pas un mot de trop, jamais. Souvent, une phrase suffit au contentement ; « Bouvard annonça qu’il voulait trois tasses de café, bien qu’il ne fût pas un militaire. »

Une hypothèse hardie

On peut aussi se délecter des définitions du Dictionnaire des idées reçues que Flaubert devait inclure dans son roman. Exemple : « Hypothèse : souvent "dangereuse", toujours "hardie" ».

Vouloir adapter au théâtre Bouvard et Pécuchet est assurément une hypothèse hardie bien que nullement dangereuse (le théâtre ne tue pas). Jérôme Deschamps s’est attelé à la tache en se réservant à bon droit, fort de son ventre de notaire et de son épaisseur acquise au fil des années, le rôle de Pécuchet. Plus surprenant, il a offert celui de Bouvard au grand (dans tous les sens du terme) Micha Lescot. Un couple disparate. On est assez loin du roman, les deux hommes étant proches en tout (bien que l’un soit puceau et l’autre pas), mais qu’importe, il y a longtemps que les adaptateurs saucissonnent les textes.

L’adaptation de Jérôme Deschamps commence bien par le début du roman évoqué ci-dessus, puis s’attarde sur quelques épisodes comme celui des conserves (elles moisissent, les couvercles sautent), nouvel échec dans le chemin de croix qu’empruntent les deux bonhommes dans leur farouche désir de connaissance encyclopédique du monde. Mais très vite, on perd le fil.

Maison de famille

C’est alors qu’interviennent comme deux secouristes au chevet de ces deux individus qui seraient entrés dans un mur, deux jeunes comédiens, ils se nomment Pauline Tricot et Lucas Hérault. Ils sont envoyés par la maison Deschiens, une maison qui a fait ses preuves. Par ailleurs, au fil des années, l’entreprise est devenue familiale : le père joue, signe la mise en scène et l’adaptation du texte, la mère s’occupe des costumes, les garçons bricolent du côté du décor et de l’assistanat à la mise en scène, le spectacle est programmé au théâtre de Pau dont la fille est la directrice.

La maison Deschiens ne se déplace jamais sans son comptoir, un volume sommaire parallélépipédique, qui permet bien des facéties verticales et horizontales, les nombreux habitués de la maison me comprendront. Les deux jeunes acteurs sont admirables, les deux aînés viennent leur donner un coup de main à l’occasion pour faire glisser les verres sur le comptoir.

Et hop, on assiste, chemin faisant à un nouvel épisode de la famille Deschiens, on rit, on se bidonne. Mais où est passé Flaubert, que sont devenus Bouvard et Pécuchet ? On se le demande.

Le spectacle a été créé à la Coursive de La Rochelle, il est à l’affiche du TNP de Villeurbanne jusqu’au 19 octobre, puis à la Scène nationale de Sète les 8 et 9 novembre, au Théâtre Saint-Louis de Pau les 15 et 16 novembre, il se donnera l’an prochain à la Comédie de Reims les 30 et 31 mai, le 1er et 2 juin.

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