Théâtre au Kosovo (1/2) : Jeton Neziraj, ambassadeur caustique de son pays

Auteur d’une vingtaine de pièces, Jeton Neziraj vit dans un pays de l’Union Européenne qui n’est pas reconnu par tous ses membres. Le Kosovo est le sujet de ses pièces, drôles et grinçantes, traduites, jouées et appréciées en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et dans les pays balkaniques. La France a reconnu le Kosovo mais ne reconnaît pas encore cet auteur majeur.

Scène de "Peer Gynt from Kosovo" © Jelmir Idrizi Scène de "Peer Gynt from Kosovo" © Jelmir Idrizi
Jeton Neziraj (dites : yétone néziraï), la quarantaine, est au Kosovo ce que Hanok Levin fut à Israël en son temps : un auteur de théâtre prolixe autant que caustique, débordant de verbe et d’énergie et dont le sujet phare, le pays dans lequel l’auteur est né et vit, parle au monde entier. Les Anglais l’ont surnommé « le Kafka des Balkans », ce qui n’est pas faux non plus.

Peer Gynt renaît au Kosovo

La semaine dernière, lors d’un « show case », on pouvait voir à Pristina, la capitale du Kosovo, quatre pièces de Jeton Neziraj dont une création mondiale. Ne gardons pas le meilleur pour la fin, parlons tout de suite de Peer Gynt from Kosovo, une pièce alerte et parfaite, jouée au petit poil par le délicat Tristan Halkliaj (et sa trompette) dans le rôle titre, bien entouré par Donikë Ahmeti, Shpetim Seimani et Ernest Malazogu dirigés avec intelligence et tact par le metteur en scène Agon Myftari dans un décor simple et juste de Nicola Minssen et juste ce qu’il faut de musique composée par Gabriele Marangoni.

C’est l’histoire d’un jeune Kosovar, Peer, sur lequel veille sa mère. La pièce fait évidemment référence au chef-d’œuvre d’Ibsen, à la fois comme un signe d’amitié et de filiation (international writers corporation) et un puits où remplir quelques seaux. Peer rêve d’aller « là-bas » où les maisons sont grandes et belles, où il y a du travail pour chacun, il a envie d’ailleurs. Comme il n’a pas 18 ans, par ruse, il fait signer un papier à sa mère, l’autorisant à partir. Le voici à Stockholm où on l’enregistre au bureau des réfugiés. Malgré plusieurs tentatives, il n’en obtiendra pas le statut (ce qui nous vaut une belle satire de la bureaucratie en la matière). Voici Peer, clandestin naïf, en proie aux mafieux. Un compatriote albanais l’entraîne sur la mauvaise pente alors qu’il vient de rencontrer une jeune fille en Allemagne qui va bientôt attendre un enfant de lui. Quand l’enfant naît, Peer est en prison pour avoir cambriolé une vieille femme avec son complice. La jeune femme le quitte. Abandonné, esseulé, dans le chaudron de la prison, Peer se radicalise. Libéré, il va dans un autre « là-bas » au nom d’Allah. Alors que tombe sur lui un déluge de bombes, il implore sa mère : « un oignon, donne-moi un oignon, mes yeux, mère, mes yeux brûlent. Mam ? Mam ? » A la toute dernière scène, comme dans un rêve, il rencontre son fils qu’il a entrevu via Internet. « Que veux-tu faire plus tard ? » demande-t-il à son fils. « Voler, m’envoler. » Comme son père.

Cette belle fable structurée en petites séquences portant chacune un titre, rappelle la construction de certaines pièces de Brecht. L’humour parfois noir d’un côté, et de l’autre la référence récurrente à l’oignon de la pièce d’Ibsen tout comme la référence à la mère (autre beau personnage magnifiquement interprété par Donikë Ahmeti) qui en assurent le côté onirique et poétique, donnent à la pièce un bel équilibre. Ce qui n’empêche pas parfois un pas de côté qu’effectue l’auteur pour critiquer les poncifs dans lesquels la pièce risque de tomber (l’émigré pouilleux et désargenté des Balkans volant le portefeuille d’une vieille Allemande).

Une pièce de la maturité

Créée au printemps dernier, Peer Gynt from Kosovo est une pièce très maîtrisée, une pièce de la maturité (l’auteur en a déjà écrit une bonne vingtaine à raison de deux par an) dans la veine du réalisme magique, brossée avec une remarquable économie de mots et mise en scène avec une économie de moyens (échafaudage de valises, cagibi en bois, bougies, quelques projecteurs et basta) qui lui convient. Le spectacle est déjà allé en Allemagne, en Turquie et à Chypre, il sera l’an prochain à l’affiche d’un théâtre de Zurich. Ah, comme il est doux de découvrir une telle merveille dans un pays qui semble parfois comme oublié des dieux !

Ce spectacle était donné au théâtre Dodona, situé dans une rue pavée de Pristina montant vers l’une des collines entourant la capitale du Kosovo. Un théâtre d’Etat où domine une programmation pour la jeunesse. Les théâtres de Pristina se comptent sur les doigts d’une main et encore, sans avoir besoin de tous les doigts.

Du théâtre Dodona, on descend en marchant vers le centre-ville, à dix minutes de là. A l’entrée du boulevard Nëna Terezë, la grande artère piétonne, une statue d’Ibrahim Rugova (premier président du Kosovo indépendant de 2002 à sa mort en 2006, victime d’un cancer, il avait été élève de Roland Barthes à l’Ecole Pratique des Hautes Études). De sa main gauche, Rugova indique le chemin du théâtre national. Il se trouve un peu plus loin derrière un vieux bâtiment rénové occupé en partie par United colors of Benetton, faisant face à la statue de Gjergj Kastrioti dit Skenderberg dressé sur son cheval bondissant lesquels, l’un sur l’autre, au XVe siècle menèrent la guerre contre les Ottomans. Le teatri kombëtar (le Théâtre national) n’a pas l’orgueil de la statue, il est pourvu d’un hall petit et spartiate d’où l’on atteint très vite la salle de taille moyenne tout de même pourvue d’une grande loge anciennement royale. Avant d’en être viré par les autorités politiques, Jeton Neziraj en avait été brièvement le directeur durant trois ans. C’est là qu’il a présenté deux autres de ses pièces récentes.

Des homos au Kosovo

55 shades of gay, une pièce sous-titrée « le printemps balkanique de la révolution sexuelle », raconte sur le mode d’une comédie musicale (le tout est souvent chanté et aussi dansé) combien il est difficile, dans les pays des Balkans et au Kosovo en particulier, de se marier pour un couple d’homosexuels bien que ce droit soit inscrit dans la Constitution. Il est certain que tout cela n’est pas vu d’un œil bienveillant par la grande cathédrale de Pristina, ni par les mosquées de la ville ou par la récente et imposante faculté des études islamiques située à deux pas du théâtre Dodona. Les bars gays n’ont pas pignon sur rue et la communauté LGBT se serre les coudes devant les actes homophobes. La pièce de Jeton Neziraj est la première à oser aborder de front un tel sujet.

Scène de "55 shades of gay" © Jelmir Idrizi Scène de "55 shades of gay" © Jelmir Idrizi
L’intrigue articule la volonté d’un couple d’hommes de passer devant monsieur le maire (joué par une actrice en robe, affublée d’une moustache) avec en parallèle l’installation dans la ville, par une association italienne répondant au nom de Don Bosco, d’une usine de préservatifs. Tout le monde se ligue pour empêcher le mariage (écrivains locaux, dignitaires religieux, médecins, leaders politiques) qui pourrait nuire à l’installation de l’usine et déplaire à ses commanditaires.

La mise en scène de 55 shades of gay est signée Blerta Neziraj (l’épouse francophone de Jeton) comme les deux autres pièces dont je vais parler. Le spectacle sera à l’affiche de la MaMa ETC, le plus légendaire des théâtres new-yorkais, en mars prochain, invité par Maud Dinand qui y travaille désormais après s’être longtemps occupée du metteur en scène roumain Andreï Serban exilé à New York et avoir été en mission dans les Balkans pour les Nations Unies.

De l’agit prop burlesque

L’autre pièce vue au Théâtre national porte un titre long comme trois bras : Une pièce avec quatre acteurs et quelques cochons et quelques vaches et quelques chevaux et un premier ministre et une vache à lait et quelques locaux et internationaux inspecteurs. Le prétexte de cette pièce d’agit prop burlesque est le suivant : puisque les Anglais se retirent de l’Europe pour cause de Brexit, cela libère une place, c’est l’occasion pour le Kosovo d’entrer dans l’UE en faisant tout ce qu’il faut pour. C’est évidemment compter sans la concurrence (forcément déloyale) de la Serbie (l’ennemi héréditaire) qui a les mêmes visées.

L’intrigue s’appuie sur un énorme dossier à remplir, fourni par les fonctionnaires de l’Union Européenne, et les trois mille mises aux normes que doit effectuer le Kosovo, en particulier celle de vendre de la viande de porc dans les boucheries. Un couple de bouchers dont la femme milite pour la défense des animaux et les animaux eux-mêmes sont les principaux artisans de cette histoire en forme de farce qui finira évidemment mal pour les Kosovars. Une fois de plus, Jeton Neziraj fait preuve d’une verve aussi joyeuse et débridée que cynique, avec un impitoyable sens de la dérision, même si parfois il se laisse quelque peu déborder par le débit de son verbe généreux.

Une première à Pristina

On retrouve tout cela dans Les Hypocrites ou Le Patient anglais, sa nouvelle pièce, créée la semaine dernière au théâtre Oda, le seul théâtre privé de Pristina, situé à deux pas du grand stade au centre de la ville. Une satire échevelée du système de santé devenu une gangrène dans les sociétés balkaniques, un système censé être au service des malades mais en fait entre les mains des laboratoires pharmaceutiques, des compagnies d’assurances, des cliniques privées et des mafias. Tout cela sur fond de faits divers sordides et de trafic d’organes. Il y a là une façon d’empoigner les jaunes d’œuf de la vie quotidienne et les blancs d’œuf des discours officiels et de l’Histoire, et de les battre ensemble pour en faire des œufs brouillés pimentés de paprika.

Jeton Neziraj devant le théâtre national de Pristina © Slavica Ziener Jeton Neziraj devant le théâtre national de Pristina © Slavica Ziener
Comme à chaque fois, Jeton Neziraj a d’abord écrit un premier jet qu’il a complété et modifié au fil des répétitions avec les acteurs. C’est d’abord pour le grand (et gros) acteur Bajrush Mjaku qu’il a écrit cette pièce, cette légende vivante y est impérial. Dans le sous-sol du théâtre Oda, il régnait, le soir de cette première, une atmosphère commune à celle des premières de tous les théâtres européens. Une communauté rassemblée. A cette différence près que, en dépit de l’interdiction de fumer affichée sur les murs, personne ne voyait d’un mauvais œil ceux qui allumaient une cigarette, permissivité que l’on retrouve dans la plupart des cafés de Pristina. Tout le monde était là, y compris les leaders de l’opposition. C‘est là qu’eut lieu une rencontre historique entre deux grands acteurs dont je parlerai dans un autre article.

Dans l’avion qui relie Ljubljana à Pristina, le vol était à 95 % rempli de soldats slovènes en tenue de camouflage appartenant à la K-For (les forces de l’ONU) qui veillent sur le frontières du Kosovo, pays dont la monnaie est...l’euro . Étrange pays, reconnu par l'Union Européenne mais pas par tous ses membres comme la Roumanie, la Slovaquie, le Portugal, l’Espagne, ni par ses voisins serbes et bosniaques, ni bien sûr par la Russie. Ce qui n’a pas empêché Jeton Neziraj et l’association Qendra multimédia qu’il a créée d’organiser dans ses locaux situés non loin de la statue de Bill Clinton et du boulevard qui porte le nom de l’ex président américain ( hommage aux accords de Dayton , un dialogue sur « l’interaction ente l’esthétique et le politique dans les Balkans de l’ouest » avec des chercheurs venus de Serbie, du Monténégro, de Macédoine et d’Albanie.

Seul théâtre indépendant des Balkans, l’association Qendra Multimédia, nullement subventionnée par l’état kosovar, reçoit des aides principalement de l’Union européenne, mais aussi du Goethe institut, de l’Olaf Palme center, parfois de l’Open Society de Georges Soros. Les droits d’auteurs de l’auteur, joué dans beaucoup de pays, ne sont pas négligeables, le tout lui permet de payer ses acteurs et de faire mettre en scène ses pièces ce qu’il ne souhaite pas faire lui-même, n’en ayant ni vraiment la compétence ni surtout le temps qu’il souhaite consacrer essentiellement à l’écriture.

Quelques pièces anciennes de Jeton Neziraj ont été publiées aux éditions L’espace d’un instant ; sa pièce L’effondrement de la Tour Eiffel Tour Eiffel produite par le festival MES de Sarajevo (Bosnie) et interprétée par des acteurs bosniaques a été donnée brièvement à Lyon il y a quelques années à Lyon mais est passée inaperçue. 

 

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