Mikhail Baryshnikov + Vaslav Nijinski + Robert Wilson = c’est dingue !

Nouvelle rencontre entre deux artistes maîtres de leur art : le danseur né à Riga au temps de l’URSS et passé à l’Ouest en 1974 et l’Américain au théâtre devenu planétaire. Au menu de leurs plaisirs : les « Carnets » du légendaire Vaslav Nijinski, star des Ballets russes. Au final, « Letter to a man », un spectacle d’une folle beauté, explosive et nerveuse.

Scène de "Letter to a man" © Lucie Jansch Scène de "Letter to a man" © Lucie Jansch

C’est la rencontre d’une lumière et d’un corps. Les deux ne cessent de se mouvoir, de dialoguer. Des mots les accompagnent, ceux insensés des Carnets de Nijinski qui magnifient la rencontre en l’entraînant dans des énigmes, des gouffres, des cauchemars de guerre et d’enfermement.

« Tia miaou mes pas toi »

La lumière et tout ce qui va avec (la chaise blanche honnie et amie, les costumes de scène very smart, le maquillage expressionniste du visage, les gants blancs de magicien, etc.) portent la signature, reconnaissable, de Robert Wilson. Le corps est celui du danseur que fut et reste Mikhail Baryshnikov. Jeune sexagénaire, il ne danse plus comme il dansait quand il avait l’âge de Vaslav Nijinski écrivant ses carnets (29 ans), cependant, son corps qui reste la souplesse même, est un champ de mémoire où l’esquisse suffit à dire le geste. Cela s’appelle Letter to a man et c’est l’un des rares spectacles « à voir absolument » comme disent les gazettes, peut-être même le seul, à se donner pendant les fêtes à l’heure où tous les théâtres ferment ou se tournent vers la gaudriole.

Ce n’est pas la première rencontre entre ces deux énergumènes ou stars ou monstres ou ce que vous voudrez. En 2013, ouvrant un portrait que le Festival d’automne consacrait à Robert Wilson, An old Woman, d’après une nouvelle du russe Daniil Harms, réunissait Mikhail Baryshnikov et Willem Dafoe sous les lumières de Bob Wilson. C’était extra (lire ici). Cette fois, Baryshnikov est seul en scène et c’est exquis. Nijinski vient se glisser entre eux comme un chat vient fureter sur les genoux de deux personnes en train de discuter dans un salon new-yorkais avec vue sur la ville et de se dire qu’elles ont beaucoup de choses à partager. Le chat s’appelle Nijinski. Il habite chez Baryshnikov depuis longtemps. C’est un chat sauvage. Baryshnikov n’a jamais pu l’apprivoiser et il l’aime d’autant plus à cause de cela. Et comme Wilson a toujours aimé les êtres différents depuis qu’il fait du théâtre, l’idée de remettre ça avec son ami Baryshnikov et de faire un spectacle à deux en piochant dans les écrits de l’animal Nijinski lui a tout de suite plu.

« Tia miaou mes pas toi. Toi moi est un chat. Chat un chat mes pas toi. Je suis toi mes pas toi. Toi, toi, toi, toi. Je suis chat me pas toi », écrit Vaslav Nijinski, en français, dans une lettre adressée à « Cocto » (Jean Cocteau) mais non postée. C’est l’un des textes de son « Carnet de travail » écrit à Saint-Moritz (Suisse) en 1919, le quatrième et dernier de ses Carnets.

 Du « Journal » aux « Carnets » de Nijinski

Le danseur Nijinski est à un tournant de sa vie. Il a connu la gloire à l’heure des Ballets russes, auprès de Serge Diaghilev dont il a été l’amant. Après leur rupture et le mariage de Nijinski avec Romola de Puiszky, Diaghilev l’a chassé de sa compagnie. Fragile, Nijinski l’a toujours été, fragile il l’est plus encore maintenant traversant des crises de démence. Saint-Moritz où un médecin le soigne est comme une accalmie avant la chute, le trou noir, l’enfermement. Nijinski écrit au crayon, au stylo, quatre carnets de façon compulsive. Ces carnets paraîtront après sa mort dans un montage très expurgé rebaptisé Journal avec l’assentiment de celle qui partagea sa vie. Le livre, traduit en français en 1953 sous le titre Journal de Nijinski, est disponible en Folio mais il ne faut pas l’acheter. Car depuis est parue une version non expurgée des Carnets (et sous ce titre) grâce à l’obstination de Christian Dumais-Lvowski (disponible en poche Babel-Actes Sud) qui a su convaincre la famille Nijinski qu’il fallait tout publier. Des carnets écrits en russe, avec quelques phrases en polonais, et des poèmes en français comme celui cité ci-dessus. C’est dans ces Carnets que Baryshnikov et Wilson puisent la matière de Letter to a man, les souvenirs de l’épouse de Nijinski y ajoutent une note complémentaire.

Scène de "Letter to a  man" © Lucie Jansch Scène de "Letter to a man" © Lucie Jansch

L’écriture de Nijinski suit sa pensée où tout se bouscule, s’enchaîne, se déchaîne. Une écriture fantasque, associative, répétitive, obsessionnelle. Fantasmes et souvenirs y font bon ménage, Dieu et le Christ entrent souvent dans la danse ; la guerre, la mort sont de la revue. Exemple : « Je sais ce que c’est que la vie. La vie n’est pas une Bite. La Bite n’est pas la vie. La Bite n’est pas Dieu. Dieu est une bite qui multiplie ses enfants avec une seule femme. Je suis l’homme qui multiplie ses enfants avec une seule femme. J’ai vingt-neuf ans. J’aime ma femme, pas pour multiplier les enfants, mais spirituellement. » Cette phrase n’est pas dans le spectacle mais son agencement, son rythme, sa respiration se retrouvent dans Letter to a man et tout le spectacle amplifie l’écriture de Nijinski de façon exponentielle.

Loin d’être abrégée, la répétition d’une phrase est affirmée et comme multipliée dans une constante voix off à travers trois langues : le russe, le français et l’anglais. L’éclairage procède par ruptures et succession de faisceaux inversés qui viennent assaillir une même disposition du corps traduisant bien le principe de non contradiction à l’œuvre dans l’écriture de Nijinski, laquelle fait penser parfois à Antonin Artaud, parfois à Gertrud Stein, pour citer deux pôles électriques. Baryshnikov est comme Nikinski, insaisissable. il apparaît, disparaît, chaloupe, effleure le sol, multiplie les arrêts pour mieux dire le mouvement, joue avec son ombre, ordonnance un duel de brindilles, divise son corps pour en faire un orchestre dont les mains sont de seyants solistes, abonne son visage à un magasin de farces et attrapes transformé  parfois en studio pour films d’horreur.

« Nous sommes des Dieux »

Un poème théâtral si l’on veut, un opéra solo si l’on veut, mais ce à quoi on assiste, ébahis, est proprement inclassable comme l’est l’écriture de Nijinski. Une bouffonnerie, si l’on veut encore, en songeant à ces lignes des Carnets :

« J’aime les bouffons de Shakespeare. Ils ont beaucoup d’humour, mais parfois ils se fâchent, c’est pourquoi ce ne sont pas des Dieux. Je suis un bouffon en Dieu, c’est pourquoi j’aime plaisanter.

Je veux dire que le bouffon est à sa place là où il y a de l’amour. Un bouffon sans amour n’est pas Dieu. Dieu est un bouffon. Et je suis Dieu. Nous sommes des Dieux. Vous êtes Dieu. »

Dans le spectacle Nijinski parle des « cocottes » (terme désignant à son époque les prostituées) et on voit le plateau se peupler de poulets stylisés en carton pâte et Baryshnikov-Nijinski danser au milieu de ces cocottes. Sublime naïveté revendiquée du théâtre. Le plaisir du jeu est là comme une caresse complice qui vient adoucir un esprit qui s’égare dans les mots, se perd en croyant se retrouver et repart à l’assaut pour traquer la formule magique. Une veste ôtée et posée sur l’épaule, un bras qui se glisse dans la manche et au bout le doigt qui apparaît, et c’est un théâtre de marionnette qui naît et aussitôt disparaît.

A la fin, c’est devant la devanture d’un théâtre de foire que Baryshnikov vient saluer sans se départir de l’infinie élégance de son corps qu’il porte jusqu’au bout de ses doigts volontiers gantés de blanc. On pourrait reprendre cet article et commencer par là, par l’histoire de cette main, celle de Nijinski qui écrit, celle de Baryshnikov qui danse avec ses doigts, et le baiser de lumière avec lequel la main de Wilson les rassemble.

Théâtre de la Ville à l’espace Pierre Cardin, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 15h30, jusqu’au 21 janvier 2017.

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