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Billet de blog 29 janv. 2021

Laëtitia Pitz et Xavier Charles façonnent un fascinant voyage de mots et de sons

Avec « Les Furtifs », inspiré du roman d’Alain Damasio qui paraît ces jours-ci en poche, l’actrice et metteure en scène Laëtitia Pitz et le compositeur Xavier Charles, entourés d’acteurs et de musiciens, poursuivent leur exploration d’un art sonore où sons et mots s’entrelacent amoureusement. On en redemande. A vos écoutes !

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Scène de "Les furtifs" © dr

Se projeter dans la rêverie anticipative d’un avenir relativement proche sans l’être totalement, laisser la science et la fiction rivaliser de séduction pour conjurer la horde des cauchemars, c’est là l’élégance des visionnaires anciennement (avant l’ère numérique) appelés poètes. L’imagination du pire est leur meilleur, comme aurait dit Beckett. En la matière, Alain Damasio n’est pas un manchot. Comme le prouve son dernier roman, Les Furtifs (2019). L’ouvrage bardé de prix s’apprête à reparaître (début février) en Folio sous une nouvelle jaquette comme ses autres titres à succès. Mais ce n’est pas tout.

Comme le monde est un extraordinaire concentré de coïncidences, deux larrons faisant la paire, la comédienne et metteure en scène Laëtitia Pitz et le musicien, improvisateur et compositeur Xavier Charles nous offrent une libre version scénique, polyphonique et musicale de ce roman de Damasio. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ne passe pas inaperçue tant sa forme déjoue les catégories habituellement en circulation, tant est forte et intuitive l’osmose entre d’un côté l’orchestration des mots imaginée par Laëtitia Pitz et Benoît Di Marco (avec, conjointement, la collaboration artistique d’Alain Chambon et les éclairages de Christian Pinaud) et, de l’autre, la composition musicale riche en improvisations de Xavier Charles et de ses musiciens complices (Benjamin Dousteyssier, saxophones, Sébastien Beliah, contrebasse, Patricia Bosshard, violon, Antoine Gerbal, batterie, Louis Laurain, trompette, Anaïs Moreau, violoncelle, Alexis Persigan, trombone, Marie Schwab, alto).

Nous sommes dans la France des années 2040. Les villes ont perdu leur âme et leur autonomie, elles sont désormais gérées par des multinationales. On appelle cela des « villes libérées ». Ex-capitale anciennement gérée par un(e) maire élu(e) du peuple, la ville chère à François Villon et à Robert Doisneau a été rebaptisée Paris-LVMH. Il en va de même pour Lille-Auchan, etc. Orange appartient désormais à Orange et a organisé le massacre des derniers résistants. Les maires sont désignés par les actionnaires. Chaque individu est pourvu d’une bague où tout est archivé et géolocalisé. L’espace urbain n’est plus en accès libre. On ne parle plus d’impôts mais de privilèges, rien ne semble échapper à cette société de contrôle.

Mais, pas de fruit sans ver, pas de muraille sans faille : ça résiste. Dans l’angle mort de la vision humaine vivent les furtifs. Insaisissables, imprévisibles, invisibles. Dès qu’ils sont repérés, ils se figent, via un montée brutale de température jusqu’à se « céramifier», comme des morceaux de pierre opaques et inutiles.

Tout se focalise autour d’un drame. Lorca Varèse, sociologue pour communes autogérées et sa femme Sarah qui s’occupe d’enfants délaissés par l’éducation nationale ont vu disparaître leur fille Tishka, âgée de quatre ans. Lorca est persuadé qu’elle a rejoint les furtifs. Le couple a implosé. Lorca décide de rejoindre le Récif, une armée secrète qui chasse les furtifs. Un commando de quatre se constitue. Personnage pivot, la dénommée Saskia. Une spécialiste du repérage acoustique. Saskia est persuadée que les furtifs ont d’abord une identité sonore, « une manière de canevas rythmiques de thèmes » auxquels elle a donné le nom de « frisson ». « Le sonore est leur sens privilégié, explique-t-elle à Lorca. A l’image du son, le furtif ne connaît pas d’état arrêté. L’imprévu est sa nature. Tous deux, furtif et son, relèvent de la transformation perpétuelle, impossible à bloquer, fixer. Cette vitalité fait peur. » N’en disons pas plus.

Sur le plateau, surplombant l’orchestre ou un peu à l’écart tout en s’y fondant ou faisant corps avec lui trois voix (Laëtitia Pitz, Benoît Di Marco, Sélim Zahrani) se relaient pour la partition des mots tandis que Xavier Charles et sa clarinette devant les musiciens assurent le tempo, le contrepoint, l’écho. La porosité entre la fiction sonore des mots et les instruments est totale. Et il en va de même pour les êtres de son que sont les furtifs, lesquels sont à la fête. Que voit-on hormis ce qui est ici exploré, modulé par la lumière et adossé à un cyclo courbe ? Rien de palpable mais de l’imaginable en veux-tu en voilà encore. C’est dans l’audition que le spectateur se fabrique des images, c’est en respirant dans son corps les rythmes qu’il voyage. Etonnante et fascinante expérience qui déplace et renouvelle les notions de spectacle et de concert.

Ce n’est pas la première aventure entre musique et mots que mènent conjointement Laëtitia Pitz et sa compagnie Roland Furieux avec Xavier Charles. En 2016 c’était Mevlido appelle Mevlido d’après Antoine Volodine et en 2019 L’au-Delà d’après le si intense roman de Didier-Georges Gabily. La compagnie, installée à Metz depuis 1996 a vu son spectacle Les furtifs coproduit par la Cité musicale de Metz (où elle est en résidence) et le GMEM-CMCM de Marseille.

Le spectacle Les Furtifs aurait dû être créé à Metz à la salle de l’esplanade de l’Arsenal . Il le fut mais sans public devant un nombre restreint de professionnels et de journalistes. Il  y est programmé pour le public de Metz à l'Arsenal  les 12 et 13 novembre à 20h. Puis du 17 au 22 novembre à l’Echangeur de Bagnolet  à 20h3O, sam 16h relâche le 21.

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