Christian Benedetti tire la corde Sarah Kane par les deux bouts

Au Théâtre-Studio d’Alfortville qu’il a créé, Christian Benedetti met en scène deux pièces de Sarah Kane, un des auteurs étrangers qu’il a contribué à faire connaître en France. Sa première pièce, « Blasted », et sa dernière, « 4.48 Psychosis ». Une corde tendue entre les extrêmes qui manque de tension.

Il y a vingt ans, Christian Benedetti créait à Alfortville (Val-de-Marne) le Théâtre-Studio avec Sauvés, une pièce d’Edward Bond. L’auteur anglais fut un auteur associé au lieu comme, par la suite, l’ex-Yougoslave Biljana Srbljanovic ou le Britannique Mark Ravenhill. Très vite la salle de ce petit théâtre, érigé sous une charpente en bois qui en fait le charme et pourvu d’un bar avenant, allait devenir un des lieux de la création contemporaine. Soit par les créations de son directeur, soit par une constante politique d’accueil et de coproductions. Par ailleurs, Christian Benedetti allait entretenir des relations d’échanges avec des théâtres roumains, hongrois, biélorusse, contribuant à faire connaître des auteurs comme Gianina Carbunariu.

 Sarah Kane de 2000 à 2017

En 2000, il entrait dans l’écriture détonnante de Sarah Kane en créant Blasted (traduit par Lucien Marchal sous le titre Anéantis) aux Amandiers de Nanterre puis au Théâtre-Studio, et, l’année suivante, 4.48 Psychosis, toujours à Alfortville. Il devait mettre en scène à nouveau ces pièces en y ajoutant Crave dans une version roumaine en 2002, etc.

Scène de "Blasted" © Simon Annand Scène de "Blasted" © Simon Annand

Depuis 2011, Christian Benedetti se voue à son autre passion : Tchekhov. La saison prochaine, il compte représenter l’intégralité du théâtre de l’auteur russe (six grandes pièces et neuf pièces en un acte) au Théâtre-Studio.

Pour l’heure, il revient à Sarah Kane en mettant en scène une nouvelle fois sa première et sa dernière pièces : Blasted et 4.48 Psychosis. La première est vraiment une « première pièce » : osée, provocatrice, extrême, déchirée. La seconde est vraiment une pièce testamentaire : Sarah Kane y parle de suicide et se suicidera effectivement peu après (la création scénique de la pièce sera posthume). Écouter le texte de ces deux pièces, deux soirs de suite ou dans la même soirée, nous fait entrevoir le chemin fulgurant d’une écriture entre la création de Blasted au Royal Court Theatre en 1995 et le suicide de Sarah Kane en février 1999.

Blasted met en scène Ian, 41 ans, et Cate, 21 ans, qui entretiennent une relation complexe (attachement, soumission, détestation, etc.), ainsi qu’un soldat qui viendra menacer Ian de le tuer, finissant par l’enculer et lui arracher les yeux avec les dents (référence au Roi Lear de Shakespeare ; le début étant plus redevable à Ibsen, de l’aveu même de Sarah Kane). Ian et Cate ont eu ensemble une histoire dont on ne saura rien. De même, on voit le journaliste Ian dicter un papier au téléphone mais il porte en permanence une arme comme un homme de main ou un fugitif qui craint pour sa vie. Ian et Cate se retrouvent dans une chambre d’un hôtel luxueux de Leeds, ville industrielle du nord de l’Angleterre (unité de lieu). Une chambre passe-partout mais où on parle une langue ancrée dans le pays : Ian est un Gallois qui vit à Leeds depuis longtemps, il en a pris l’accent, Cate a l’accent du sud de Londres, elle appartient à « une petite bourgeoisie du sud, de milieu modeste », écrit Kane.

 Etre Phèdre et Hippolyte

Ces accents se perdent forcément dans la traduction mais le mal mortel qui ronge Ian est, lui, universel (il n’a plus qu’un poumon et il n’est pas beau à voir), sa vie est en sursis et il ne fait rien pour la prolonger, au contraire (il picole, fume à tout bout de champ), Ian pue déjà comme un cadavre. Chez Sarah Kane, il n’y a d’avenir autre qu’immédiat et c’est comme cela que vivent Ian et Cate. Sarah Kane les embrasse tous les deux. A propos de sa pièce L’Amour de Phèdre, elle disait être à la fois Phèdre et Hippolyte.

scène de "4.48 Psychosis" © Simon Annand scène de "4.48 Psychosis" © Simon Annand

Plus de vingt ans après sa création, derrière la violence (sexuelle, langagière, physique) de Blasted, c’est d’amour que nous parle cette pièce réunissant deux mal-aimés et un soldat paumé. L’humanité y est plus forte que la violence. C’est pourquoi la version par trop littérale et en surface que propose la mise en scène de Benedetti, sa direction d’acteurs qui impose un jeu trop souvent mécanique à Cate (Marion Trémontels) et à Ian (Christian Benedetti lui-même), atrophient la représentation et notre plaisir à retrouver cette pièce.

En revanche, Hélène Viviès, seule en scène dans 4.48 Psychosis, même si elle confond parfois, elle aussi, vitesse et précipitation, au fur et à mesure qu’elle s’enfonce, prend aise et ampleur dans ce texte magnifique aux scansions répétitives comme chamaniques. On peut l’associer, au gré des humeurs, à d’autres écritures, par exemple celle d’Antonin Artaud (« La santé mentale se trouve au centre de la convulsion, où la folie se sépare brûlée de l’âme divisée ») ou celle de L’Amour fou de Jacques Rivette ou La Maman et la Putain de Jean Eustache. « Je n’ai jamais eu de problème dans ma vie pour donner aux autres ce qu’ils veulent. Mais personne n’a jamais été capable d’en faire autant. Personne ne me touche, personne ne s’approche de moi. Mais vous vous m’avez touchée si profondément putain je n’arrive pas à le croire et je n’arrive pas à l’être autant. Parce que je n’arrive pas à vous trouver. »

Parfois, d’une façon troublante, le visage de l’actrice finit par ressembler à celui de Sarah Kane.

Théâtre-Studio d’Alfortville, à 20h30, Blasted les lundi, mercredi et vendredi ; 4.48 Psychosis les mardi et jeudi. Diptyque le samedi : Blasted à 19h, 4.48 Psychosis à 22h. Jusquau 25 février.

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