Jean-René Lemoine : lettre à la mère morte

Chronique des créations en voie de disparition (4). Alexandra Tobelain, nouvelle directrice du Centre dramatique national de Thionville, met en scène avec tact la très belle pièce de Jean-René Lemoine, « Face à la mère ».

Scène de "Face à la mère" © Gabrielle Voinet Scène de "Face à la mère" © Gabrielle Voinet
« Il aura fallu trois années de parenthèse, trois années de coma profond, pour pouvoir vous donner rendez-vous dans ce lieu ombragé, devant l’assemblée silencieuse. » C’est la fin du court prologue de Face à la mer, la troisième pièce de Jean-René Lemoine, publiée en 2006. Et c’est cette année-là que l’auteur la joua, seul, à la MC93. « L’assemblée silencieuse », c’est nous, les spectateurs. Le « rendez-vous », c’est celui de l’auteur, du fils, avec ce « vous » qui est sa mère morte. Cadre et adresse étant posés, la pièce peut commencer.

Dès le début, on apprend le décès de la mère (le fils vient pour les funérailles). Plus tard, au détour d’une phrase, cette précision : « assassinée », dans sa maison « saccagée ». Chez elle, là-bas, dans l’île lointaine jamais nommée (Haïti), qu’elle avait quittée il y a longtemps avec ses deux enfants et où elle avait fini par revenir après avoir vécu au Congo et en Belgique.

C’est une pièce à la première personne, sans noms, sans locuteur désigné. Un monologue, intérieur, si l’on veut, ou lencre de chaque mot est ancrée dans les larmes à jamais inassouvies (« Après les funérailles, je me réveillais chaque jour en sanglots. »).

Trois ans après, maintenant que les larmes sont taries, leur ressouvenance ensorcelle le chant des mots d’un baume de beauté âpre, dépouillé du moindre artifice. Se disant « happée par le sujet, la rondeur des mots et leur simplicité », Alexandra Tobelain revenait sans cesse à cette pièce avant de se décider enfin à la mettre en scène. Il n’y a pas lieu de le regretter, au contraire.

« J’ai volontairement omis de donner un nom à celui qui parle, car il y a deux (ou plusieurs ?) voix qui se répondent, se contredisent, s’écoutent, se mêlent, au fil du monologue », précise dans une note Jean-René Lemoine. C’est ainsi que la pièce nous revient chez Tobelain : sous une forme chorale.

Trois acteurs (Stéphane Brouleaux, Geoffrey Mandon et Olivier Veillon) se partagent les mots, trois musiciens (Astérion, contrebasse ; Yoann Buffeteau, batterie ; et Lionel Laquerrière, guitare et voix) les accompagnent dans un jeu de prolongements et de contrepoints musicaux permanents signés Olivier Mellano.

Traversant plus d’une fois le texte, on observe un jeu de reprises qui appelle, induit cette choralité. Citons un seul exemple : après les funérailles, le narrateur et sa sœur vont dans la maison de la mère. « Nous avons ouvert toutes les portes-persiennes et la lumière a envahi le salon », écrit Jean-René Lemoine. Le paragraphe suivant commence en reprenant cette même phrase. Comme un passage de relais, de témoin, comme si un épuisement était suivi d’une remise en route. Par ailleurs, la narration passe très vite du discours indirect à l’adresse faite à la mère morte. « Nous l’avions quitté ensemble, ce pays, moi hurlant dans vos bras, je n’avais que deux ans. » Un pays meurtri et corrompu où l’enfant, devenu adulte et ayant grandi ailleurs, pensait ne jamais revenir. Quand sa mère était retournée dans l’île, il était venu la voir, puis dix ans s’étaient écoulés avant qu’il ne revienne. Cette fois-là, il ne la reconnaît pas. Les temps se mêlent tout le temps, jusqu’à celui du présent de l’écriture : « oui, il faut écrire ce livre / Gratter la mémoire jusqu’à l’os ».

Alors Jean-René Lemoine gratte. Il laisse « remonter les souvenirs et inventer ce qu’on ne sait pas ». Ce n’est pas une pièce documentaire qui s’en tient aux faits, ce n’est pas une autofiction ni une confession, c’est une célébration, un poème dramatique et une offrande faite à cette mère aimée et rejetée, disparue brutalement sans adieux.

A force de ranimer cet être disparu et de lui parler, la mère redevient présente. Elle accompagne l’écriture qui panse les manques et les regrets. Elle aide le fils à retrouver son souffle, sa respiration. Elle est celle qui se penche et, par-dessus son épaule observe sans rien dire ce que le fils écrit. Lui attend qu’elle pose sa main sur ses yeux, pour mieux voir. C’est lAfrique, Kinshasa où le père est en poste, il part seul pour un autre poste à Kaboul puis Islamabad. La mère et les deux enfants s’installeront plus tard en Belgique. C’est l’âge où le narrateur, adolescent, commence à dire non à tout, à son père revenu donc mais d’abord à sa mère avec laquelle il n’a cessé de vivre, il ne supporte pas ses lectures et ne partage pas ses goûts. Et plus encore : « je ne supportais plus que vous m’embrassiez, que vous me touchiez », lui qui, plus petit, allait se réchauffer dans le lit de sa mère. La mort est source de remords. « Pourquoi ne m’avez-vous pas parlé ? » demande-t-il, et, plus loin : « Pourquoi est-ce que je ne vous ai pas parlé ? » C’est le moment de combler les événements manquants, de combler les pointillés en réinventant le crime, et de laisser la mère morte écrire une lettre à son fils où elle lui demande de « la laisser partir ».

Ainsi va cette pièce où chaque page ou presque donne le frisson. Non celui de l’effroi, quoique, mais d’abord celui de l’amour. La mort et la beauté ici sont sœurs. L’auteur ayant épuisé « la cargaison de mots », vient l’heure du pardon pour lui comme pour elle. La mère peut doucement disparaître.

Chaque acteur donne une couleur à la voix du narrateur, l’un est souvent dans l’émotion contenue, le second plus rêveur est comme en retrait, le troisième s’avère offensif et cinglant mais tout peut se renverser : les trois acteurs forment une mosaïque. La musique interprétée par les trois musiciens est comme ici le miroir, là arrière-cour des propos, une digue dressée sur le front de mer pour contenir et envelopper les vagues de larmes.

Spectacle vu en janvier au Théâtre de la Tempête devant un public confiné de professionnels et de journalistes. Le spectacle devait y être donné du 14 jan au 14 fév, puis le 19 fév aux Bords de scènes de Vitry-le-François, les 24 et 25 fév à Saint-Denis de la Réunion. Toutes ces représentations sont annulées.

La pièce est publiée aux Solitaires intempestifs, 64 p., 10€.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.