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Billet de blog 25 févr. 2017

« Mayday » de Dorothée Zumstein par Julie Duclos : un spectacle meurtrier

Au départ, le mystère d’un double meurtre d’enfants commis par une enfant d’onze ans. Au final, un spectacle qui s’assassine. Entre-temps, un livre de bon journalisme qui inspire une pièce qui manque de mystère.

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Scène de "Mayday" © Jean-Louis Fernandez

Il arrive qu’une scénographie (plus spatiale qu’un décor) écrase un spectacle comme un camion écrase un chien. C’est ce qui arrive à Mayday, le nouveau spectacle de Julie Duclos présenté actuellement sur la grande scène du théâtre de la Colline. Il ne faut nullement incriminer la scénographe Hélène Jourdan qui fait son boulot, mais la commande qui lui a été faite et qui s’avère meurtrière.

Un monde de femmes meurtries

La pièce écrite (il y a onze ans) par Dorothée Zumstein est fondée sur un fait divers relaté dans un ouvrage publié par la journaliste anglaise Gitta Sereny. Cette dernière a suivi le procès d’une enfant d’onze ans, Mary Bell, meurtrière de deux petits garçons un peu plus jeunes qu’elle. La journaliste retrouve la meurtrière, trois décennies plus tard : elle est sortie de prison depuis près de vingt ans, elle s’est mariée, a mis au monde une petite fille, elle a dû déménager après avoir vu son logis être la cible de pierres. Depuis son procès elle n’a plus jamais parlé des deux enfants qu’enfant elle a étranglés mais là, devant la journaliste, elle parle d’elle, du double meurtre ,de sa mère, de sa grand-mère. C’est ce livre, Une si jolie petite fille (traduction parue en Points Seuil), qui a inspiré sa pièce Mayday à Dorothée Zumstein.

Fascinée par l’acte terrible d’une petite fille d’onze ans, l’auteur remonte le temps avec comme point d’appui l’interview avec la journaliste où, devenue femme d’un âge mûr, toujours ravagée par son acte trente ans après, renommée Mary May, elle revient sur sa vie, son enfance, sa mère, sa grand-mère. Dorothée Zumstein note que les rôles peuvent être éventuellement tenus par la même actrice, ce que Julie Duclos ne choisit pas de faire avec raison. C’est un monde de femmes meurtries où l’homme n’est pas absent mais interdit. En remontant le temps, on arrive à la source de cet interdit à la fin de la pièce. Lequel n’explique rien mais émet des signes du côté du fatum. C’est un fait divers dont le mystère demeure (ce sont deux meurtres sans cause) et c’est ce mystère que Dorothée Zumstein entend déployer, mais elle  le fait trop timdiement, par le biais du rêve introductif qui ouvre la porte de la pièce mais aussi la referme, et par une langue qui se voudrait poétique mais manque d’ampleur, de déflagrations.

Une envie de cinéma

C’est cette pièce qu’a lue d’abord Julie Duclos avant de savoir qu’elle était basée sur un fait divers réel. Ce soubassement lui a donné l’envie d’aller « sur les lieux de l’affaire » à Scotswood, « d’aller voir de plus près ». Et on peut penser que les lieux traversés ont été à la source de ce que l’on voit sur scène : un chantier d’immeuble éventré avec un étage branlant, de gros piliers, un tas d’ordures, un lieu d’abandon assez réaliste et surtout massif.

A droite, au fond de la scène, devant un grand vide, un petit cabanon tenant lieu de cuisine, de compartiment de chemin de fer, un lieu peu visible pour les spectateurs, c’est en fait un lieu de tournage de scènes projetées au-dessus sur un grand écran où apparaissent également les images de l’interview de la meurtrière d’onze ans devenue quadragénaire. La vidéo est très présente dans ce spectacle, comme elle l’était dans Nos Serments que Duclos avait présenté dans le même théâtre il y a deux ans (lire ici), c’est un axe qu’elle privilégie dans son travail. On ne retrouve pas ici la légèreté, l’aisance du précédent spectacle inspiré librement du film de Jean Eustache La Maman et la Putain. On se croit trip souvent sur un plateau de cinéma et la scénographie serait, en effet, un passionnant lieu de tournage. Peut-être Julie Duclos aurait-elle dû baisser le rideau, tout filmer, monter en direct et projeter le tout sur un  écran déroulé devant le rideau de fer. Assumer jusqu’au bout son envie de cinéma. 

Les acteurs semblent perdus dans cet espace trop imposant pour cette pièce d’où toute une série de gesticulations, de traversées errantes du plateau et de danses rageusement piétinées, voire d’étreintes avec un homme (un intrus dans cet univers) pour « meubler » l’espace et les limites du texte. Seules Marie Matheron, l’ancienne meurtrière, devenue mère, et Alix Riemer (déla remarquée dans Nos serments), la jeune meurtrière, parviennent à donner, ici et là, une certaine épaisseur à leur personnage.

Théâtre de la Colline du mer au sam 20h30, mar 19h30, dim 15h30, jusqu’au 17 mars ;

Théâtre des Célestins (Lyon) du 21 au 25 mars ;

CDN de Besançon du 11 au 14 avril ;

CDN Orléans du 26 au 28 avril ;

Comédie de Reims, du 10 au 13 et du 16 au 18 mai ;

Théatre de Dijon lors du festival Théâtre en mai (dates à préciser).

La pièce, initialement titrée Big Blue Eyes et publiée aux éditions Quartett avec une préface de Philippe Duclos, vient de reparaître sous le titre Mayday choisi par l’auteur pour sa traduction de la pièce en anglais.

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