« Des caravelles & des batailles » : un cas de spontanéité magique

Sans constituer formellement une compagnie, six jeunes actrices et acteurs se sont réunis pour façonner "Des caravelles & des batailles", un spectacle rétif à toute taxinomie, féru en dérives et en récidives, avec une vue imprenable sur l’illusion. Tendrement drôle et drôlement tendre.

 

scène de "Des caravelles & des batailles" © Hélène Legrand scène de "Des caravelles & des batailles" © Hélène Legrand

C’est un spectacle aussi réjouissant qu’improbable. Une belle incongruité dans un paysage théâtral regorgeant trop souvent de prévisible. Un moment plein de tendresse et totalement dépourvu de décor, d’effets de lumières tapageurs, de bandes sons tonitruantes. Une soirée où le silence et l’imagination (à commencer par celle du spectateur) se font des papouilles. Personnages et spectateurs sont contents de se retrouver dans un monde sans images imposées, sans donneurs de leçons, sans quart d’heure de célébrité, sans rien d’autre qu’un plateau nu.

L'arrivée du voyageur

Des caravelles & des batailles – un titre qui ouvre sans attendre les vannes de tous les possibles- part d’un vieux schéma  essoré depuis des lustres par la littérature (il est ici fait  référence à La montagne magique), le cinéma et le théâtre mais increvable : un voyageur (ce meilleur ami du spectateur qui le suit comme son ombre) arrive dans un lieu qu’il ne connaît pas. Il va aller de découverte en découverte et nous, dans ses basques, on lui file le train. Souvent, fiction ou pas, par les temps qui courent, le voyageur est accueilli avec des pincettes : on l’observe, on le dissèque, on le soupçonne, on se demande ce qu’il vient foutre là, ce qu’il cache sous son sourire de circonstance, ce qu’il veut cet intrus, ce métèque, ce chien galeux… Rien de tel.

Au pays des caravelles & des batailles, on l’accueille avec  gentillesse et bienveillance, on lui montre sa chambre, le jardin. Une communauté hippie ou anar ? Un hameau écolo ? Une stage zéro gâchis ? Un sanatorium pour des estropiés de l’utopie en convalescence ? Rien de bien déterminé. C’est flou, fou tout autant, insaisissable et insituable. C’est flottant, sans attaches certaines, à l’instar des phrases dites par plusieurs d’entre eux souvent laissées inachevées, à l’exception des dires du voyageur qui donne des nouvelles à ses proches (et donc à nous). Rien de vraiment sûr, rien de définitivement affirmé. Le tangible partant en couilles, l’imagination redouble d’intensité, l’illusion fait des ronds et nous entraîne dans ses ondulations, la reine ellipse met du sel sur la queue de l’oiseau. Et cela dès l’arrivée du voyageur..

Sans qu’il ait eu le temps de se débarrasser de son sac à dos, l’un des membres de la communauté  raconte à Andreas, le polyptyque ornant la pièce commune, soit  « La bataille de Cajamarca ». Montrant du doigt tel pan du mur nu, il décrit avec précision la première fresque. Et le théâtre sourit  en coin comme la Joconde. On n’a pas besoin du tableau pour le voir en détail et remarquer dans le troisième tableau le messager des Espagnols venu à la cour inca de l’empereur Atahualpa.

Autre mascotte du théâtre : l’arrivée d’un nouveau personnage alors que l’on s’est habitué à ceux qui sont là. Des caravelles & des batailles  regroupe des acteurs élevés au grain dans les poulaillers réputés de l’école de Liège et de l’école du Théâtre National de Bretagne (alors dirigée par Stanislas Nordey). Ils connaissent leur affaire et usent de cette corde inusable par deux fois: le dernier personnage à apparaître, bien après les autres, est un revenant qui, donc, revient après des années de marche (racontées dans un exquis soliloque). Avant lui, est apparu en coup de vent, Monsieur Gürkan, un écrivain colosse et taiseux qui lâche parfois des phrases assassines. Avec un peu de chances, vous aurez la primeur de découvrir les trois derniers mots de son roman en cours et promis à un grand succès puisqu’il a déjà écrit le discours qu’il dira à Stockholm lorsqu’on lui remettra le prix Nobel de littérature. Tout le monde entre dans son monde, je vous laisse découvrir cette délicieuse et croquignolesque scène.

Camp de base

Et tout à l’avenant dans ce spectacle qui multiplie le plaisir des entrées et des sorties avec allégresse (autre force primitive du théâtre). Il arrive que les spectateurs se retrouvent  devant un plateau déserté, le temps que le jour succède à la nuit, ce qui nous laisse le loisir de regarder le seul élément fixe de l’histoire et s’imposant au centre de la scène : un amas de longues planches dressées et serrées les unes contre les autres. Un totem ?  Une sculpture anonyme ? Un tribut  au monde des « planches » qu’est le théâtre ? Faites vos jeux. Chacun le sien. Et tous complices. Clawdia initie Andreas  au tir à l’arc. Le geste suffit, l’arc attendra. Chacun peut partir, la porte est ouverte. Ici un départ avorté, là un retour après une longue absence. Ils s’épaulent. Dans le respect des marottes de chacun.

Dit autrement, c’est en sifflotant que le théâtre retourne, guilleret, à son camp de base, pour y camper et allumer ses feux. Le magasin des illusions lève le rouleau métallique de sa boutique et chacun se sert en accessoires. 

Des caravelles & et des batailles reprend le théâtre là où un Roland Dubillard l’avait laissé, entre Grégoire et Amédée (« -Mais où est-ce que vous  allez à pied ? -Ici. Quand j’ai envie d’aller quelque part, je m’arrange toujours pour aller où je suis. Comme ça je n’ai pas à me déranger »). Jean Tardieu rôde dans les parages en bon connaisseur de pagaie tout comme André Frédérique et sa pharmacopée d’infortune. A la frontière franco-belge, Henri Michaux, auteur d’Ailleurs leur serre la pince et les parraine en leur offrant ces mots de bienvenue: « Sur une grand route, il n’est pas rare de voir une vague, une vague toute seule, un vague à part de l’océan. Elle n’a aucune utilité, ne constitue pas un jeu. C’est un cas de spontanéité magique. » 

Eléna Doratiotto & Benoît Piret sont les « porteurs de projet » de ce spectacle écrit et réalisé avec la collaboration de leurs partenaires sur le plateau :Salim Djaferi, Gaëtan Lejeune, Anne-Sophie Sterck et Jules Puibaraud.  En exergue à leur spectacle, ils ont inscrit en lettres d’or cette phrase d’Heiner Müller : «  Créer des foyers pour l’imagination est l’acte le plus politique, le plus dérangeant que l‘on puisse imaginer ».

Créé au festival de Liège, le spectacle est passé par Tournai, Vitry sur-scène, le Théâtre des Doms au Festival d’Avignon, le festival Sens interdits à Lyon et le Théâtre Varia de Bruxelles , il sera au Théâtre Sorano de Toulouse du 3 au 5 mars et le 12 mars au Théâtre Nabia à Bienne (Suisse).

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