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Billet de blog 24 avr. 2020

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Guy Régis Jr: Nous migrerions tous

L'auteur et metteur en scène haïtien Guy Régis Jr, par ailleurs directeur du festival des quatre chemins à Port-au-Prince, était en résidence près de la Rochelle lorsque le confinement a été imposé à tous. Il y est toujours. Loin de son pays, de sa famille, de ses amis. Alors , confiné qu'il est, il a écrit ce texte en forme de poème titré «Nous migrerions tous». Le voici.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Nous migrerions tous 

Si seulement cela était possible de fuir du pays

Si seulement cela était possible de déguerpir du continent 

Si seulement cela était possible de s’échapper de la terre 

Si seulement et seulement si était un lieu à l’abri de tout soupçon  

Si seulement un lieu unique était préservé 

Si seulement un lieu miracle était désigné

Si seulement un lieu quelque part 

Si seulement ce lieu était 

Nous migrerions tous 

Nous partirions vers sa conquête 

Nous serions des millions 

Nous voudrions être des milliards 

Nous emmènerions nos proches 

Nous emmènerions nos patriarches 

Nous emmènerions nos matriarches 

Nous laisserions pour ce temps-là nos maisons

Nous laisserions tous nos faits et choses aimés   

Nous laisserions tout un tas de choses derrière nous

Nous laisserions nos enfants peut-être 

Peut-être nous laisserions ces jeunes esprits car moins facilement atteints que nous 

Peut-être nous les laisserions avec leurs engins électroniques

Peut-être nous ne les emmènerions pas nos propres enfants 

Nous nous séparerions sûrement d’eux peut-être 

Nous préférerions leur gratifier de ces appareils pour les occuper 

Nous maintiendrions serré le contact 

Nous le leur expliquerions avec amour et tendresse

Nous ferions une petite échappée rien de plus 

Nous ne partirions pas avec l’idée que nous abandonnons 

Nous irions avec l’idée que nous nous retrouverons 

Nous migrerions tout juste le temps de migrer 

S’il y avait juste cette petite place quelque part où nous trouverions à nous poser 

Tout juste le temps que la chose se tasse 

Tout juste le temps que cette ombre s’efface 

Tout juste le temps que le fléau se radie 

Tout juste le temps que cette chose s’anéantisse de notre quotidien

Nous migrerions tous 

Nous lutterions pour cela 

Nous mettrions tous nos avoirs 

Nous ferions valoir nos connaissances 

Nous gagnerions dans les négociations 

Nous couperions des têtes s’il le faut 

Nous corromprions les plus tenaces des incorruptibles 

Nous engagerions les plus coriaces des passeurs  

Nous voudrions avoir le droit nous aussi 

Nous voudrions avoir le choix de ne pas vivre cette attente 

Attendre à nouveau le bégayant communiqué 

Nous tournerions le dos à ces pays qui ne savent pas y faire

Nous ne comprendrions pas ces dirigeants dépourvus de si simples petits appareils

Nous ne comprendrions pas leurs jeux de masques 

Nous leur serions impatients 

Nous leur serions fortement revendicatifs 

Nous ne leur laisserions nullement le temps de se réajuster

Nous partirions abasourdis de leur bêtise mais nous partirions 

Nous n’en finirions pas de bonifier l’horizon qui nous attend

Nous ne ferions pas cas des mesures qu’on serait prêt à prendre pour nous expulser

Nous réussirions dans notre entreprise si coûteuse 

Nous ne compterions pas du tout ce qu’on y a mis 

Nous réussirions après tout 

Nous ne verrions pas d’un bon œil ceux qui échoueraient 

Nous nous garderions des parallèles avec ce que vécut le Sapiens depuis son Erectus 

Nous en ferions un cas discursif et notre réflexion s’arrêterait là

Nous aurions des arguments de poids : nous étions dans l’urgence, cherchions des sorties 

Nous devions en trouver 

Notre réponse s’arrêterait là 

Nous ne laisserions personne venir nous poser ces questions 

Nous inventerions toutes les raisons du monde pour nous y opposer

Nous migrerions le plus simplement du monde 

Si seulement cela était possible 

Nous ne nous laisserions pas comme cela confinés

Nous ne laisserions pas qu’on nous arrache notre chère liberté 

Nous ne laisserions personne nous commander de seulement manger et marcher une heure

Nous ne laisserions personne nous assigner une superficie d’un kilomètre exact

Nous migrerions jusqu’au jour où à nouveau encore nous devrions à nouveau encore migrer

Si seulement cela était possible

Et puisqu’il n’y a aucune frontière prémunie ni aucun pays préservé

Et puisque ce lieu hors de tout danger ce paradis sur terre n’existe nulle part 

Et puisque nous sommes résolument tous presque tous assignés  

tous dans l’enfer de notre confinement 

Profitons d’octroyer à tous le droit de migrer sur la terre toute entière 

Vivons pleinement le paradis de l’Utopie

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.