Serge Valletti a tout "inadapté" Aristophane

Après des années de dur et jubilatoire labeur, Serge Valletti achève une belle histoire : la traduction de toutes les pièces d’Aristophane en Valletti moderne, soit une oralité théâtrale saucée à l’aïoli. Une aventure accompagnée de bout en bout par « les Nuits de Fourvière », producteur du premier spectacle sorti de ce chapeau : « La Stratégie d’Alice » d'après « Lysistrata ».

Scène de "La stratégie d'Alice" © Loll Willems Scène de "La stratégie d'Alice" © Loll Willems

Jamais la colline de Fourvière et ses théâtres en pierres millénaires n’avaient vu autant de bites. Y avait-on, au demeurant, entendu déjà le mot bite ? On en a vu et entendu à satiété. Des vrais (une  fois, en batterie), et surtout des bien turgescentes fabriquées comme des marionnettes et gonflées comme la bosse de Guignol. Certains spectateurs et spectatrices s’en sont émus.

La vulgarité comme vertu

On n’avait jamais vu et entendu ça sur les hauteurs de Lyon depuis les farces de foire du Moyen Age où le rire était et reste le meilleur allié du grotesque. Serge Valletti, qui a commis La Stratégie d'Alice, en est l’héritier via une escale chez sa grand-mère (qui habite dans le vieux port de Marseille) et un arrêt pipi chez Rabelais.

Nous sommes donc en Grèce, c’est-à-dire nulle part. Un pays bordé par l’Afrique, le Japon et tout le Moyen-Orient, autant dire que nous sommes à Marseille, seule ville du monde où la vulgarité (langagière, vestimentaire) est une vertu. Les hommes font la guerre, les femmes font la vaisselle. Entre les deux se situe le mal nommé « repos du guerrier », moment actif, voire expéditif, où l’on voit le braquemard du mari avoir ses entrées dans son épouse (dite « grosse pute ») par tous les orifices qu’il y trouve.

Depuis Aristophane et bien avant, les hommes n’arrêtent pas de faire la guerre car il y a des ennemis partout. Les uns veulent envahir le pays, les autres veulent leur indépendance, les troisièmes oscillent entre la haine et l’exploitation des étrangers. Guerre du Péloponnèse, d’Algérie, du Biafra, du Viet Nam, d’Irak, d’Afghanistan, de Syrie : même combat. Les hommes tuent et trafiquent. Les familles fuient, cherchent un refuge. A la fin, mort ou vivant, le guerrier reçoit des médailles sur son plastron. Sa femme ou sa veuve n’a qu’à bien se tenir.

C’est alors qu’Aristophane, premier homme au devenir femme, rêve d’une révolte des femmes. Leurs bonhommes de maris ne sont jamais là, toujours à se bagarrer, à s’attarder au bistrot, à oublier les gosses et le pain, à regarder les matchs à la télé et à faire la guerre pour un oui, pour un non. Trop, c’est trop. Elles manifestent pour la paix comme l’ont fait récemment des femmes en Amérique du Sud. Ni Femens, ni féministes mais finaudes, elles organisent la grève des sexes.

Traduire pour la scène

Aristophane inaugure là une veine et un motif qui conduiront aussi bien à la Penthésilée de Kleist qu’à l’univers de Fellini (auquel Valletti rend hommage sans le nommer dans La Stratégie d’Alice) et, en poussant le bouchon, jusqu’aux Pussy Riot.

Valletti reprend l’argument, traduit la pièce d’Aristophane sans s’enfermer dans une assommante traduction littérale, mais en lui offrant son verbe en rut, galopant dans la garrigue avec une faconde théâtrale qui, après près de quarante ans de service, tourne comme un moulin bien huilé. Il en sort une farine dont la qualité n’est plus à louer. Dans un article, j’ai déjà exposé les enjeux d’une telle écriture à l’œuvre dans Toutaristophane (dont le sixième et dernier volume vient de paraître), allant jusqu’à  établir un tableau comparatif. Bref, le boulot, côté texte, ayant été fait, je vous y renvoie (lire ici). Passons au spectacle.

La pièce tourne autour du personnage central d’Alice, femme qui semble divorcée et sans enfants. N’ayant pas d’enfants à torcher ni de mari à nourrir, elle prend le temps de fomenter un plan pour en finir avec des guerres incessantes qui ruinent le pays, créent de la misère, des veuves et des orphelins et laissent les femmes dans l’insondable solitude de celle qui se maquille, se fait belle devant son miroir espérant que toute cette quincaillerie, ayant achevé d’exciter l’entrejambe du conjoint, sera  très vite explosée. Elle a son idée, Alice devant son miroir. Et va l’exposer à ses copines quand elles seront toutes là. C’est le début de la pièce, elles arrivent  une à une, sans se presser, en mâchouillant du chewing-gum, en traînant des savates, en jean déchiré. Beau début, bien mis en scène par Emmanuel Daumas.

Dans le rôle d’Alice, Olivia Côte. La pièce repose beaucoup sur cette actrice qui ne manque pas de ressort, de corps et de voix. Elle en impose. Ses copines, Judith Siboni (Victorine), Anne Suarez (Mireille) et Magali Levèque (Aïchina) l’accompagnent vigoureusement dans son combat que les hommes tardent à prendre au sérieux, à commencer par le commissaire de police (excellent Nazareth Agopian).

Le monde des hommes à l’envers

Toute la force de la pièce tient dans son renversement. Même en matière d’injures les femmes clouent le bec aux mecs. Quand le metteur en scène Emmanuel Daumas pousse la pièce dans le grotesque et la farce, il touche juste. Quand il la « boulevardise » ou veut faire « actu » (femme en tchador), il fait fausse route. C’est le cas de la fin du spectacle, mi tchekhovienne, mi veillée au bivouac, là, on tombe dans le contresens.

Valletti est un babil énergétique qui met les corps en fête. Pour preuve, ce moment de bascule au milieu de la pièce où les femmes, du haut de leur piédestal, se déshabillent et où les hommes, en bas, en font autant. Les hommes ont la nudité flasque, les femmes l’ont orgueilleuse. Alice et ses copines dominent la situation : « c’est sans rien que nous sommes les plus fortes ».

Le dernier volume de Toutaristophan rassemble Sacré Bonhomme d’après Les Acharniens, première pièce connue d’Aristophane qui en aurait écrit une quarantaine. La seconde pièce, On entend des flûtes au loin, est composée à partir des fragments, parfois très courts, qu’il nous reste des pièces perdues de l’auteur grec. Bien entendu, Valletti y ajoute son grain de sel, son aïoli ; d’ailleurs, il y est question de bouffe et de théâtre. Au beau milieu de la pièce entre en scène l’adaptateur qui va longtemps tenir le crachoir devant le public pour expliquer sa démarche. Il insiste sur le fait qu’il n’a pas « adapté » mais bel et bien « inadapté » le théâtre d’Aristophane. Jolie formule.

Toute cette aventure avait commencé sur les bancs du collège où l’on imposait aux petiots l’étude des Plaideurs, seule comédie de Racine, zig  bien mieux calé en tragédie. Le fait que cette pièce soit adaptée d’une pièce d’Aristophane attisa bientôt  la curiosité de Valletti et, après avoir domestiqué sur le papier l’oralité de son écriture au fil d’une tripotée de pièces, il  se pencha sur le cas Aristophane. Comme c’était un puits sans fond, il tomba dedans. Rien d’étonnant à ce que la dernière pièce retrouve, in fine, l’enfance avec la chèvre et monsieur Seguin, peut-être en écho au marseillais « deguin ». L’œuvre de Valletti revient toujours au Vieux port.

La Stratégie d’Alice au théâtre, Nuits de Fourvière (Lyon), 21h30, jusqu’au 26 juin.  

Re-création de Monsieur Armand dit Garrincha de Serge Valletti par Eric Elmosnino, mise en scène de Patrick Pineau, au Préau Jean Moulin, Nuits de Fourvière (Lyon), 19h, jusqu’au 30 juin (sf le 28).

Le riche programme des Nuits de Fourvière continue jusqu’à la fin juillet.

Sacré Bonhomme suivi de On entend des flûtes au loin, sixième et dernier volume de Toutaristophane par Serge Valletti, Editions L’Atalante, 238p., 14,50€.

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