Un spectacle monumental pour « Les Naufragés » du sans espoir

A Lyon, la halle Debourg qui fut un centre de tri de marchandises est aujourd’hui un vaste espace sombre et abandonné. Emmanuel Meirieu y a vu le lieu idéal pour y déployer son adaptation du fameux livre de Patrick Declerck « Les Naufragés - Avec les clochards de Paris », une adaptation concoctée avec son formidable acteur François Cottrelle.

Scène de "Les naufragés" © Loll Willems Scène de "Les naufragés" © Loll Willems
Nos pieds foulent lourdement du sable fin le long d’un chemin informe qui nous conduit jusqu’à un gradin comme échoué sur le côté de la vaste halle Debourg, un édifice industriel abandonné. Devant nous, une immensité de sable qui, elle, conduit au fond, à cent mètres d’où nous sommes, jusqu’à une orgueilleuse dune au sommet de laquelle s’est échoué un voilier de belle taille dont les voiles sont déployées. Sur le côté droit, dans la nuit clairsemée de lueurs, les vaguelettes viennent et reviennent mourir laissant la plage encombrée de détritus. Tout n’est que vie à bout de souffle, arrêtée, abandonnée. Alors, du fond de la nuit et des grondements sonores (musique Raphaël Chambouvet), surgit l’homme (François Cottrelle). Il est lourd, luisant de fatigue, il porte une chemise que la crasse tend comme du cuir, il marche lentement pieds nus dans le sable jusqu’à un micro sur pied rescapé d’une autre époque. Il s’appelle Raymond, de sa voix balafrée et baffée par la vie, il parle, dit sa misère de vivre, sans plainte aucune, sa vie comme elle va, au-delà du bien et du mal.

La vinasse de la désocialisation

Amoureux de la mer, Patrick Declerck avait donné le nom de naufragés aux clochards de Paris, côtoyés des années durant. D’abord en vivant avec eux en immersion, partageant leurs nuits et leur vinasse, puis en les recevant en consultation, à Nanterre au Cash (centre d’accueil et de soins hospitaliers) quinze ans durant. Son livre Les Naufragés - Avec les clochards de Paris est construit en deux parties : la première intitulée « routes » est faite de témoignages, la seconde analytique traite de la désocialisation, des illusions de la réinsertion des clochards concernés par son propos : le noyau dur. Ceux qui semblent l’être depuis toujours et le seront jusqu’au bout. Pas les intérimaires qui tombent provisoirement et parviendront à se relever.

Lorsque son livre paraît en 2002 chez Plon dans la collection « Terre humaine » de Jean Malaurie, il ne passe pas inaperçu. Il devient même un best-seller (repris en collection poche). Declerck se garde bien de tomber dans le saindoux du sentimentalisme ou les kleenex de la pitié. Il se tient dans une proximité parfois mâtinée d’intimité et de fureur, un frottement quotidien mêlant affection et détestation. Declerck raconte sans fioritures et sans arrondir leurs angles souvent aigus, des individus aux vies lourdes. Puis il propose des analyses à contre-courant des politiques habituelles en la matière, qui se résument généralement à quelques déclarations intempestives à l’heure des premiers grands froids.

Un monument pour les fracassés

Près de vingt ans après la parution de ce livre, le mot naufragés a bifurqué vers d’autres rivages, ceux des réfugiés, des exilés, risquant leur vie dans des embarcations d’infortune. Des êtres qui ont fui leur pays et comptent refaire leur vie dans un autre en attendant parfois de retourner dans le leur. C’est une autre histoire. Par reflet et par contraste, ces naufragés-là montrent le caractère extrême et entier des clochards racontés et analysés par Declerck. Ceux-là ne sont pas victimes d’une guerre, d’un pays aux abois, d’une exclusion religieuse. Ce sont des rejetons de notre société libérale, des éclopés, des sombrés si l’on peut dire, des êtres sans retour. Des créatures devenues malgré elles mi beckettiennes, mi mythiques, mi clodos, mi Godot. C’est cette distance-là que le dispositif du metteur en scène Emmanuel Meirieu et de son collaborateur  Seymour Laval entend embrasser en jouant sur le mot naufragés. Et sans contorsions : après tout, les clochards aussi sont des navigateurs solitaires.

Les premiers mots du spectacle, on les a lus, projetés sur une paroi de l’entrepôt : « Je continue parce que je suis heureux en mer et peut-être aussi, pour sauver mon âme », les mots d’un de ces navigateurs des mers. Après avoir dit ce qu’il avait à dire, Raymond s’éloigne, s’assoit sur une chaise, dos au public, il regarde le voilier. Entre alors son acolyte Puck (impressionnant Stephane Balmino) venu de Shakespeare et du chant avant que Tom Waits, cet homme dont chaque mélodie fait la plonge dans les cœurs blessés, ne mette tout le monde d’accord sur l’essentiel.

Patrick Declerck disait avoir voulu, à travers son livre, ériger « une sorte de monument » pour « ces hommes fracassés, sans paroles, sans histoires, sans traces ». Emmanuel Meirieu, à partir de ce livre, signe, lui, un spectacle monumental.

Ce spectacle invraisemblable par son embrasement autant spatial que poétique, était présenté dans le cadre du festival pluridisciplinaire des Nuits de Fourvière. C’est tout à l’honneur de ce festival que d’avoir laissé un metteur en scène aller au bout de son son rêve insensé et de mettre au programme un spectacle tel que, en l’état, il ne saurait se jouer ailleurs.

Le spectacle a achevé ses représentations. Le festival des Nuits de Fourvière continue à Lyon jusqu’à la mi-juillet.

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