Krystian Lupa dénonce une nomination ubuesque à la tête du Théâtre Polski de Wroclaw

En Pologne, la nomination probable et aberrante d’un second couteau dépourvu de lame à la tête du Théâtre Polski de Wroclaw provoque un séisme qui rejaillit sur tout le théâtre européen. C’est au Polski que Krystian Lupa travaillait jusqu’à aujourd’hui en confiance avec l’ancien directeur Krzysztof Mieszkowski. Lupa et la troupe protestent, les directeurs de théâtres européens aussi.

En Pologne, le Teatr Polski de Wroclaw était jusqu’à ces derniers jours la meilleure des scènes polonaises. C’est au Polski de Wroclaw qu’émergent souvent les nouveaux talents polonais. C’est là que Krystian Lupa a mis en scène Des arbres à abattre de Thomas Bernhard avec la formidable troupe du théâtre. Ce spectacle d’un artiste au sommet de son art avait justement été porté aux nues par le public et la presse du Festival d’Avignon 2015. Il sera prochainement à l’affiche du Festival d’automne à Paris dans le cadre d’un « portrait Lupa » qui va se décliner en trois spectacles.

Le procès de la commission

Avant de retourner à Barcelone et de partir au Japon (le Polonais est devenu un metteur en scène planétaire), Lupa avait répété à Wroclaw pendant six semaines sonadaptation du Procès de Kafka. La première devait avoir lieu en octobre. Pour protester contre la probable nomination de l’obscur Cezary Morawski au poste de nouveau directeur général, Krystian Lupa vient d’annuler le spectacle.

Lupa s’en est expliqué ce mardi (23 août) lors d’une conférence de presse fiévreuse à Wroclaw. A la demande du président de la ZASP (association des artistes de théâtre polonais), il avait accepté dêtre l’un des huit membres d’une commission qui devait choisir le nouveau directeur du Teatr Polski parmi six candidats. La commission sest réunie ce lundi. Mais les dés étaient pipés.

Le président de la Région Tadeusz Samborski et le Ministre de la Culture Piotr Glinski s’étaient probablement mis d’accord pour imposer la candidature de Cezary Morawski (candidat préféré de la région). Un comédien qui s’est illustré dans différentes séries télévisées mais qui n’a aucune connaissance du théâtre et n’en a dirigé aucun. En revanche, il s’est fait connaître par des malversations et délits économiques, condamnés par les tribunaux, alors qu’il était trésorier de la  ZASP. Et c’est de cela qu’il a surtout parlé devant la commission, raconte un Lupa ahuri lors de sa conférence de presse, ajoutant : « un homme innocent ne se comporte pas de la sorte ». 

Un spectacle sur Jean-Paul II

Tenu de le faire, Morawski a évoqué brièvement son programme. Soit : une visée d’abord économique pour emplir le théâtre à 100%. Fort bien, aurait dit Molière, mais encore ? Monter un spectacle sur Jean- Paul II et mettre en scène les grandes œuvres du répertoire national et patriotique. Il est vrai que le théâtre polonais a plusieurs fois été dans le passé le refuge de la langue polonaise quand le pays avait disparu des cartes de l’Europe, mais nous n’en sommes plus là. Et puis un spectacle sur Jean-PaulII, même le père Ubu n’y aurait pas pensé !

Cezary Morawski a aussi benoîtement avoué qu’il s’était longuement entretenu avec le Ministre de la Culture au sujet du Théâtre Polski. Il est le seul à l’avoir fait car, en principe, le Ministre ne rencontre jamais les candidats. Krystian Lupa aurait bien voulu l’interroger, mais la présidente de la commission ne le souhaitait pas. Les questions posées à chaque candidat avaient étéécrites à l’avance. Krystian Lupa avait refusé de parapher le questionnaire. Avec raison. Car, comme par hasard, le seul des candidats à répondre sans la moindre hésitation aux questions fut Cezary Morawski. De là à penser qu’il les connaissait à l’avance... Bref : une mascarade.

Mais une mascarade tragique. Sur les six candidats, deux avaient en projet de diriger le théâtre tout engardant Krzysztof Mieszkowski, l’ancien directeur, au poste dedirecteur artistique. Or Mieszkowski, suite à un spectacle osé qui avait choqué les hautes autorités de l’église polonaise et qu’il avait défendu, était devenu un homme, un arbre à abattre. Krystian Lupa a voté pour l’un de ces candidats ayant les faveurs de la troupe. Vote tronqué, parodie de démocratie. L’obscur Cezary Morawski a triomphé.

Très en colère et très ému, ayant le sentiment, sans doute, d’avoir été instrumentalisé, Krystian Lupa, en guise de protestation, a donc décidé d’annuler le prochain spectacle qu’il devait créer au Polski : Le Procès de Kafka, un matériau, pourtant, de circonstance. Quel gâchis. La troupe, abasourdie, cherche la riposte. Une grève ? Oui. A partir de ce vendredi. Toute l’Europe du théâtre, alertée, prépare des pétitions, des lettres de protestations. Reste l’espoir que le Ministre de la Culture recule devant le tollé que suscite cette ubuesque nomination.   

 (article écrit en collaboration avec Agnieszka Zgieb)

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