Festival Sens Interdits (1) : un site, un spectacle entre Syrie et Liban

A Lyon, le festival Sens interdits, essentiellement international, propose des spectacles surprenants tel le libano-syrien « Titre provisoire » créé aux Subsistances, et des expositions qui font sens telles les œuvres signées et les expressions anonymes provenant du site « creative memory » de la syrienne Sana Yazigi.

Darayya est une ville qui appartient au gouvernorat de Rif Dimashq, à une dizaine de kms au sud-ouest du centre de Damas. dès les premiers jours de la Révolution les habitants organisent des manifestations pacifiques réclamant la liberté.La ville a été assiégée pendant quatre ans par les forces du régime empêchant l'entrée des camlons de nourriture , la ville était régulièrement bombardée. © anonyme, mur à Darayya, 20/08/2014 Darayya est une ville qui appartient au gouvernorat de Rif Dimashq, à une dizaine de kms au sud-ouest du centre de Damas. dès les premiers jours de la Révolution les habitants organisent des manifestations pacifiques réclamant la liberté.La ville a été assiégée pendant quatre ans par les forces du régime empêchant l'entrée des camlons de nourriture , la ville était régulièrement bombardée. © anonyme, mur à Darayya, 20/08/2014
Comme le titre l’indique, le festival Sens Interdits ne manque pas de jugeote. Tous les sens étant interdits, il ne reste plus qu’à prendre des chemins de traverse, aller à contre-courant des doxas dominantes, mettre les pieds dans les caniveaux pour voir comment ça éclabousse et aller voir ailleurs par soi-même. C’est ce que fait ce festival, autant animé que dirigé par Patrick Penot et sa petite équipe. Il fête cette année sa cinquième édition.

Face « à l’abandon du collectif, à l’indifférence aux autres et au plaisir mortifère de l’entre-soi », écrit Penot, Sens Interdits ouvre les vannes, celles de « la diversité des regards, des pratiques, des esthétiques » qui n’ont de cesse de se confronter aux êtres, à leurs errances et à leurs errements. Un théâtre à mains nues qui prend le monde à bras-le-corps. Et invite cette année des artistes venus du Cameroun, du Liban, du Kazakhstan, de Serbie, de Lituanie, de Roumanie, du fin fond de la Russie, de Colombie, de Grèce, d’Egypte, du Rwanda et tout autant des artistes irakiens ou syriens exilés de leur pays.

Titre provisoire est un spectacle inclassable. Il part d’une rencontre... au festival Sens Interdits. Chrystèle Khodr est une actrice et autrice libanaise. Elle a étudié le théâtre à l’Institut des Beaux-Arts de Beyrouth puis dans une école bruxelloise. Elle s’est lancée dans un premier solo en 2007 intitulé Comment j’ai écrasé mes enveloppes bulles. En 2012, elle signe un second solo, Beyrouth sépia, que Patrick Penot voit et invite à Lyon. C’est dans cette ville que le Syrien Waël Ali avait suivi des études théâtrales à l’université Lumière, après être sorti diplômé de l’Institut supérieur des arts de la scène à Damas. Une de ses profs en Syrie avait été aussi celle de Chrystèle Khodr à Beyrouth ; elle conseille à Waël Ali d’aller voir Beyrouth Sépia. Ce qu’il fait. Rencontre, échanges de mail, sympathie réciproque.

En 2014, Waël Ali met en scène Je ne me souviens plus. Le spectacle créé à Beyrouth va à Berlin, Paris, Anvers, Tunis. Waël Ali a recueilli le témoignage d’un Syrien jeté en prison dans les années 70. Il avait parfois du mal à se souvenir. Waël Ali fait de cette difficulté, de cette incertitude de la mémoire la base de son spectacle. Le témoin est sur scène et corrige les scènes puisées dans sa mémoire que lui proposent les acteurs ayant travaillé sur ses récits. La répétition entre dans le processus de représentation des récits.

Chrystèle Khodr, sensible à cette démarche, envoie un mail à Waël Ali pour lui parler d’une cassette audio.

C’est une vieille cassette qu’elle traîne avec elle depuis l’enfance. Une cassette enregistrée par son oncle en 1976 quand, ayant fui le Liban à cause des troubles, il raconte à son frère, le père de Chrystèle, son arrivée en Suède, les produits qui y manquent alors, comme le boulgour. Ensuite interviennent sa femme, son fils. A l’époque, les lignes téléphoniques ne fonctionnaient pas ou très mal à Beyrouth et les cassettes enregistrées étaient une bonne façon de donner des nouvelles.

Quand elle est invitée à présenter l’un de ses solos en Norvège, Chrystèle pense à cette partie de sa famille autrefois émigrée en Suède et se souvient de la cassette. Elle y repense encore quand, à la frontière entre le Liban et la Syrie dans les camps de la Bekka, elle mène un travail théâtral auprès de personnes de 12 à 22 ans. Sur la mémoire de la guerre, de l’exil encore récent pour eux. Etait-ce le même exil il y a quarante ans ? La question lui rappelle la démarche de Waël dans ses spectacles. Alors, du Liban, elle lui envoie une copie de la cassette.

La syrie, avant et après. Note de l'artiste: "Avez-vous déjà entendu parler de la planète de la Syrie?La planète de la Syrie est située dans le système solaire près de la planète terre.La population d'environ 25 millions de personnes, un million de personnes ont été tuées sur cette planète, et un million de personnes ont été  perdues et la moitié de la population de la planète a été laissée à la recherche d'espoir" © Moustafa Jano, art numérique, 2017 La syrie, avant et après. Note de l'artiste: "Avez-vous déjà entendu parler de la planète de la Syrie?La planète de la Syrie est située dans le système solaire près de la planète terre.La population d'environ 25 millions de personnes, un million de personnes ont été tuées sur cette planète, et un million de personnes ont été perdues et la moitié de la population de la planète a été laissée à la recherche d'espoir" © Moustafa Jano, art numérique, 2017

Waël Ali écoute la voix de l’oncle de Chrystèle. Cette histoire n’est pas la sienne. Comment entrer dedans ? Comment la partager ? Un projet se dessine, encore informe, par Skype ; lui à Lyon, elle à Beyrouth. Nous sommes en avril dernier, Waël et Chrystèle parlent de leur projet sans titre à Patrick Penot. Sens Interdits entre dans la production du futur spectacle encore dans les limbes. S’ensuivent des résidences à Lyon, en particulier aux Subsistances qui entre dans la coproduction (le spectacle y sera créé), au Tandem de Douai-Arras, à Beyrouth, etc. Pas simple. Chrystèle habite à Beyrouth, Waël à Lyon, l’ingénieur lumière vit aux Pays-Bas, le musicien au Qatar.

Au fil du travail d’écriture entre Waël et Chrystèle et de leurs échanges par Skype essentiellement, une trame se dessine, mise à l’épreuve avec les autres membres de l’équipe lors de résidences souvent trop courtes. Cependant, le projet gagne en épaisseur temporelle (on remonte dans la famille de Chrystèle jusqu’au début du XXe siècle) et en fragmentation (les différentes strates des exils suscités par les conflits). Une phrase dite par Chrystèle devient un leitmotiv : « Dans ma famille, aucune personne n’est née et morte dans le même pays depuis cent ans. » Tout est dit en une phrase. Oui, mais par où commencer ? Aujourd’hui ? En 1996 ? Plus tôt ? Le spectacle commence par cette impossibilité de commencer à dire ce qui n’a pas de fin.

Ils sont tous là, réunis à Lyon et Titre provisoire ne peut pas avoir de meilleur titre. Il ressemble à leur vie, à leur famille ballottée par l’exil au fil d’adresses provisoires. Tous les acteurs du spectacle parlent arabe mais ils ne peuvent pas aller jouer Titre provisoire dans la plupart des pays arabes. « La mobilité des artistes est très restreinte pour nous. On ne peut pas jouer en Egypte ou en Jordanie par exemple, insiste Chrystèle. Waël qui est syrien a du mal à obtenir son visa pour le Liban. »

Sana Yazigi est syrienne comme Waël Ali et vit en ce moment à Beyrouth comme Chrystèle Khodr. Pendant la révolution en Syrie, elle dit avoir éprouvé un sentiment fort d’appartenance, d’être une citoyenne syrienne. « On avait la certitude que l’on allait changer les choses. » Graphiste, elle était très attentive à ce qui s’écrivait sur les murs de Damas et des autres villes de son pays pendant la Révolution. Ce mot, « liberté », tant de fois inscrit et systématiquement effacé par le pouvoir.

Elle et son mari ont pris la décision de partir en juin 2012. Non parce qu’ils étaient menacés physiquement, mais parce que la situation sécuritaire était difficile. Ils sont partis pour leurs enfants. Et se sont retrouvés à Beyrouth où ils ont été accueillis par des membres de leur famille. « On pensait rester quelques mois, revenir après l’été. » Quand Sana Yazigi a compris qu’ils ne rentreraient pas de sitôt, elle est restée déprimée pendant des mois. Et puis s’est imposée en elle l’idée de créer le site « Creative Memory ».

"Si je meurs avant toi je te confie l'impossible"  extrait du poème "Tibaq" (contrepoint) de Mahmoud Darwich, phrase écrite selon le syte calligrahique du script arabe le divani ou diwani par un groupe d'acitivistes civils ayant participé à de nombreux événements pacifiques © Groupe anonyme Le peuple syrien connaît son chemin "Si je meurs avant toi je te confie l'impossible" extrait du poème "Tibaq" (contrepoint) de Mahmoud Darwich, phrase écrite selon le syte calligrahique du script arabe le divani ou diwani par un groupe d'acitivistes civils ayant participé à de nombreux événements pacifiques © Groupe anonyme Le peuple syrien connaît son chemin

« Avant la Révolution, je tenais un agenda culturel en arabe et en anglais. Je collectais déjà beaucoup de choses sur place, je me documentais. En voyant tous ces talents exploser pendant la Révolution, toute cette énergie créatrice populaire, je me disais déjà qu’il fallait faire quelque chose. On créait des bannières, des slogans, des graffitis, des fresques, on changeait les paroles des chansons en y mettant des demandes sociales et politiques. Des artistes, en revenant des manifestations, dessinaient les manifestants, faisaient des caricatures. Je me suis dit : tout cela ne doit pas disparaître. Et pas seulement à Damas, partout. Alors j’ai lancé ce projet, « Creative memory », en arabe, en anglais et en français. »

Sur les réseaux sociaux et par bien d’autres canaux, Sana Yazigi réunit ces œuvres, ces calligraphies, ces expressions dispersées. Comme une banque de donnée de l’expressivité syrienne. Chaque document est sourcé, vérifié, localisé géographiquement et signé quand il n’est pas anonyme. Et longuement légendé (comme on peut le voir sous les trois photos illustrant cet article) Un travail d’archive conséquent. « Les œuvres viennent de partout. » Pas seulement de Damas. Sana Yazigi fat œuvre de mémoire et de salubrité publique si l’on peut dire. Entre Bachar el Assad et Daech et tous les groupes armés, il y a les gens dont on parle peu autrement qu’en termes de morts et de réfugiés. « Creative memory » maintient une visibilité à des œuvres, des mots que le pouvoir syrien ne veut pas voir. Bon nombre d’œuvres présentes sur le site n’existent plus : effacées, bombardées, anéanties. Une vingtaine sont exposées sous le chapiteau de Sens Interdits, place des Célestins. Il en existe vingt mille sur le site qui, ce 26 octobre, revient avec une présentation plus lisible, plus maniable et plus riche.

Festival Sens Interdits à Lyon et alentours, jusqu’au 29 octobre, programme ici.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.