jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

949 Billets

0 Édition

Billet de blog 24 nov. 2015

Romeo Castellucci (2) : l’effroi vrai du faux sang

jean-pierre thibaudat
journaliste, écrivain, conseiller artistique
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ni salle, ni scène. Le second volet du portrait de Romeo Castellucci proposé par le Festival d’Automne se déroule sur le sol nu de la grande Halle de la Villette où erre un public limité. Titre : Le Métope del Partenone.

Un liquide rouge sombre

L’immensité désagrège en partie la notion de public. Certains s’isolent ; d’autres s’agglutinent, à la façon d’un troupeau de moutons. Entrentdeux femmes et un homme portant une blouse et, marchant avec eux, une femme quelconque, une créature humaine comme on vient d’en croiser dans le métro. Les deux femmes en blouse blanche maquillent la femme anonyme en maculant son visage, ses vêtements, dessinant des plaies, des tâches, ravageant son visage. La femme maculée s’allonge.

C’est au tour de l’homme en blouse (peut-être n’a-t-il pas de blouse) de travailler. Le gros-œuvre, c’est pour lui. Il ouvre un bidon, verse sur le sol près du corps un liquide rouge sombre. Puis un autre bidon d’un rouge un peu plus clair. Les trois sortent. La femme allongée se tord alors de douleurs, hurle. On est là, à quelques mètres. On ne bouge pas. On est au théâtre. Tout est faux. Et pourtant, on suffoque, on a du mal à respirer. Tout est faux mais tout semble vrai. Vérité indécente, inouïe du simulacre.

Les images du Bataclan, de la rue de Charonne, du Carillon, vues et revues (journaux, télés) se superposent, obsédantes. Malaise. Malaise ? Avant le début, Romeo Castellucci est venu s’adresser à nous. Il dit que cette « action » est exactement celle qu’il a présentée à Bâle en juin dernier. Qu’il n’a rien changé. Qu’idéalement, cette action, « c’est être comme dans la rue ». Puis il parle en son nom : « cette action a le malheur particulier d’être un miroir atroce de ce qui est arrivé dans les rues de cette ville », les « images » peuvent sembler « obscènes dans leur exactitude inconsciente ». Il dit qu’il est conscient que « trop peu de temps a passé pour traiter cette masse informe de douleur », qu’il est « impuissant » et ne peut « rien faire face à l’irréparable que le théâtre représente » et qu’enfin, en étant là, dans ce lieu « signifie qu’il faut être présent et vivant devant les morts ».

"Madame, ouvrez les yeux"

On entend au loin (à l’autre bout de la halle) le pimpon d’une ambulance blanche comme on en a tant vu ces jours derniers. Elle s’approche, fend la foule. Ils sont quatre, trois hommes, une femme en uniforme de secouriste, d’urgentistes. Ils entourent la femme gémissante. « Madame, ouvrez les yeux, regardez-moi », « madame, serrez ma main ». Le matériel est déballé. Le chef commande du renfort au téléphone. Le cœur de la femme vacille. S’arrête. On masse son cœur. 1,2,3,4… On recommence. 1,2,3,4. C’est fini. Le cœur s’est définitivement arrêté. On remballe. On couvre le cadavre d’un drap blanc. Les quatre entourent le corps et un instant, une petite seconde, tout s’arrête. Ils ne bougent plus, se recueillent, saluent celle qui vient de perdre vie, celle qui n’appartient plus au monde des vivants. Ils repartent. Nous laissant avec la « morte ».

Alors on comprend la phrase que nous avait dite Castellucci. « On voit des corps tomber, on lit des énigmes projetées sur le mur. » C’est une devinette qui est projetée. Le jeu du « qui suis-je » comme à la télé, mais dans une langue infiniment belle. C’est un jeu, uneénigme. Il faut deviner. Le texte étant projeté sur le mur au-dessus de nous, on lève les yeux si bien que l’on délaissela femme « morte ». Quandle « qui suis-je ? » s’affiche après l’énigme, elle se relève. Au théâtre, les morts se relèvent toujours, elle emporte le drap blanc qui la recouvrait, va sous l’écran, se tourne vers nous, nous regarde, ne salue pas, sort.

Le théâtre, à mort

Il y aura ainsi sixcorps que l’on maquille, macule (liquides couleurs de sang, pisse, bile), six corps qui tombent, râlent agonisent et meurent sous le regard des secouristes. Six devinettes. Six corps qui se relèvent, nous regardent et sortent.Six actions qui se répètent sans se répéter. La répétition, constitutive du théâtre autant que le simulacre a, comme ce dernier, plus d’un tour dans son sac. Castellucciorganise une progression dans l’atteinte au corps. L’atrocité gagne du terrain. Les spectateurs qui formaient un cercle rapproché devant la première femme, s’éloignent indiciblement de corps en corps. Le théâtre gagne du terrain. Les secouristes-urgentistes répètent les mêmes mots, refont les mêmes gestes, se recueillent une seconde à chaque fois. L’action devient un rituel. Le théâtre gagne encore du terrain. Et l’on se prend au jeu, oui, au jeu des devinettes.

Scène de "Metopes du Parthénon' © Peter Schnetz

A la fin, entrent deux mini-voitures balayeuses. Elles vont et viennent, nettoient le sol, effacent toutes les traces, tandis que l’on entend une musique magnifique qui nous apaise, nous rend à la vie comme si le théâtre nous en avait sortis. 

Six morts accidentelles : aucun coup de feu, aucune fusillade, aucun massacre. Pas d’amalgame. Pas de sang : du rouge. Pas de morts : des corps qui tombent et se relèvent. Jamais aussi brutalement, aussi simplement, Castellucci n’avait approché l’essence même du théâtre dans son benoît mystère. Et la force, au-delà de la raison, de sa convention.

Dans les temps anciens, le Parthénon comptait 92 métopes, des bas-reliefs sculptés sur du marbre figurant le plus souvent des combats entre deux personnages et symbolisant, nous dit Wikipédia,« une opposition entre l’ordre et le chaos, la barbarie et la civilisation ». Les Chrétiens en ont détruit un bon nombre. Parmi ceux qui sont restés, quatorze se sont retrouvés en exil au British Museum, et un au Louvre. Phidias aura été le maître de ce vaste chantier.« Phidias a réalisé ici mieux que tout autre ce qu’a toujours voulu l’art grec : plutôt qu’humaniser la divinité, diviniser l’homme fait affleurer ce qu’il y a de divin en lui », écrit Bernard Hotzmann (cité dans le programme). Artiste jalousé, il fut accusé de bien des malversations. A tort, semble-t-il. Il fit de la prison et fut exilé à Olympie où il mourut.

La mort, c’est la plus belle chose que Romeo Castellucci ait jamais trouvée pour raconter la vie. Et dire, clamer, extirper la stupeur du théâtre, cette danseuse de l’entre-deux.

Grande Halle de la Villette dans le cadre du Festival d’Automne, du lun au sam à 13h et à 19h, dim 13h et 18h, jusqu’au 29 nov (placement libre debout).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Extrême droite : la semaine de toutes les compromissions
En quelques jours, le parti de Marine le Pen s’est imposé aux postes clés de l’Assemblée nationale, grâce aux votes et aux lâchetés politiques des droites. Une légitimation coupable qui n’augure rien de bon.
par Ellen Salvi
Journal — France
Garrido-Corbière : « Le Point », un journal accro aux fausses infos
Une semaine après avoir dû admettre que les informations concernant le couple de députés Garrido-Corbière étaient fausses, l’hebdomadaire « Le Point » a été condamné en diffamation dans une tout autre affaire en raison d’une base factuelle « inexistante ». Un fiasco de plus pour la direction de la rédaction, qui a une fâcheuse tendance à publier ses informations sans les vérifier.
par David Perrotin, Antton Rouget et Marine Turchi
Journal
Guerre en Ukraine : le grand bond en arrière climatique
Et si le climat était une victime de la guerre en Ukraine ? Face au risque de pénurie énergétique provoquée par le conflit, les pays européens préparent un recours accru au charbon et au gaz fossile. Une marche arrière alarmante, à l’heure de l’urgence climatique, qui met en lumière notre terrible retard en matière de transition écologique.
par Mickaël Correia
Journal
Viktor Orbán est-il de plus en plus isolé en Europe ?
Embargo sur le pétrole russe, État de droit, guerre en Ukraine... Sur plusieurs dossiers, le premier ministre hongrois, à l’aube de son quatrième mandat consécutif, diverge de la majorité des Vingt-Sept. Débat avec une eurodéputée et un historien spécialiste de la région.
par Amélie Poinssot

La sélection du Club

Billet de blog
Apprendre à désobéir
Les derniers jours qui viennent de s’écouler sont venus me confirmer une intuition : il va falloir apprendre à désobéir sans complexe face à un système politique non seulement totalement à côté de la plaque face aux immenses enjeux de la préservation du vivant et du changement climatique, mais qui plus est de plus en plus complice des forces de l’argent et de la réaction.
par Benjamin Joyeux
Billet de blog
Aucune retenue : l'accaparement de l'eau pour le « tout-ski »
J'ai dû franchir 6 barrages de police et subir trois fouilles de ma bagnole pour vous ramener cette scandaleuse histoire de privatisation de l'eau et d'artificialisation de la montagne pour le « tout-ski » en Haute Savoie.
par Partager c'est Sympa
Billet de blog
Les dirigeants du G7 en décalage avec l’urgence climatique
Le changement climatique s’intensifie et s’accélère mais la volonté des dirigeants mondiaux à apporter une réponse à la hauteur des enjeux semble limitée. Dernier exemple en date : le sommet des dirigeants du G7, qui constitue à bien des égards une occasion ratée d’avancer sur les objectifs climatiques.
par Réseau Action Climat
Billet de blog
Chasse au gaspi ou chasse à l'hypocrisie ?
Pour faire face au risque de pénurie énergétique cet hiver, une tribune de trois grands patrons de l'énergie nous appelle à réduire notre consommation. Que cache le retour de cette chasse au gaspillage, une prise de conscience salutaire de notre surconsommation ou une nouvelle hypocrisie visant préserver le système en place ?
par Helloat Sylvain