Romeo Castellucci (2) : l’effroi vrai du faux sang

Ni salle, ni scène. Le second volet du portrait de Romeo Castellucci proposé par le Festival d’Automne se déroule sur le sol nu de la grande Halle de la Villette où erre un public limité. Titre : Le Métope del Partenone.

Un liquide rouge sombre

L’immensité désagrège en partie la notion de public. Certains s’isolent ; d’autres s’agglutinent, à la façon d’un troupeau de moutons. Entrentdeux femmes et un homme portant une blouse et, marchant avec eux, une femme quelconque, une créature humaine comme on vient d’en croiser dans le métro. Les deux femmes en blouse blanche maquillent la femme anonyme en maculant son visage, ses vêtements, dessinant des plaies, des tâches, ravageant son visage. La femme maculée s’allonge.

C’est au tour de l’homme en blouse (peut-être n’a-t-il pas de blouse) de travailler. Le gros-œuvre, c’est pour lui. Il ouvre un bidon, verse sur le sol près du corps un liquide rouge sombre. Puis un autre bidon d’un rouge un peu plus clair. Les trois sortent. La femme allongée se tord alors de douleurs, hurle. On est là, à quelques mètres. On ne bouge pas. On est au théâtre. Tout est faux. Et pourtant, on suffoque, on a du mal à respirer. Tout est faux mais tout semble vrai. Vérité indécente, inouïe du simulacre.

Les images du Bataclan, de la rue de Charonne, du Carillon, vues et revues (journaux, télés) se superposent, obsédantes. Malaise. Malaise ? Avant le début, Romeo Castellucci est venu s’adresser à nous. Il dit que cette « action » est exactement celle qu’il a présentée à Bâle en juin dernier. Qu’il n’a rien changé. Qu’idéalement, cette action, « c’est être comme dans la rue ». Puis il parle en son nom : « cette action a le malheur particulier d’être un miroir atroce de ce qui est arrivé dans les rues de cette ville », les « images » peuvent sembler « obscènes dans leur exactitude inconsciente ». Il dit qu’il est conscient que « trop peu de temps a passé pour traiter cette masse informe de douleur », qu’il est « impuissant » et ne peut « rien faire face à l’irréparable que le théâtre représente » et qu’enfin, en étant là, dans ce lieu « signifie qu’il faut être présent et vivant devant les morts ».

"Madame, ouvrez les yeux"

On entend au loin (à l’autre bout de la halle) le pimpon d’une ambulance blanche comme on en a tant vu ces jours derniers. Elle s’approche, fend la foule. Ils sont quatre, trois hommes, une femme en uniforme de secouriste, d’urgentistes. Ils entourent la femme gémissante. « Madame, ouvrez les yeux, regardez-moi », « madame, serrez ma main ». Le matériel est déballé. Le chef commande du renfort au téléphone. Le cœur de la femme vacille. S’arrête. On masse son cœur. 1,2,3,4… On recommence. 1,2,3,4. C’est fini. Le cœur s’est définitivement arrêté. On remballe. On couvre le cadavre d’un drap blanc. Les quatre entourent le corps et un instant, une petite seconde, tout s’arrête. Ils ne bougent plus, se recueillent, saluent celle qui vient de perdre vie, celle qui n’appartient plus au monde des vivants. Ils repartent. Nous laissant avec la « morte ».

Alors on comprend la phrase que nous avait dite Castellucci. « On voit des corps tomber, on lit des énigmes projetées sur le mur. » C’est une devinette qui est projetée. Le jeu du « qui suis-je » comme à la télé, mais dans une langue infiniment belle. C’est un jeu, uneénigme. Il faut deviner. Le texte étant projeté sur le mur au-dessus de nous, on lève les yeux si bien que l’on délaissela femme « morte ». Quandle « qui suis-je ? » s’affiche après l’énigme, elle se relève. Au théâtre, les morts se relèvent toujours, elle emporte le drap blanc qui la recouvrait, va sous l’écran, se tourne vers nous, nous regarde, ne salue pas, sort.

Le théâtre, à mort

Il y aura ainsi sixcorps que l’on maquille, macule (liquides couleurs de sang, pisse, bile), six corps qui tombent, râlent agonisent et meurent sous le regard des secouristes. Six devinettes. Six corps qui se relèvent, nous regardent et sortent.Six actions qui se répètent sans se répéter. La répétition, constitutive du théâtre autant que le simulacre a, comme ce dernier, plus d’un tour dans son sac. Castellucciorganise une progression dans l’atteinte au corps. L’atrocité gagne du terrain. Les spectateurs qui formaient un cercle rapproché devant la première femme, s’éloignent indiciblement de corps en corps. Le théâtre gagne du terrain. Les secouristes-urgentistes répètent les mêmes mots, refont les mêmes gestes, se recueillent une seconde à chaque fois. L’action devient un rituel. Le théâtre gagne encore du terrain. Et l’on se prend au jeu, oui, au jeu des devinettes.

Scène de "Metopes du Parthénon' © Peter Schnetz Scène de "Metopes du Parthénon' © Peter Schnetz

A la fin, entrent deux mini-voitures balayeuses. Elles vont et viennent, nettoient le sol, effacent toutes les traces, tandis que l’on entend une musique magnifique qui nous apaise, nous rend à la vie comme si le théâtre nous en avait sortis. 

Six morts accidentelles : aucun coup de feu, aucune fusillade, aucun massacre. Pas d’amalgame. Pas de sang : du rouge. Pas de morts : des corps qui tombent et se relèvent. Jamais aussi brutalement, aussi simplement, Castellucci n’avait approché l’essence même du théâtre dans son benoît mystère. Et la force, au-delà de la raison, de sa convention.

Dans les temps anciens, le Parthénon comptait 92 métopes, des bas-reliefs sculptés sur du marbre figurant le plus souvent des combats entre deux personnages et symbolisant, nous dit Wikipédia,« une opposition entre l’ordre et le chaos, la barbarie et la civilisation ». Les Chrétiens en ont détruit un bon nombre. Parmi ceux qui sont restés, quatorze se sont retrouvés en exil au British Museum, et un au Louvre. Phidias aura été le maître de ce vaste chantier.« Phidias a réalisé ici mieux que tout autre ce qu’a toujours voulu l’art grec : plutôt qu’humaniser la divinité, diviniser l’homme fait affleurer ce qu’il y a de divin en lui », écrit Bernard Hotzmann (cité dans le programme). Artiste jalousé, il fut accusé de bien des malversations. A tort, semble-t-il. Il fit de la prison et fut exilé à Olympie où il mourut.

La mort, c’est la plus belle chose que Romeo Castellucci ait jamais trouvée pour raconter la vie. Et dire, clamer, extirper la stupeur du théâtre, cette danseuse de l’entre-deux.

Grande Halle de la Villette dans le cadre du Festival d’Automne, du lun au sam à 13h et à 19h, dim 13h et 18h, jusqu’au 29 nov (placement libre debout).

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