L’écriture de Simon Diard ne nous laisse pas tranquille

« La Fusillade sur une plage d’Allemagne » est sa première pièce à être publiée par Théâtre Ouvert et à être mise en scène par Marc Lainé. Une écriture nouvelle en quête d’autres récits, d’autres formes caressant le poil du mystère.

Scène de "Fusillade sur une plage  d'Allemagne © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Fusillade sur une plage d'Allemagne © Christophe Raynaud de Lage
Fusillade. C’est un mot qui nous est devenu familier. Rares sont les semaines où il ne surgit pas au détour d’un bulletin d’information. Vous êtes chez vous en train de prendre le petit-déjeuner, vous êtes dans votre voiture, vous êtes dans le métro, vous ouvrez un journal, vous lisez les infos sur votre portable ou vous l’écoutez, le mot est là. Il sonne bien. Il dit l’action, le geste, l’issue fatale voire le carnage. Vous ne savez pas grand-chose mais vous visualisez la scène. Cette pelouse dans une université du Texas, ce centre commercial dans une ville dont vous ignoriez l’existence, cet hôtel à Kaboul où vous deviez passer une nuit, ces corps déchiquetés, entassés, ces cris, ce sang. Et puis maintenant cette odeur à laquelle on ne s’habitue jamais, elle est là , prégnante dans vous narines. Vous rampez dans le silence (crainte des snipers, des balles perdues), un silence que vous qualifiez d’assourdissant, vous êtes comme hébété. Et puis la tranche de pain de mie surgit du grille-pain dans un fracas, une voix forte d’enfant vous frôle. Vous ouvrez les yeux. Des yeux que vous aviez fermés sans vous en rendre compte. Vous poursuivez votre petit-déjeuner, vous prenez la voiture, courez jusqu’au RER…

Qu’est-ce qui les réunit ?

La Fusillade sur une plage d’Allemagne, première pièce publiée de Simon Diard (né en 1982, formé à l’ENSATT), explore cette zone d’incertitude entre le probant, le probable, le non cernable et le possible, un tricotage de faits réels réinvestis par un immédiat imaginaire, une réalité qui soudain, par le biais de lunettes intérieures devient virtuelle et inversement. La pièce s’organise autour d’un centre invisible, d’un trou dans la narration disparate, un trou qui deviendra effectivement un trou, une fosse. On retrouve cette part de mystère, de pièce manquante au puzzle ou au dossier dans la seconde pièce de Simon Diard qui vient d’être publiée, Paranoid Paul.

Marc Lainé avait signé une mise en espace de La Fusillade sur une plage d’Allemagne en 2015, il en signe aujourd’hui la mise en scène. Mardi soir à Théâtre Ouvert, comme le veut la tradition maison initiée par Lucien et Micheline Attoun, la représentation était suivie d’une rencontre avec l’auteur et l’équipe du spectacle. Simon Diard a raconté la genèse de la pièce. Il n’est pas partie d’une intrigue, d’un axe, d’un lieu mais d’un magma de bribes d’écritures un peu comme le sculpteur des temps modernes part d’un tas de matériaux composites, s’y aventure sans un projet préétabli, soudant ici, entassant là, testant ses résistances, trouvant des lignes de force. Ainsi procède Simon Diard. Par un assemblage de tracés et d’approches, par morceaux qui se lient, s’attirent, des voix qui en viennent à cohabiter, à se répondre, à s’associer, à se prolonger. Qu’est-ce qui les réunit ? C’est en écrivant la pièce que l’auteur l’apprend autant qu’il le décide. Une part d’indécision demeure. La fin de la pièce n’en est par forcément une. Le spectateur est, de fait, invité à jouer les prolongations en rentrant chez lui.

De la chimère à l’aveu

Point dominant : la violence. Elle est là, dès la scène initiale, meurtrière (un homme blessé tue sa femme et ses enfants avant de retourner l’arme contre lui), peut-être un fantasme ou un rêve, qu’importe, les mots ont le même degré de réalité. Le garçon qui tire à vue sur la plage avec le semi-automatique de son père, l’enfant qui disparaît, un crâne qui explose... Un tas de fragments qui foutent le feu. S’ensuit « le silence de mort ».

C’est peut-être de ce silence-là que parle la seconde partie du spectacle où l’on retrouve les cinq autour d’une fosse. On ne verra jamais le corps de celui qui est allongé au fond de la fosse, mais on verra ce qu’il voit : les cinq qui se penchent vers lui. Mort ? Vivant ? Le tueur de la plage, est-ce bien lui ? Il est question d’un cadre, d’une bobine qui se dévide. « Qu’est-ce qu’il y a au bout de la bobine ? » demande une des cinq voix. Sans connaître la réponse. Toute réponse est hypothétique. De la chimère à l’aveu.

Les voix n’ont pas de nom mais un numéro (de un à cinq) ce qui laisse le loisir au metteur en scène d’imaginer des personnages avec ceux qui vont leur donner corps, soit quatre acteurs, Ulysse Bosshard, Jonathan Genet, Mathieu Genet, Olivier Werner, et une actrice, Cécile Fisera. Avec raison, la mise en scène de Marc Lainé ne cherche pas à combler les interstices, mais à les affirmer (peut-être aurait-il pu aller encore plus loin). Au risque, assumé, de perdre le spectateur habitué à plus de rationalité. Si bien que ledit spectateur, à son tour, cherche des liens, des pistes…

Théâtre Ouvert, les mar et mer à 19h, veu, ven et sam 20h, ainsi que le lun 29 à 20h, jusqu’au 10 février ;

Théâtre national de Strasbourg du 14 au 23 février.

Les pièces La Fusillade sur une plage d’Allemagne et Paronoid Paul (You stupid little dreamer) sont parues dans la collection Tapuscrit de Théâtre Ouvert.

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