Anne-Cécile Vandalem ne perd pas le Nord

Après « Tristesse », voici « Arctique ». D’un spectacle l’autre, l’artiste belge Anne-Cécile Vandalem affirme un univers fictif et scénique hanté par tout ce que charrie le mot Nord. En route pour le Groenland, dans un futur proche à l’heure des ravages du réchauffement climatique, à bord d’un paquebot échoué et de ses fantômes; une histoire joliment interlope.

scène de "Arctique" © Christophe Engels scène de "Arctique" © Christophe Engels
Anne-Célie Vandalem est une fille du nord, du froid, de la brume. Elle adore emmitoufler les corps pour mieux y enfouir leur mystère, poser des pièges à loup dans ses espaces, rendre palpable un hors-champ confiné. Elle aime ce qui échappe, ce qui brouille les cartes et nous embrouille, elle se sent chez elle dans le noueux, le touffu, l’insolite. Elle aime rêvasser en voyant des traces dans la neige, en entendant des bruits qui claquent dans la nuit, elle aime se faire peur et nous faire peur.

L’attirance du Grand Nord

On avait tardivement découvert en France cette artiste belge avec Tristesse au Festival d’Avignon il y a deux ans, elle y était revenu avec Arctique l’été dernier. Après avoir tourné, ce spectacle arrive à Paris à l’heure où la ville se pèle le jonc et où la nuit tombe fissa. Sortir un soir de bruine venteuse de la station de métro porte de Clichy et longer une enfilade de palissades tristement dépourvues du moindre graffiti, marcher sur un sol instable en circulant entre les flaques pour rejoindre là-bas les ateliers Berthier gardés par d’affables vigiles, constitue les conditions idéales pour entrer dans l’atmosphère interlope du nouveau spectacle d’Anne-Cécile Vandalem.

Rétrospectivement, on peut voir Tristesse comme une première étape dans un village danois en hiver ou, si l’on veut, un camp de base sur la route du Grand Nord pour atteindre Arctique. C’est bien sûr une hypothèse farfelue, je veux dire imaginaire, mais Anne-Cécile Vandalem qui s’y connaît en hypothèses farfelues, pousse justement à l’imaginaire comme d’autres poussent au crime. La preuve : il y a toujours un crime qui rôde au coin de ses spectacles (du moins, les deux derniers).

« Depuis toute petite, je suis attirée par le Grand Nord. Je n’ai jamais cherché à comprendre pourquoi ni d’où venait cette attirance mais une image n’a eu de cesse de me hanter : celle de ma propre mort sur la banquise », écrit-elle en préambule d’un texte qui raconte la genèse de ce projet. Par ailleurs, Anne-Cécile Vandalem affirme, haut et fort, que l’être humain a « besoin d’histoires », qu’il ne saurait vivre sans cela. Une évidence qu’il est toujours bon de marteler.

Joignant quête personnelle et plaisir collectif, il ne lui restait plus qu’ à écrire une fiction à rebondissements avec une mort advenant dans un coin du Grand nord, c’est ce qu’elle fait dans Arctique. « Cette façon de faire est aussi ce qui me permet d’exister, sur un plan plus personnel. Une manière de trouver une place dans le monde. Si je ne pouvais pas transformer ce que je vois, de façon positive ou non, je ne pourrais pas m’en sortir », dit-elle encore. Il est rare qu’une autrice-metteuse en scène de théâtre parle ainsi, sincèrement et sans fard.

Engagement dans l’imaginaire

Anne-Cécile Vandalem est donc allée dans le Grand Nord pendant l’été 2016. Et comme c’était à prévoir et à espérer (pour parler comme l’un de ses compatriotes belges), elle y a trouvé ce qu’elle cherchait : un terrain fertile. Venue étudier les conséquences du réchauffement climatique au Groenland, elle a vu les bouleversements que cela engendrait et engendrerait d’un côté sur la circulation des navires désormais largement ouverte et, de l’autre, les conséquences contrastées que cela aura sur la société groenlandaise, la richesse des uns ne faisant pas le bonheur des autres. Sans parler du tourisme puisque, les glaces et les iceberg fondant comme des glaçons dans un verre de whisky, désormais des bateaux de croisières pourront circuler. Le premier d’entre eux devant s’appeler le Crystal Serenity. Rien de surprenant : c’est là un nom familier aux bateaux de grand luxe qui font le tour du monde, du moins de la Méditerranée ou de l’Afrique.

Anne-Cécile Vandalem aurait pu en rapporter un théâtre documentaire de plus, exposant sur scène un Groenlandais victime du néolibéralisme avec discours à l’appui ; c’est mal connaître cette fille du Nord avec laquelle Jacques Brel aurait adoré boire des coups et parler d’amour. Pour elle, le théâtre n’est pas une tribune mais un champ de mines, tout autant qu’un terreau où imaginaire et engagement font la paire.

C’est sur ces bases que l’imagination galopante (elle a toujours un coup d’avance) d’Anne-Cécile Vandalem nous propulse en 2025, c’est-à-dire dans un futur proche, sorte d’anticipation de notre futur présent. Lors de sa première traversée en 2017, raconte-t-elle, l’Arctic Serenity heurte une plate-forme pétrolière. Manque de vigilance d’un capitaine en proie désormais au remords ? Acte de sabotage ? Accident inexpliqué ? Une militante écologiste présente sur le navire avec sa petite fille restera coincée dans sa chambre au moment de l’évacuation du navire. Geste malveillant ? Etait-elle vivante au moment de l’évacuation ? Endormie ? Fraîchement assassinée ? L’organisme écologique auquel elle appartient sera accusé de sabotage. Par la suite, le navire est ramené au Groenland et devient un hôtel de luxe. C’est là que se rendent, en 2025, des personnages qui ont reçu chacun une lettre anonyme. Ils se présentent sous une fausse identité. Car tous, en fait, connaissent fort bien le navire, on le comprendra petit à petit. N’en disons pas plus.

L’histoire est embrouillée à souhait, on se perd délicieusement sur des fausses pistes qui ne sont peut-être pas si fausses, etc. On n’y comprend rien mais on s’en fout. On dérive peu à peu vers un réalisme onirique, nocturne avec brouillard, lampes électriques, ours blanc, lambeaux de phrases en langue étrangère. On entre dans un roman de Conrad pour sortir dans un roman polaire écrit par un Jules Verne dansant la fameuse danse des ours avec Walter Scott, le tout filmé par Kaurismaki accompagné par des musiciens old style à fendre l’âme et une chanteuse à robe rouge (l’excellente Epona Guillaume) comme dans un film de David Lynch. Car Anne-Cécile Vandalem, femme-orchestre, avec sa compagnie Das Fräulen (Kompanie) fait autant du théâtre filmé que du cinéma théâtralisé, quand elle ne fait pas du théâtre d’enfants pour adultes, de l’horror show pour tous et du music-hall pour tout un chacun, sur fond d’engagement personnel... Arctique, c’est tout ça.

Odéon-Théâtre de l’Europe, aux ateliers Berthier, jusqu’au 10 février. Puis Comédie de Saint-Etienne les 14 et 15 fév, Schaubühne de Berlin les 4 et 5 avril.

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