Dernières nouvelles de l’arpenteur Sobel

Metteur en scène octogénaire sur la brèche, lecteur à jamais inassouvi, Bernard Sobel, dans « Le secret d’Amalia » scrute deux chapitres du « Château » de Kafka  et remet en piste son « dernier » spectacle, « Les Bacchantes » d’Euripide. Infatigable et indispensable Nanard.

Scène du spectacle "Le secret d'Amalia" © Hervé Bellamy Scène du spectacle "Le secret d'Amalia" © Hervé Bellamy

C’est avec la dernière pièce connue d’Euripide, Les Bacchantes, que Bernard Sobel, né l’année du Front populaire, avait pensé clore six décennies d’aventures théâtrales, une centaine de spectacle au compteur, et la création d’un lieu devenu incontournable grâce à lui et ses collaborateurs : l’ensemble théâtral de Gennevilliers devenu aujourd’hui le T2G. Et bien non. Non seulement il remet le couvert de ce dernier spectacle en le reprenant là où il l’a créé, mais il en crée un nouveau, Le secret d’Amalia, d’après deux chapitres du Château, le dernier roman (inachevé comme les autres) de Franz Kafka. Quel animal ce Sobel ! Quel animal que l’homme, rétorque-t-il, en citant Molière. L’homme, c’est au fond son seul sujet, celui qui a guidé ses choix de pièces nous dit-il encore, un « homme qui met en danger sa propre espèce, d’où peut-être le cri d’ Amalia ».

"La jeune fille au collier de grenats"

C’est Olga, la sœur d'Amalia qui parle à K lorsque le spectacle commence. Elle raconte la fête des pompiers qui s’est déroulée trois ans auparavant. Le père des deux sœurs, cordonnier, était le troisième moniteur d’’exercices des pompiers. Bien que faisant montre d’un « regard sombre » qui depuis ne l’a plus quitté, se souvient Olga, Amalia brillait avec sa belle robe blanche et le collier en grenats de Bohème que sa sœur lui avait mis autour du cou.

Trois ans après le père est une loque qu’il faut nourrir à la petite cuillère et la mère ne vaut guère mieux. « Trois ans ont suffi à faire ça de lui ? » s’interroge K. « Trois ans ou plus exactement les quelques heures d’une fête » dit Olga qui raconte tout dans le désordre. Sordini, l’un des fonctionnaires redoutés du château où l’arpenteur (où prétendu tel) K rêve de pénétrer, était présent à la fête, distant, silencieux. A un moment, son regard « s’arrête à Amalia », il doit lever les yeux pour la regarder « car elle était bien plus grande que lui » (traduction de Jean-Pierre Lefebvre).

Le lendemain matin, la famille est tirée d’un sommeil par un cri d’Amalia.

Elle est à la fenêtre, tient en main une lettre. Olga la rejoint, lit la courte missive adressée « à la jeune fille au collier de grenats », une lettre « rédigée dans les termes les plus orduriers qui soient » raconte Olga. En la tutoyant, Sordini lui intime l’ordre de venir immédiatement au château et se fait menaçant : « ou alors...» Passant outre, Amalia déchire la lettre et la jette au visage du coursier du château venu l’apporter. Amalia désobéit, elle dit non comme Antigone.

"Culturel-Solidaire"

Dès lors, la »faute » d’Amalia rejaillit sur toute la famille. Les clients reviennent chercher leurs chaussures données à réparer, il est mis fin aux fonction que le père occupait chez les pompiers, etc. Amalia aurait-elle dû agir autrement ? User de ruses ? Ou bien était-ce la seule issue ? Olga et K en discutent.

Das Schloss, le titre du livre en allemand signifie château mais aussi serrure ou verrou, précise le philosophe Daniel Franco qui a collaboré avec Bernard Sobel sur ce spectacle fait avec trois fois rien: quelques rangées de chaussures usagées, un fauteuil, un radiateur. Les trois acteurs ont déjà travaillé avec Sobel. Valentine Catzeflis (Olga) sur Le duc de Gothland de Grabbe, Mathilde Marsan (Amalia) sur Nathan le sage de Lessing, Mathieu Marie (K.) sur le Duc de Gothland et Les Bacchantes. Ils sont impeccables. Cela dure une petite heure, c’est dens juste ce qu'il faute et mystérieux, fluide et fuyant comme une fugue.

Le secret d’Amalia se donne au 100 (car situé au 100 rue de Charenton à Paris dans le XIIe), un établissement « culturel-solidaire ». Dans les étages, des « espaces de travail mutualisés » pour artistes. Lieu de travail actif depuis 2008, son directeur Frédéric de Beauvoir a ouvert le 100 au public depuis septembre dernier avec une salle de 50 places. Chaque mois, une programmation autour d’un thème. Ce mois-ci : « Kafka ou les temps modernes ». Dans la grande salle du bas agrémentée d’un bar, sont exposées de grandes toiles-collages de Gérard Venturelli inspirées du Château de Kafka sous le titre Amalia ou les secrets d’un corps insoumis. Insoumis, c’est un mot qui colle bien à l’arpenteur Sobel. Après s’être frayé à pied un chemin dans la fumée des cigares de Brecht et séjourné dans bien des îles volcaniques, ayant récemment transité par un camp en Grèce, il en arrive aujourd’hui à arpenter dans la brume les pentes du mont Kafka. Quel homme !

Le secret d’ Amalia au 100 , du mar au sam 19h30, jusqu’au 1er fév.

Les Bacchantes , Théâtre de l’Epée de bois (Cartoucherie) du 19 au 23 fév, mer 19, jeu 20, ven 21, sam 22 à 20h30, sam 22 et dim 23 à 17h, (lire ici)

 

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