Jean Rouch et Edgar Morin, héros d’un spectacle du groupe belge Nabla

Voué à la « jeune création contemporaine », le festival de théâtre WET à Tours est un lieu de découvertes et de rencontres des plus réjouissants. Parmi les aventures naissantes de cette troisième édition, outre celles déjà repérées dans ce blog, on a fait la connaissance d’un groupe de jeunes Belges à la recherche du bonheur.

Il faudrait un jour faire l’inventaire à la Prévert des halls de théâtre qui sont censées être accueillants pour justement accueillir le public. Dans les vieux théâtres à l’italienne de notre hexagone, la chose est pliée en quelques mètres carrés : on va à la caisse et au contrôle et ensuite on entre tout de suite après dans la salle ou bien on va au fumoir (de plus en plus rare) ou au bar généralement à l’étage. Le hall n’y est pas une salle des pas perdus.

Hall dégâts

Un jour (était-ce à la suite d’André Malraux, cet accro à la grandiloquence, qui alla jusqu’à parler de « cathédrales de la culture » ?), on ne sait trop qui ni quand, quelqu’un – un directeur carburant à l’ego, un haut fonctionnaire prétentieux de la rue de Valois, un architecte gonflé d’orgueil ou un mauvais lecteur de Malraux – a inventé le hall du théâtre de la fin du XXe siècle et qui sévit encore au siècle suivant. Ce hall est souvent vaste, froid, pas accueillant du tout, intimidant même, propice aux courants d’air malfaisants, souvent très haut de plafond. En outre, dès que deux voix s’y élèvent, c’est bonjour la cacophonie. Enfin, il a une fonction de rite de passage : il faut le franchir (tel un obstacle ou une forêt) pour atteindre la salle, bref : la culture, ça se mérite.

Scène de "J'abandonne une partie de moi que j'adapte" © Dominique Houcmant Goldo Scène de "J'abandonne une partie de moi que j'adapte" © Dominique Houcmant Goldo

Aux Pays-Bas, on entre souvent dans un théâtre par le bar, ce par quoi on constate que les Hollandais sont des gens bien ordonnés et ont du savoir-vivre. Ce n’est pas le cas en France où le bar, je veux dire la cafeteria, est généralement repoussée au fond du hall des théâtres d’aujourd’hui, parfois à l’étage, souvent en contre-bas comme c’est le cas pour le Théâtre Olympia de Tours, inauguré il y a une dizaine d’années.

Et pourtant, dans ce hall du Théâtre Olympia mal foutu avec sa cafèt’ riquiqui, il régnait une belle ambiance ce week-end pour le festival WET (comme Week-End Théâtre, je suppose), un « festival de jeune création contemporaine » et théâtrale. En deux jours, on pouvait voir une dizaine de spectacles dont la plupart étaient des premiers spectacles. Cela allait du spectacle fait à la sortie des écoles de théâtre entre potes au spectacle mûri dans l’ombre depuis plusieurs années.

Dix d’un coup

Parmi les dix figurait le magnifique spectacle Je suis la bête de Julie Delille créé récemment à Châteauroux (lire ici) et Le Monde renversé, le premier spectacle prometteur des quatre filles du collectif Marthe vu au Théâtre de la Cité internationale (lire ici). N’ayant pu rester qu’un jour, je n’ai donc pas vu tous les autres spectacles, loin de là. Mais, outre ceux que je viens de citer, un spectacle m’est apparu plus achevé, plus punch, plus enjoué et plus accompli que d’autres : J’abandonne une partie de moi que j’adapte, mis en scène par Justine Lequette du groupe Nabla, co écrit et joué par Léa Romagny, Rémi Faure, Benjamin Lichou et Jules Puibaraud, des acteurs qui viennent de sortir de l’excellente école de théâtre de Liège, l’ESACT.

Mais avant d’y venir, deux mots sur le mode de sélection qui est tout de même le nerf de la guerre des festivals de ce type. Lorsque Jacques Vincey a été nommé à la tête du CDN de Tours il y a trois ans, ce festival faisait partie de son projet. Il en a confié l’organisation et la sélection au JTRC, le Jeune Théâtre en Région Centre-Val de Loire. Depuis 2005, chaque année, sept jeunes comédiens et techniciens après leur cursus dans les écoles de théâtre (Montpellier, Bordeaux, Lille, ENSATT, etc.) sont recrutés pour un an et viennent renforcer l’équipe artistique, complétant ainsi leur formation sur le terrain. Ils sont encadrés par les pros de la maison, réalisent des formes itinérantes répétées dans de bonnes conditions, interviennent ici et là.

Le festival WET c’est leur affaire, celle d’un groupe mixte regroupant des recrutés de l’an dernier et ceux de cette année. Ils sont allés voir des maquettes, des répétitions, des premières, se déplaçant souvent à deux, ils ont visionné des vidéos, épluché des dossiers. Régulièrement, ils se réunissent, discutent ferme et finissent par établir une liste de spectacles qu’ils proposent à la direction. Jacques Vincey valide généralement leur choix. Ce sont donc eux qui ont repéré le spectacle du groupe Nabla.

Jean et Edgar

Le point de départ de J’ai abandonné une partie de moi-même que j’adapte est le film Chronique d’un été que Jean Rouch et Edgar Morin avaient réalisé en 1960 en allant voir des Français et en leur posant la question : « C’est quoi le bonheur pour toi ? » A partir de cette base, le spectacle se livre à une réflexion en formes de saynètes sur l’état de nos sociétés aujourd’hui, sur le management des vies, l’évolution des mots comme ceux de « travail » ou d’« ouvrier » en faisant l’aller-retour entre 1960 et aujourd’hui. Un acteur tient le rôle de Jean Rouch, un autre d’Edgar Morin, les deux autres font les anonymes en reprenant le débit des voix de 1960, très différent de celui d’aujourd’hui, sans parler du vocabulaire et des valeurs. Et, à la scène suivante, cela rebondit sur aujourd’hui, le tout avec un décor qu’ils recomposent à chaque scène entre une table, une bibliothèque, des chaises et une lampe qui descend des cintres. Moment fort : celui où un acteur dans le rôle du PDG néolibéral parlant le Macron couramment et s’adressant à des ouvriers qui lui tiennent tête devient, par étapes, un tribun politique s’adressant au peuple depuis une estrade et tenant des propos populistes flattant l’auditoire. C’est fin, rythmé, très inventif. Jouissif. Comme l’écrit leur compatriote Henri Michaux : « Parfois, tout d’un coup, sans cause visible, s’étend sur moi un grand frisson de bonheur. »

J’abandonne une partie de moi que j’adapte se donnera les 25 et 26 avril à Mons, puis ira au Off d’Avignon au Théâtre des Doms (lieu dédié à la Belgique), du 6 au 26 juillet.

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