Arrestation du metteur en scène et cinéaste russe Kirill Serebrennikov

Le président russe n’apprécie guère les artistes indépendants et impertinents. Kirill Serebrennikov en est un. Accusé de détournements de fonds, il vient d’être arrêté et risque dix ans de prison.

Saint-Pétersbourg, ville chère à Vladimir Poutine. Un artiste, Kirill Serebrennikov, dont le président russe n’apprécie aucunement l’irréductibilité, l’indépendance et sa popularité auprès de l’intelligentsia et d’une certaine jeunesse avide de liberté et d’impertinence, séjourne dans la ville. Il y prépare le tournage d’un film dont le héros est une star disparue de la scène rock soviétique, Viktor Tsoï.

De la perquisition à l’arrestation

Dans la nuit du 21 au 22 août, mandatés par le Comité d’enquête – un bras judiciaire créé par Poutine et qui lui est directement lié –, des hommes viennent arrêter Serebrennikov. Il est aussitôt transféré à Moscou et présenté ce mercredi 23 août devant un tribunal moscovite, menotté et entouré par des hommes cagoulés. La juge du tribunal de Basmany lui signifie qu’il est accusé de détournement de subventions publiques à hauteur de 68 millions de roubles (un million d’euros). Il risque dix ans de prison.

L’accusation porte sur un projet, « Plateforme », mené par le 7e studio (que dirigeait alors Serebrennikov) entre 2011 et 2014, avant que Kirill Serebrennikov ne devienne le directeur artistique du centre Gogol en 2012 et fasse de ce théâtre vieillot et somnolent un lieu chatoyant, multipliant les activités et les spectacles n’ayant pas froid aux yeux. L’artiste rejette toutes ces accusations qui lui semblent « improbables, absurdes et incroyables ».

Tout avait commencé en mai dernier par une perquisition à son domicile et au centre Gogol. Et la mise en détention provisoire de plusieurs personnages de l’aventure dont l’ex-comptable, Nina Masliaïeva. C’est le témoignage de cette dernière qui aurait étayé la présente accusation. Personne n’est dupe. En Russie, quand le pouvoir veut s’en prendre à quelqu’un jugé trop indépendant, trop critique ou trop curieux, on commence par une perquisition, on poursuit par une enquête fiscale ou une accusation de détournement de fonds. Staline fusillait, Poutine emprisonne ou voit miraculeusement ses opposants, comme Boris Nemtsov, se faire assassiner à deux pas du Kremlin. Le but est le même : faire taire toute contestation.

« Ne céder rien »

La perquisition de mai constituait un avertissement. Serebrennikov aurait pu trouver refuge à l’étranger où ses films ont été primés, où ses spectacles ont été invités (en France à Chaillot et au Festival d’Avignon), ou s’assagir, cesser d’attiser les fureurs de l’église orthodoxe qui voit en lui une sorte d’artiste pornographique et satanique qui, de plus, ne fait pas mystère de son homosexualité. Mais il ne s’est pas assagi, et il n’a pas fui. En juillet, Serebrennikov avait mis en scène au Bolchoï un ballet consacré à Rudolph Noureev. On y voyait une photo de ce dernier dans le plus simple appareil. Le spectacle avait été retiré de l’affiche avant la première sous l’impulsion du ministre de la Culture Vladimir Medinski qui n’y voyait que de la propagande homosexuelle.

En Russie et partout dans le monde, l’émoi est grand. Du cinéaste Pavel Louguine à la veuve de Soljenitsyne en passant par Irina Prokhorova (la sœur du milliardaire Mikhail Prokhorov) qui dirige une remarquable maison d’édition, ou encore la romancière Ludmila Oulitskaïa qui parle de Serebrennikov comme de « quelqu’un d’absolument indépendant et incontrôlable, un artiste libre au sens le plus entier du terme ». « C’est évidemment une arrestation politique », a déclaré Olivier Py, le directeur du Festival d’Avignon. Ce que dément, bien entendu, le Kremlin.

Les élections présidentielles approchent en Russie. Poutine veut-il faire du cas Serebrennikov un exemple de ligne rouge à ne pas franchir pour les artistes, comme il l’avait fait naguère du cas Mikhail Khodorkovski pour les oligarques ? Lorsque son procès aura lieu, si Serebrennikov est condamné à plusieurs années de prison, le message sera limpide.

Souvenons-nous de ce que disait Pouchkine des rapports de l’artiste au pouvoir :

« N’avoir de compte à rendre qu’à soi-même / Être son serviteur, à soi seul complaisant / Loin du pouvoir, sans livrée, tête haute / Ne céder rien, errer, çà et là à son gré / Admirer les beautés divines de ce monde /  Vivre joyeusement, se laisser attendrir / Par les splendeurs de l’art, par les voix inspirées / Il n’est pas d’autres droits, cela seul est le bonheur. »

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