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Billet de blog 26 février 2017

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Dieudonné Niangouna et Sony Labou Tansi aboient quand passe le théâtre

En montant « Antoine m’a vendu son destin » de Sony Labou Tansi, en écrivant « Sony chez les chiens » et en mettant en scène ces deux pièces tout en les jouant, Dieudonné Niangouna honore son maître en l’offrant aux chiens. C’est un jeu, c’est du théâtre chien.

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Illustration 1
Scène de "Antoine m'a vendu son destin/Sony chez les chiens" © Christophe Raynaud de Lage

C’est un vieux constat : au théâtre les morts ont la vie dure. Morts dans leur lit, sur un champ de bataille, assassinés, pendus ou étouffés de notoriété officielle, la vie leur manque. C’est ainsi que depuis sa disparition à 47 ans en 1995, le poète, romancier, dramaturge et homme de théâtre congolais Sony Labou Tansi n’a jamais été aussi vivant, si l’on en juge par la publication récente d’inédits ou la réédition de son théâtre complet chez Lansman.

« La sorcellerie du devenir »

Les poètes morts sont comme des personnages, ils veulent encore jouer un rôle, alors il reviennent sur la scène (du monde). Subrepticement ou orgueilleusement avec l’air de ceux qui ont tout vu, à qui on ne la fait plus, ils se font passer pour des dieux, des éléphants, des singes, des oiseaux, ils aiment porter des masques pour mieux démasquer les faux héritiers, les voleurs.

De leur côté, les poètes vivants aiment aussi parler aux morts, dans les cimetières, dans leur lit, dans leur tête, au théâtre c’est la moindre des politesses. Dieudonné Niangouna, auteur et acteur congolais, est ainsi. Comme tout ce qu’il fait, cela tient du débordement. Non seulement il convoque le défunt Sony Labou Tansi (qu’il avait un peu croisé de son vivant) et, au passage, ses œuvres complètes et sa vie bien remplie, mais il instaure un dialogue permanent avec son œuvre. Premier mots du prologue de sa pièce Sony chez les chiens en 6 chienneries (anciennement scènes ou tableaux) :

« L’autre fois j’ai dit à Sony Labou Tansi, on n’aurait pas dû se croiser, vieux, que j’allais rester chez moi au pieu... J’ai dit à Sony Labou Tansi : t’inquiète, mon vieux, je fais mon œuvre, mais je termine la tienne. » Et après que Niangouna a parlé de l’écriture comme de « la plus belle sorcellerie de la naissance des choses » et ajouté qu’elle est « la sorcellerie du devenir », Sony lui répond : « oui, c’est toi, Dido, c’est toi qui as raison. » Alors Dieudonné, « devenu Dido par la force de Sony », déploie « La Sonyfication des énergies ».

Il joue un sale tour d’amour en envoyant Sony comparaître chez les chiens dans une pièce qui est comme le noir miroir de la pièce de Sony Labou Tansi Antoine m’a vendu son destin. Dido Niangouna met en scène ces deux pièces dans la même soirée. Un enchâssement permanent. De souffle à souffle. Dans l’héritage de la Phratrie léguée par l’écrivain congolais Sylvain Bemba (1934-1995) et portée jusqu’aux rives du théâtre par Tchicaya U Tam’si (1931-1988) auquel Sony empruntera son nom.

« L’ouvrier du refus »

La pièce de Sony Labou Tansi est l’histoire d’un complot, mais un « complot loufoque » organisé par le chef de l’Etat Antoine lui-même pour devancer ceux qui s’agitent pour lui piquer la place. La prison où il se laisse enfermer volontairement par stratagème deviendra un piège mais quand, in fine, les puissances occidentales le supplient de revenir diriger le pays pour ne pas le laisser partir à la dérive, Antoine décline,                    s’« improvise ouvrier du refus ». Et quand les délégués des forces armées du pays viennent à leur tour « négocier la concordance nationale », il leur répond :

« Négociez, messieurs, négociez le bordel et la vérole, négociez la magouille, la zizanie, les pots-de-vin et la pacotille luisante des bric-à-brac, négociez votre rôle de singes de l’Histoire, diplômés en agenouillements et en clowneries simiesques, négociez votre fonction d’aboyeurs alternés, intégrés et idéologiques. Mais de grâce, comprenez qu’Antoine est le grand feu flambant, l’espoir et l’avenir, l’immense baobab destiné à inverser les regards et, qu’à ce titre, Antoine n’est pas négociable ».

C’est par cette langue flamboyante, et nerveuse, née de la parole et faite pour être proférée que Dido Niangouna est l’héritier direct de Sony Labou Tansi. « Je suis la gueule de secours de Sony, son rechange et son museau », écrit-il. Deux auteurs qui ne cessent de parler « la parole du ventre » (Dieudonné Niangouna) de « l’humanité bâclée » (Sony Tabou Tansi) à travers leur pays, le Congo, et à travers la langue de ceux qui ont colonisé la région, la langue française. Sony Tabou Tansi résume ces rapports aussi conflictuels que productifs, en une belle formule : « Je n’ai jamais eu recours au français, c’est lui qui a eu recours à moi. » Il l’a diablement enrichi.

« Tout nommer »

Dans Sony chez les chiens, Niangouna aboie l’éloge de celui auquel, jeune homme, il alla porter ses premiers poèmes. Mais c’est un éloge renversé : un jeu de massacre, impitoyable et carnassier. Sony fait face à un tribunal de chiens. Des chiens affamés comme des loups. Ils accusent Sony de tous les maux, de toutes les traîtrises : « Et d’abord qu’est-ce qu’il a fait pour le théâtre ici ? Il a passé toute sa carrière à aller faire rire les blancs de Limoges en parlant de notre misère ! Comme si nous "on" n’avait pas besoin de rire de nous-mêmes ! »

Limoges, c’est la ville du Festival international des Francophonies. C’est au troisième Festival, en 1986, que Sony Labou Tansi et son Rocado Zulu Théâtre créèrent Antoine m’a vendu son destin.

« Tout nommer, nommer jusqu’à ce que la gueule démissionne », écrivait-il dans une lettre à un ami. Dido s’y emploie en égrenant dans sa pièce la longue liste (cinq pages) de ses amis chiens artistes ou pas, avant de porter l’estocade : « Aucun de ces chiens ne t’a maudit ! Et toi tu les a foutus dans le pâté ! Sony t’es ingrat ! Tu sais qu’y a pas plus bas que quelqu’un qui fait du théâtre dans ce con de pays de chiens. C’est un individu ! Ce que tu nous a énervés comme une fille qui découvre ses règles à nous parler de ton vagin sans cesse, matin, midi, soir, vagin, vagin, vagin, vagin, va, vagin, vagin, vagin de chien ! Dégueulasse ! Tuez-le encore ! Fusillez-le dans les yeux, le ventre et les couilles. » La mort est un baiser. Sony définissait son métier d’écrire en quatre mots : « être dingue sans déconner. »

Dans sa pièce, Dieudonné Niangouna apostrophe amicalement « Greta Rodriguez de la Corse » qui vient de publier des « inédits de Sony ». Le nom est écorché mais l’information exacte : Greta Rodriguez-Antoniotti a réuni les Textes critiques de Sony Labou Tansi devenus pour la plupart introuvables. On y lit ceci, extrait d’un vieux numéro de la revue Autrement : « Je travaille sur le théâtre parce qu’il est la meilleure possibilité de mettre les choses à la dimension du corps, du sang, de la sueur, de l’aura, du muscle qui dit sa part du monde à voix basse ou bien à haute voix. L’acteur est la seule occasion qui nous reste de donner la chair de poule aux choses et à l’idée. » Dido, Dieudonné Niangouna, est cet acteur-là.

Théâtre de la Colline, du mer au sam à 20h, mar 19h, dim 16h, jusqu’au 18 mars.

Sous le titre Encre, sueur, salive et sang, un choix de ses textes critiques au Seuil (l’éditeur de ses romans), 208 p., 17€. A lire aussi : La Chair et l'Idée, théâtre et poèmes inédits, témoignages, regards critiques, éditions Les Solitaires intempestifs, 368 p., 15€.

Sony chez les chiens suivi de Blues pour Sony de Dieudonné Niangouna et Antoine m’a vendu son destin de Sony Labou Tansi sont édités chez Acoria, 12€ chaque volume.

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