Wet, un festival qui se mouille, la preuve par Camille Dagen

Pour sa quatrième édition, le festival Wet piloté par le CDN de Tours et consacré à la jeune création proposait neuf spectacles. A nos yeux qui n’ont pas tout vu, se détachait du lot « Durée d’exposition », un spectacle conçu par Camille Dagen.

Scène de "Durée d'exposition" © Lucas-Horrenburg et Camille Padilla Scène de "Durée d'exposition" © Lucas-Horrenburg et Camille Padilla
Chaque année à Tours, le festival Wet propose au public de découvrir neuf jeunes compagnies de langue française et c’est un groupe de cinq jeunes actrices et acteurs (actuellement Julien Moreau, Diane Pasquet, Charlotte Ngandeu, Mikaël Grédé et Blanche Adilon) qui les choisit après en avoir vu plusieurs centaines. Ce qui fait de Wet un festival unique.

Neuf spectacles dont un

Jacques Vincey en arrivant à la direction du CDN de Tours a mis en place un dispositif d’insertion professionnelle réunissant cinq jeunes acteurs et actrices de la région Centre, chacun restant deux ans dans l’équipe du théâtre, de telle sorte que deux anciens côtoient trois nouveaux. Les cinq participent à la vie et aux créations de la maison et c’est à eux que Vincey et son équipe ont donné le soin de sélectionner les jeunes compagnies du festival Wet. Un budget leur est alloué pour aller à la rencontre des compagnies là où elles travaillent dans des conditions souvent précaires. L’équipe du CDN joue un rôle d’encadrement. La formule est bonne même si elle est améliorable. Depuis quatre ans que le festival existe, Wet a su attirer l’attention sur des compagnies qui, depuis, ont fait du chemin comme le collectif Mind the gap, le collectif Os’o, Marion Siéfert, Julie Delille ou encore le groupe belge Nabla, pour ne citer que quelques exemples.

Cette année, un spectacle sortait du lot par son originalité, Durée d’exposition de Camille Dagen, metteuse en scène et actrice, qui a fondée avec la scénographe Emma Depoid la structure de création Animal Architecte.

Parmi les neuf spectacles au programme, plusieurs surfaient avec plus ou moins de bonheur sur la vague sociale (émigration, genre, écologie) ou politique voire politicienne, d’autres avaient une approche plus burlesque ou résolument potache, d’autres encore amorçaient un univers plus poétique (liste et détails sur le site du festival). Bien malin celui qui pourrait canaliser Durée d’exposition dans une catégorie. En général, dans ces cas là on se défausse en parlant de « spectacle expérimental », une tarte à la crème qui ne mérite que d’être retournée contre ceux qui la profèrent par un prompt entartage.

Ni création collective, ni collectif, ni création d’une pièce écrite préalablement, Durée d’exposition est un spectacle conçu et mis en scène par Camille Dagen en collaboration avec Emma Depoid (scénographie et costumes) avec laquelle elle forme un binôme, mais aussi créé par l’acteur Thomas Mardell et l’actrice Hélène Morelli, la dramaturgie étant assurée par toute l’équipe et Yannick Gonzalez. Il en va de cette dissémination comme du spectacle Durée d’exposition qui s’étoile pour mieux diffracter et à vrai dire masquer ou plutôt distancer, retenir si l’on veut (comme on le dit d’un cheval devenu incontrôlable suite à une déflagration sonore et visuelle) le noyau intime qui en est le moteur : la séparation après la rencontre qui est aussi celle du spectateur au sortir d’un spectacle aimé et déjà dans la mélancolie de sa nostalgie.

Si la photo est bonne...

Camille Dagen propose un jeu : « Transposer au plateau chacune des étapes d’un manuel photographique. » Soit une enfilade de règles ou manipulations froidement techniques qui vont de la prise de vue d’un appareil argentique avec pellicule jusqu’au développement en chambre noire, puis à l’apparition de la photo dans le révélateur avant le bain d’un fixateur, sachant que si l’on ouvre la porte de la chambre noire et que le jour entre au cours du processus, tout risque de s’effacer. De la boîte noire qu’est l’appareil à la chambre noire qu’est le labo, la nuit sied au photographe comme elle sied au théâtre et donc au présent de la représentation. Un présent que les deux acteurs énoncent avec force détails (la ville où cela se passe, le lieu où l’on est, etc.). Le temps s’égrène depuis l’entrée des spectateurs dans le cadran d’une horloge électrique avant de laisser place aux différents points numérotés de la prise de vue et du développement : « 9. Rembobinez la pellicule impressionnée », « 10. Votre pellicule doit être à présent développée : laissez opérer dans une cuve opaque le traitement chimique qui transformera l’image latente en image visible ».

L’horloge électronique revient à la fin pour dévider ses minutes et secondes, juste avant le noir qui clôt l’exposition à la lumière du spectacle, noir semblable à celui qui obture l’objectif de l’appareil au moment du déclic. Infini est ce jeu métaphorique qui parle de « surface sensible », « révélateur », « instant décisif ». Tout cela sous-tend Durée d’exposition.

Et plus encore : tout du spectacle est là exposé sous nos yeux ; depuis la vie de l’équipe du spectacle jusqu’aux dimensions du théâtre où nous sommes. Mais, on le sait, il n’y a plus mystérieux qu’une photo sous-exposée ou surexposée. C’est là, insondable, le ressac de la disparition. Dans La Chambre claire (son livre sur la photographie), Roland Barthes rapporte ce dialogue entre Kafka et son ami Janouch. « La condition préalable à l’image, c’est la vue », dit l’ami. A quoi Kafka rétorque : « on photographie des choses pour se les chasser de l’esprit. Mes histoires sont une façon de fermer les yeux. » Durée d’exposition ferme les yeux mais les rouvre à nouveau et les referme encore, c’est un spectacle qui ne cesse de clignoter.

Scène de 'Durée d'exposition" © Marie Pétry Scène de 'Durée d'exposition" © Marie Pétry

Alors, dans les interstices de ce qui vient à manquer, de ce qui a été perdu, on jouit de la consolation que nous offrent ces écrins de la séparation que sont la fin de la Bérénice de Racine ; ou la fameuse scène dans la chambre d’Antoine-Jean-Pierre Léaud où Delphine Seyrig, femme mûre, cède au désir du jeune homme en s’offrant à lui mais en lui signifiant que c’est là la première et la dernière fois, qu’ensuite elle disparaîtra (Baisers volés de Truffaut) ; ou encore, plus gaguesque, Céline Dion chantant « My heart will go on ». Sans compter d’autres textes non identifiés ou personnels, glissés sous la porte du spectacle comme une lettre d’amour, au fil de la surface sensible du travail.

Comme le disent dans ce dialogue Thomas Mardell et Hélène Moreilli qui portent le spectacle autant qu’ils accompagnent les personnages ambivalents qu’ils interprètent : « Lui. Dans le cadre de ce spectacle on peut divaguer », « Elle. Dans le cadre de ce spectacle, on peut ne pas être dupe », « Lui. Dans le cadre de ce spectacle, quelque chose peut se dérégler ».

Comme Marion Siéfert (repérée, elle aussi, au festival Wet), mais par de toutes autres voies, Camille Dagen aime le théâtre dans son débordement. Ces deux metteuses en scène étaient élèves à l’Ecole normale supérieure quand le théâtre les a enlevées. Marion est partie en Allemagne, Camille est entrée à l’école du Théâtre national de Strasbourg dont elle est sortie après trois années intenses. Une salle du TNS porte le nom de Klaus Michael Grüber. Camille Dagen est trop jeune pour avoir vu sa Bérénice mais son spectacle rêve de s’en souvenir.

Ajoutons que le CDN de Tours participe à un autre projet avec l’équipe de la Loge à Paris (même sans lieu), le Théâtre Sorano de Toulouse et le TU de Nantes. Ces quatre structures se sont fédérées pour soutenir le parcours « d’artistes émergent.e.s » et, en les programmant, leur donner plus de lisibilité. C’est le cas cette saison de la compagnie Le royal velours d’Hugues Duchène (programmée au Wet), La Lanterne de Marie Clavaguera-Pratx et le Mégasuper théâtre de Théodore Oliver. Pour être complet, il faut ajouter que les deux jeunes artistes Mathilde Delahaye et Vanasay Khamphommala dont on a dit ici tout le bien que l’on pense de leur travail, sont artistes associés au CDN de Tours pour les trois années qui viennent, statut qui leur assure une durable exposition.

Le festival Wet s’est déroulé du 22 au 24 mars à Tours, à l’Olympia et ailleurs. Programme détaillé ici.

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