Robert Wilson et Sylvain Creuzevault face à Faust

L’un monte un « Faust » et même deux, l’autre crée un « AntiFaust ». Robert Wilson s’est fait connaître en 1971 avec « Le Regard du sourd ». Un long chemin jusqu’à son « Faust I & II ». Sylvain Creuzevault, lui, est né dans ces mêmes années 70, tout comme les trois héros de son « Angelus Novus, AntiFaust ».

Scène de "Angelus Novus, AntiFaust" © JeanBaptiste Bellon Scène de "Angelus Novus, AntiFaust" © JeanBaptiste Bellon

Le même soir, au Théâtre national de Strasbourg Sylvain Creuzevault rendait publique la nouvellecréation produite par sa compagnie Le Singe, et à Paris, au Théâtre de la Ville, Robert Wilson montraitun spectacle inédit en France, une production du Berliner Ensemble. Sujet commun de ces deux spectacles : Faust et son mythe.

Bob Wilson mise sur Méphisto

En complicité avec Herbert Grönemeyer, compositeur et chanteur très populaire en Allemagne, qui signe la musique et les chansons du spectacle, et Jutta Ferbers (adaptation du texte), Bob Wilson propose une version chantée et allégée de Faust I & II de Goethe, une comédie musicale (avec orchestre live) donc, qui a pour héros premier, omniprésent et dévastateur, un Méphisto explosif, joyeusement maléfique, interprété par ce diable de Christopher Nell.

Meneur de revue et maître des festivités, à lui tout seul, il manipule et séduit quatre ou cinq Faustflanqués d’autant de Marguerite, et, comme dans un casting, il n’en restera plus qu’un à la fin, au second « Faust », interprété par Fabian Stromberger, ne faisant plus qu’une seule et même personne avec Méphisto. Une version ludique, libre, imaginative et plastique, nullement métaphysique. Tout en respectant la trame de l’œuvre, les auteurs de ce Faust aux étoiles picorent ici, jettent là, cisaillent, le principe du plaisir scénique guide leurs choix avant toute chose.

Dans le spectacle de Creuzevault, Goethe s’efface devant le mythe et le metteur en scène pose la question : « Que devient le mythe de Faust dans notre société productrice de marchandises, à la division du travail si raffinée ? » La réponse passe par les parcours simultanés de trois porteurs de savoirs, trois Faust possibles : un docteur en neurologie, Kacim Nissim Yildirim (Arthur Igual), une biologiste généticienne, Marguerite Martin (Servane Ducorps), et un compositeur chef d’orchestre, Theodor Zingg (Eric Charon). Ils ne croiseront pas Méphisto mais Baal, le seigneur des mouches, concrétion du démon qui est en nous, garant de ce que Creuzevault nomme joliment « l’intranquillité de soi ». Aux figures multiples : la Glaneuse (Michèle Goddet), la chiffonnière (Evelyne Didi),l’Allégresse (Alysée Soudet), le soldat (Pierre Devérines), etc. La liste est longue, l’ami Boulgakov et son Maître et Marguerite passent en voisinet en connaisseurs, on voit même Nicole Sabbattini et Giorgio Strehler apporter sur le plateau une grande toile pour fabriquer une mer démontée.

Le Directeur, le Poète et le Comique

Le Directeur de théâtre, l’une des trois figures avec le Poète et le Comique du « Prélude sur le théâtre » par lequel s’ouvrele premier Faustde Goethe, a tout lieu d’être satisfait. Il veutcontenter la foule « parce qu’elle est vivante et qu’elle nous fait vivre ». A Paris comme à Strasbourg, les spectacles se démènent pour la contenter. Il veutque le spectacle étale ses merveilles car « les yeux comptent ici bien plus que les oreilles » etBob Wilson le comble comme Creuzevault satisfaitle Comiquequi demande que l’on n’épargne« ni décors, ni treuils, ni costumes » (traduction Jean Malaparte, Flammarion).

Scène de "Faust I & II" © Lucie Jansch Scène de "Faust I & II" © Lucie Jansch

A Paris, ce prélude chanté et chorégraphié, copyright Robert Wilson, accueille l’arrivée du public. A Strasbourg, c’est un concert de bruits de bouche qui en tient lieu. Soupirs, mâchouillements des lèvres, chuintement du gosier, grincements des mâchoires, saccades de syllabes. Le tout  orchestré, rythmé  par des mains, des poings claquant des tables. Concert de balbutiements mais aussi échauffementet décrassage des gorges avant le chant, rituel de troupe, naissance d’un langage propre.

Le Faust I & II de Bob Wilson est d’une grande perfection formelle, d’une précision sans égale et d’une qualité de jeu qui ne surprend pas venant des acteurs du Berliner Ensemble. Une sorte de synthèse personnelle entre l’art traditionnel de l’acteur japonais et l’expressionnisme allemand soudés à l’arcpar la technique des sons et des lumières qui font la marque (déposée au fil des spectacles) de Bob Wilson. Au final, un magnifique rouleau compresseur d’images plus belles que les autres. Mais rien ne nous étonne, une impression de « déjà vu » maison, on est dans un spectacle de Bob Wilson, cela ne fait aucun doute.

Le prestige de la marque

Ces maquillages expressionnistes blanc et noir, ce travail pictural sur les costumes, les lumières, ces compositions verticales, ces ombres chinoises, on les reconnaît, elles semblent sortir d’un des spectacles que Bob Wilson a signés au Berliner Ensemble (ou ailleurs) depuis une bonne dizaine d’années. Comme si après un parcours entamé avec Le Regard du sourd il y a près d’un demi-siècle, après avoir frayé bien des chemins, exploré les mondes du théâtre et voyagé dans les cinq continents, la ligne de son combat esthétique ayant accomplie sa révolution, avait décidé de s’asseoir sur son matelas, de faire fructifier le savoir-faire, la patte des acquis, bref la marchandise (prestige de la marque), en ouvrant comme certains grands peintres, un atelier high tech où fabriquer des chefs-d’œuvre.

On est parfoisagréablement surpris (séquence soufflante d’animaux filmés en pleine course) ou dérouté (le Faust II que l’on a du mal à suivre malgré la qualité des sous-titres signés Michel Bataillon). On a grand plaisir à voir les acteurs s’adonner parfois à des gags vieux comme le théâtre et comme les jeux d’enfants. Quatre heures avec entracte, une soirée pétillante, « on ne s’ennuie pas un seul moment », comme disent les critiques.

On ne s’ennuie pas non plus à l’« anti-Faust » (c’est le sous-titre du spectacle) de Creuzevault, mais tout autrement. Son titre, Angelus Novus, est emprunté à Paul Klee via Walter Benjamin, l’un des conseillers dramaturgiques occultes du spectacle. Cette aquarelle du peintre qui figure un ange, Benjamin en fit l’acquisition. Il lui consacre la neuvième thèse de Sur le concept d’histoire (livre disponible en poche), texte qui s’invite dans le spectacle et tient lieu de sous-bassementdramaturgique. Cette figure de « l’ange de l’histoire », on la retrouvera, ailes déployées sans pouvoir les refermer, dans la magnifique séquence finale, où tout se rassemble, au terme de ce spectacle qui n’en finit pas de se chercher en se trouvant.

Nés dans les années 70

Autant le théâtre de Bob Wilson semble aujourd’hui faire sa tambouille répétitive, inatteignabledans son île paradisiaque, autant ne cesse de vagabonder sur des chemins caillouteux, de creuser des puits de questions, de chercher l’introuvable, de se transformer (se répéter c’est mourir) et de brasser, le théâtre de son lointain cadet, Sylvain Creuzevault et de tous ceux qui l’entourent. Creuzevault et les autres s’apprêtaient à naître quand le jeune Wilson entra en scène avec Le Regard du sourd en 1971. C’est à cette époque que naissent les trois figures de Faust dans Angelus Novus.

L’écriture collective des précédents spectacles (Le Père TralalèreNotre terreurLe Capital et son singe) partait d’un magma de documents, pistes et propositions où la parole avait sinon le pouvoir du moins la préséance et dictait sa loi : tout se passait autour d’une table et de ses avatars. Ce « champ magnétique de circulation des paroles », comme l’appelle Creuzevault, se poursuit ici mais relancé par des propositions d’espaces (Jean-Baptiste Bellon),de musiques (Jean-Yves Macé), de lumières (Nathalie Perrier), de masques (Loïc Nebreda), de costumes (Gwendoline Bouget). On y gagne en intensité et profondeur scénique tout azimut, avec un risque, parfois, de cacophonie dans ses écartèlements.

C’est un spectacle qui  raconte son histoire, à commencer par celle des deux bons mois de répétitions passé à la Fonderie du Mans, l’auberge du Théâtre du Radeau. Sylvain Creuzevault emprunte à François Tanguy des toiles et des châssis, etmême une grande table, assortis des mouvements de composition-décomposition des cadres et des perspectives. Offrande et filiation se mêlent dans ce geste d’amitié en acte que Creuzevault transforme en geste théâtral, le poussant jusqu’à la farce.

Au début d’Angelus Novus, un des acteurs entre avec un bouquet de fleurs de champs (peut-être également emprunté au Radeau où un semblable bouquet veille souvent sur le spectacle en cours). Il les répartit dans des tubes de verre de laboratoire, de flûtes et, dans unrécipient tenant lieu de vase, dispose ce qui lui reste. Le vase tombe, il le relève et c’est en écartant les fleurs que le vase réussit à se maintenir debout. Le spectacle de Creuzevault ressemble à cela : les fleurs ont besoin du vase et inversement, mais chacune doit s’affirmer pour mieux faire bouquet. Le bouquet est beau ; il le seraplus encore au fil des représentations.   

Après l’entracte, tout autre ambiance. Cela commence par un court opéra, Kind des Faust pour voix, masques et orchestre, musique Pierre-Yves Macé, livret Sylvain Creuzevault, traduction en allemand Elisabeth Faure. Héros : l’enfant mort de Marguerite et Faust, emmailloté comme une momie. Et puis cela continue ailleurs, autrement. Quel riche voyage !

Restons-en là pour aujourd’hui. Ce spectacle vu le soir de la première à Strasbourg, on le retrouveraà Toulouse, Paris et dans une bonne dizaine de villes. Il aura changé, il changera car c’est un corps vivant, non une marchandise, c’est un daimon. On vous racontera la suite.

Faust I & II, à 18h30, au théâtre du Châtelet, jusqu’au 29 septembre.

Angelus Novus, AntiFaust, Théâtre national de Strasbourg, espace Grüber, 19h ts ls jours (sf 26 sept et 3 oct), dim 2 et 9 oct à 15h, jusqu’au 9 oct,

Toulouse, Théâtre Garonne, du 18 au 21 oct,

Paris, Théâtre national de La Colline, dans le cadre du Festival d’automne du 2 nov au 4 déc,

Nogent-sur-Marne, scène Watteau, le 10 déc,

Cergy-Pontoise, L'Apostrophe, 15-16 déc,

puis de mars à juin 2017 : Dijon, Annecy, Valence, Grenoble, Perpignan, Mulhouse, Angers, Tarbes, Montpellier (Printemps des comédiens).

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