Ce n’est pas toujours la fête pour « Festen »

Quelques années après le formidable et novateur « Nobody », Cyril Teste met en scène l’adaptation théâtrale d’un film célèbre du Danois Thomas Vinterberg. Passant de l’entreprise à la famille, d’un théâtre caché derrière un film réalisé en direct à sa présence, le metteur en scène brouille ses pistes et la radicalité de sa démarche s’estompe... Reste un sujet forcément fort : l’inceste.

scène de "Festen" © Simon Gosselin scène de "Festen" © Simon Gosselin

Pour évoquer Festen dans la mise en scène de Cyril Teste, un retour en arrière s’impose. En juin 2013, après bien des recherches non sans tâtonnements, au sein du collectif MxM, Cyril Teste créait Nobody au Printemps des comédiens à Montpellier (lire ici), aboutissement des recherches du groupe autour de la notion de « performance filmique ».

Charte de la performance filmique

Le public était disposé devant un grand écran sur lequel, en préambule, défilait la charte écrite par Cyril Teste cernant ce nouveau genre : « La performance filmique est une forme théâtrale, performative et cinématographique. La performance filmique doit être tournée, montée et réalisée en temps réel, sous les yeux du public. La musique et le son doivent être mixés en temps réel. La performance filmique peut se tourner en décors naturels ou sur un plateau de théâtre, de tournage. La performance filmique doit être issue d’un texte théâtral ou d’une adaptation libre d’un texte théâtral. Uniquement utilisées pour des raisons pratiques à la performance filmique, les images préenregistrées ne doivent pas dépasser cinq minutes. Le temps du film correspond au temps du tournage. »

Nobody suivait cela à la lettre. S’appuyant sur un montage de textes de Falk Richter, on entrait dans l’intimité d’une entreprise de consultants où tout employé doit être performant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, où la vie de couple et l’identité sont malmenés et c’est ce que l’on allait constater en suivant la vie de Monsieur Nobody. Les images que l’on voyait sur l’écran étaient filmées en direct, juste derrière, dans les bureaux du Printemps des comédiens transformés le temps du tournage en bureaux de l’entreprise, et l’on entrevoyait de loin les acteurs, la caméra et les projecteurs se déplacer. Le hors-champ théâtral était indicatif (on vérifiait la véracité du processus) mais cela n’entrait pas dans le champ de vision premier du spectateur presque entièrement voué à l’écran.

Cyril Teste a évolué. Avec Festen, « les spectateurs doivent pouvoir regarder librement soit le film, soit son hors-champ théâtral » ; c’est très différent. Teste parle d’une « hybridation » entre le cinéma et le théâtre. Cependant, le matériau préalablement filmé (les scènes concernant la sœur morte) reste réduit, comme c’était le cas pour « Nobody ».

Les principes du Dogme 95

De plus, Cyril Teste ne part pas d’un matériau théâtral mais d’un film, Festen de Thomas Vinterberg, prix du jury au Festival de Cannes 1998. Un film dont des images, des scènes reviennent forcément à la mémoire de (nombreux) spectateurs qui l’ont vu, ce qui peut contrarier, brouiller la perception. D’autant que ce film danois a été réalisé selon les principes du Dogme 95 signé par Lars von Trier et Thomas Vinterberg qui ont, sinon des points, du moins un esprit commun avec la charte de la performance filmique de Cyril Teste : l’importance du présent, d’un art en direct (par opposition aux machines à saucissonner et aux effets spéciaux hollywoodiens). Vinterberg pouvait capter des moments d’improvisation ; cela se révèle impossible avec le Festen de Cyril Teste où tous les mouvements sont forcément millimétrés pour ce qui est des acteurs et des cameramen.

Au centre de la scène, une longue table de repas dressée avec fleurs, etc., dans l’art de la table cher à la vieille bourgeoisie européenne. C’est là que tout va se jouer au fil du repas, chaque révélation autour de l’inceste dont ont été victimes deux des enfants du père-patriarche dont on fête l'anniversaire, rythmée par le passage d’un plat à l’autre ou la pause cigarette. La mort récente de Linda (par suicide) entraîne les révélations de son frère Christian qui porte cette mort si fort en lui que sa sœur lui apparaît, spectrale, fantomatique et pâle. Comme on est au Danemark, le clignotant Hamlet s’allume, et Cyril Teste est enclin à voir en Christian un Hamlet devant venger sa sœur, figure d’Ophélie, écrivant une lettre disant le pourquoi de son impossibilité à vivre et laissant à ses frères et sœur le soin de rétablir la vérité sur sa mort et sur ce qui a été tu depuis leur enfance commune. La comparaison est savoureuse mais un peu tordue.

Question de hors-champ

Dominant l’espace et le lieu de ralliement de tous, la table du repas est le théâtre de la famille comme elle l’est dans beaucoup de pièces et spectacles. Ne citons que l’emblématique Noce chez les petits bourgeois de Brecht. Petits ou grands bourgeois, c’est le lieu où les choses sont dites. Dans ce théâtre de la parole où le chef de table est censé la distribuer, la caméra de Cyril Teste devient une machine à produire des gros plans, celui du père en particulier (l’accusé) ; procédé efficace mais pernicieux car il entraîne les autres convives à devenir presque des figurants sauf quand ils sont, à leur tour, filmés. D’où un déséquilibre où le théâtre a bien du mal à trouver sa juste place. C’est aussi le cas dans ces scènes que l’on entrevoit mal (chambres, salles de bain) et que la caméra filme bien. En revanche, le plein hors-champ (scènes dans les couloirs) trouve sa place mais peut-être avec moins de finesse et de maestria que dans les spectacles de Frank Castorf ou de Christiane Jatahy chez qui, par ailleurs, le théâtre reste l’élément moteur de la représentation.

Deux remarques pour finir. Cyril Teste juge utile de verser son obole au « participatif » ambiant en conviant quatre spectateurs (préalablement choisis) à venir s’asseoir à la longue table de famille non loin du père, Helge. C’est un gadget sans intérêt ; d’ailleurs, après qu’ils auront savouré quelques plats (concoctés par un chef), on finira par perdre trace de ces convives-spectateurs en cours de route. Et les odeurs ? Pourquoi ne parle-t-il pas des odeurs, s’étonneront certains spectateurs ? En effet, Cyril Teste a travaillé avec un parfumeur pour restituer le parfum d’une forêt en automne lorsque des fumées sortent des cheminées. Hélas, j’étais fortement enrhumé. Festen est un film qu’il faut voir, une pièce qu’il faut suivre – les deux se chicanent plus qu’ils ne s’épaulent – et des odeurs qu’il faut sentir. Je n’ai rien senti. On est loin de la force radicale, de la cohérence et du spectacle manifeste qu’était Nobody.

Odéon- Théâtre de l’Europe, Ateliers Berthier, jusqu’au 21 décembre :

10 au 12 janv Le Quai, CDN Angers-Pays de la Loire / 23 au 27 janv MC2:Grenoble / 7 au 11 fév Théâtre du Nord, CDN Lille-Tourcoing Hauts-de-France / 20 au 24 fév Théâtre national de Bretagne, Rennes / 8 et 9 mars Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, scène nationale / 15 et 16 mars Le Liberté, scène nationale de Toulon / 20 et 21 mars Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche en partenariat avec Lux, scène nationale de Valence / 29 et 30 mars Le Parvis, scène nationale de Tarbes-Pyrénées / 3 et 4 avril Théâtre de Cornouaille, scène nationale de Quimper / 10 au 12 avril Comédie de Reims, CDN / 17 et 18 avril L’Equinoxe, scène nationale de Châteauroux / 24 au 26 avril TAP, scène nationale de Poitiers / 12 au 16 juin Les Célestins, Théâtre de Lyon / 6 au 8 juin 2018 Printemps des Comédiens, Montpellier.

CTR L-X de Pauline Peyrade, autre spectacle de Cyril Teste et du groupe MxM , du 9 au 20 janv au Théâtre Monfort, Paris / 24 et 25 janv Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, scène nationale / 13 et 14 fév Le Merlan, Marseille / 12 et 13 avril CDN Le Grand Bleu, Lille.

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