Disparition du grand dramaturge suédois Lars Norén

Explorant le couple, les relations familiales, le monde des marginaux, le drame des émigrés, la fin de vie, etc., le dramaturge suédois Lars Norén, disparu hier suite à la Covid aura écrit, à travers de nombreuses pièces, au cordeau, un théâtre du malaise et du mal de vivre, aux répliques souvent courtes et au verbe généreux. .

« A, soudain clair et calme. Oui, si nous parlons de ça... si je pense à la mort, c’est parce que ça signifierait que je serais libéré de toutes les douleurs du corps. Une toute nouvelle manière de vivre tout simplement. Je veux de toutes façons éviter de mourir comme mon père, dans un putain d’enfer interminable de souffrances. »

C’est presque la fin de Poussière, pièce publiée et jouée en février 2018 à la Comédie Française (une commande d’Eric Ruf). Tout se passe dans un vieil hôtel peu étoilé d’un pays chaud. La plupart des résidents viennent là depuis trente ans, tous sont ou se disent vieux. Ils et elles sont sans âge, sans nom (cela va d’A à G, une simple lettre) sauf un, I, qui dit être né en 1943, soit un an avant l’auteur et metteur en scène Lars Norén qui vient de mourir à 76 ans des suites de la Covid. Au panthéon des grands agitateurs du théâtre suédois, il rejoint ces grands explorateurs des nœuds de l’être humain que furent, avant lui, August Strindberg et Ingmar Bergman.

Comme dans la plupart de ses pièces, il ne se passe rien de notable dans Poussière, hormis les propos que tiennent les onze personnages âgés constamment en scène. S’entretenant avec sa collaboratrice et cotraductrice Amélie Wending, Lars Norén plaçait cette pièce dans un ensemble, un temps qu’il pensait peut-être ultime de son œuvre : « ces pièces sur les personnages âgés sont nées parce que moi-même je vieillis. Je ne suis plus intéressé par les phrases intelligentes et bien huilées, je connais cette machinerie. Je veux créer différentes atmosphères, différents mouvements. Dans la phase de vie où je suis, je réalise que ce sont les choses très simples qui recèlent les plus grand secrets. »

Lars Norén s’est d’abord fait connaître au public français par des pièces où les conflits au sein d’un couple (ou deux) et d’une famille (parents-enfants) occupaient toute la place dans des décors souvent non précisés (au mieux « salle de séjour dans un grand appartement d’une ville quelconque », La Veillée), des répliques brèves, le plus souvent. Un linge sale que l’on frotte en tournant la tête et en parlant d’autre chose, des rancœurs qui reviennent, des remords qui affleurent avec plus ou moins de sincérité, des contentieux enfouis, des affrontements biaisés... Souvent dans un huis-clos, et un jeu de face-à-face entre frères, entre sœurs, entre parents, entre enfants et parents, entre les deux membres d’un couple, et ainsi de suite. Des drames intimes, pas la moindre tragédie, on meurt de maladie ou de vieillesse, parfois d’abandon, de relégation ou d’accident, on se quitte en pensant qu’on ne se reverra peut-être jamais mais en n’en disant rien. C’est le cas par exemple de Calme, Automne et Hiver ou La Veillée, ce que résume bien le titre d’une autre de ses pièces, Biographies d’ombres (parue en traduction avec Froid) . C’est aussi le cas de Démons, mis en scène astucieusement il y a quelques saisons par Lorraine de Sagazan, pièce que l’on a pu voir à l’Odéon dans une mise en scène de Thomas Ostermeier.

C’est Anne Tismer, une actrice allemande (la Nora Reidemeister pour La Maison de poupée d’Ibsen par Ostermeier) qui eut l’idée de commander une pièce à Lars Norén, choquée par les faits survenus le 20 novembre 2006 : un lycéen de 18 ans fit irruption dans un lycée allemand et tua camarades et professeurs, un geste préparé depuis deux ans. Anne Tismer est venue interpréter Le 20 novembre – un monologue – en France dans le cadre du Festival d’automne 2007. Dix ans plus tard, Elodie Chanut (mise en scène) et Nathan Gabily (jeu) en donnèrent une belle version.

Lars Norén a beaucoup été monté en France dans les années 80-90, en particulier par des metteurs en scène comme Jean-Louis Martinelli. On doit à ce dernier une version intégrale de Catégorie 3.1 (le spectacle durait huit heures). Le titre original; Personkrets 3.1, fait référence à la façon dont l’administration de la ville de Stockholm désigne ceux qui vivent dans la marge. Tout se passe place Sergelstorg, au centre de Stockholm. Lieu de rendez-vous de paumés, d’alcoolos, de dealers, de SDF, de drogués, de prostitués, etc. Dans la première scène, une femme pique son compagnon, d’une dose d’héroïne, puis se pique à son tour. Le désespoir est là, la mort au bout peut apparaître comme une délivrance. Sous le titre Salle d’attente, Krystian Lupas avait adapté cette « grande pièce vide », comme la qualifiait l’auteur, en coupant des personnages, en biffant bien des passages, les jugeant bavards. Presque une vingtaine de pièces ont été traduites chez son éditeur attitré en France, L’Arche.

Laissons les derniers mots à cet amoureux du langage et des mots jusqu’à l’ivresse que fut Lars Norén. Dans son entretien avec sa collaboratrice Amélie Wending (à lire en intégralité sur le site de la Comédie-Française), il déclarait :

« Dans mon écriture, la vie intime des hommes et les questions de société s’entremêlent souvent. Dans mes derniers textes pourtant, d’une certaine manière, je quitte le monde. A quel point ces migrants nous bouleversent-ils ? Nous sommes aussi proches de ces personnes mortes sur la plage que les personnages. Même si elles sont mortes à quelques milliers de kilomètres, comment nous affectent-elles ? Comment ces tragédies touchent-elles nos vies, notre langage ? Cela n’a aucun effet. C’est ce qui m’intéresse. Quoi que nous montrions sur scène, rien ne peut être comparé à la vie réelle. L’espoir n’est pas dans l’art, pas sur scène, mais dans le public. Une émotion peut naître en chacun, qui fait changer, même seulement une toute petite partie de sa vie, de sa façon de vivre. Pour moi, le théâtre est un lieu sacré. Rien n’est plus beau qu’une scène vide. Attendant un comédien. Attendant les mots. Les mouvements. Je ne vais pas dans les églises, je ne vais pas dans les temples ni dans aucun autre lieu sacré, mon église est le théâtre. Un théâtre avec l’absence de Dieu. C’est un lieu sacré car on a la possibilité de montrer l’être humain dans son ensemble. Ses besoins, son langage, son histoire, son futur. Une connexion s’établit avec le public, ce qui est créé l’est avec ce public à cet instant, on partage mouvements, émotions, pensées, on crée ensemble. »

Le théâtre de Lars Norén est publié aux éditions de L’Arche.

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