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Billet de blog 27 janvier 2026

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Cher Tchekhov...

Entouré d’une formidable équipe, Jean-François Sivadier aborde pour la première fois le théâtre d’Anton Tchekhov en mettant en scène sa première grande pièce « Ivanov », avec Nicolas Bouchaud dans le rôle-titre. Ici comique, là à pleurer, une formidable fête de l’ambivalence.

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Illustration 1
Scène d'"Ivanov" © Jean-Louis Fernandez

A 27 ans, le médecin-écrivain Anton Tchekhov écrit sa première pièce Ivanov, en reprenant le thème d’une pièce sans titre de sa jeunesse, laissée dans un tiroir (Platonov). Une pièce sombre mais cisaillée d’éclairs joyeux, impitoyable et désespérée et qui s’achève par un suicide. « La pièce m’est venue légère, comme une plume » écrit Tchekhov dans une lettre. Ivanov est créée dans un théâtre moscovite en novembre 1887. Tchekhov reprendra sa pièce pour en écrire une seconde version qui sera créée en janvier 1889 dans un théâtre de Saint Petersbourg.

Ces dernières décennies en France, la pièce, dans différentes traductions a été plusieurs fois montée sur de grandes scènes. Citons Claude Régy à la Comédie-Française en 1984 dans un traduction qu’il avait co-signée avec Simone Sents-Michel avec Roland Bertin dans le rôle-titre; Alain Françon au théâtre de la Colline en 2004 avec Eric Caravaca dans le rôle-titre dans une traduction initiale d'André Markowicz et François Morvan ; et Luc Bondy à l’Odéon en 2018 dans une traduction co-signée Luc Bondy, Daniel Loyza et Macha Zonina, avec Micha Lescot dans le rôle-titre.

Et voici donc une nouvelle version mise en scène par Jean-François Sivadier qui s’appuie sur les deux versions traduites par André Markowicz et Françoise Morvan, avec dans le rôle d’Ivanov, son vieux complice Nicolas Bouchaud. Ce dernier retrouve dans le rôle de son épouse Anna Petrovna (Sarah quand elle était jeune fille), Norah Krief, familière, elle aussi, de bien des spectacles de Sivadier.

L’acte Un se passe dans le jardin de la propriété du désargenté Ivanov dont la femme est gravement malade (phtisie), le médecin Lvov (Gulliver Hecq) voudrait qu’elle aille en Crimée prendre du bon air, mais l’argent manque dit l’endetté Ivanov. La haine de Lvov envers Ivanov ira grandissante au fil de la pièce.

L’acte Deux se passe dans la maison des Lebedev, le président du zemstvo (Zakariya Gouram) marié à Zinaïda (Agnès Sourdillon). Leur fille Sacha (Charlotte Issaly) est follement amoureuse d’Ivanov. L’acte Trois se passe dans le bureau d’Ivanov. Un an se passe entre l’acte Trois et l’Acte Quatre, entre temps, Anne Petrovna est morte. Ivanov s’apprête à épouser Sacha, mais avant que le mariage ne soit acté, Ivanov se suicide.

Comme toujours chez Tchekhov, d’autres personnages interviennent tout au long de la pièce : Chabelski (Christian Esnay), oncle d’Anna Petrovna, Babakina (Jisca Kalvanda), jeune veuve, fille d’un riche marchand, Borkine (Frédéric Noaille), parent éloigné d’Ivanov qui s’occupe de son domaine, Kossykh (Yanis Bouferrache), employé des contributions indirectes. Le charme de la pièce doit beaucoup à ce foisonnement de personnages.

Sivadier et sa scénographe Marguerite Bordat optent pour un grand espace unique fait de différentes points d’ancrage entre le proche et le lointain où se tient une estrade avec un piano multipliant ainsi les entrelacements dont la pièce est faite.

C’est l’histoire d’un homme qui va mal, d’une femme, la sienne, qui va mourir et constate l’effondrement de son couple. « Je ne fais rien, je ne pense à rien, mais je suis fatigué de corps, d’âme et d’esprit...jour et nuit la conscience me torture, je sens que je suis profondément coupable, mais en quoi elle consiste ma faute je ne comprends pas..Et là en plus, la maladie de ma femme, le manque d’argent, les disputes perpétuelles, les ragots, le bruit » dit Ivanov à une jeune femme qu’il a vu naître, Sacha, laquelle, jeune amoureuse, veut s’enfuir avec lui. Quelques scènes plus loin, sa femme malade Anna Petrovna, voyant que l’amante est là, le regarde en face : « Maintenant je te comprends. Et je vois quel homme tu es. Ignoble, sans honneur.. tu te souviens, tu es venu et tu m’as fait croire que tu m’aimais...Je t’ai cru, j’ai quitté mon père, ma mère, ma religion et je t’ai suivi. Tu me mentais lorsque tu me parlais de la vérité, du bien, de tes nobles projet, je croyais chaque mot que tu disais ». « Tais toi, sale Youpine ! » répondra-t-il. Moment fort que la mise en scène de Sivadier tient en lisière de tout pathos. C’est comme dans la vie mais c’est du théâtre comme le rappelle dans un clin d’œil la pancarte qu’Ivanov-Bouchaud exhibe à l’adresse des spectateurs (voir photo).

Dans une lettre à son éditeur, avant la première du spectacle à Moscou, Tchekhov reviens sur le type d’homme qu’est son héros : « Les gens tels qu’Ivanov ne résolvent pas les problèmes. Ils s’écroulent sous leur poids. Ils sont désemparés, restent pantois, s’énervent, se plaignent, font des sottises et, finalement, ayant laissé libre cours à leurs nerfs fragiles et déréglés, ils voient le sol se dérober sous leurs pieds et entrent dans la catégories des êtres « brisés » et des « incompris ». Plus loin, Anton Pavlovitch ajoute : « Je n’ai pas su écrire cette pièce. C’est dommage bien sûr. Ivanov et Lvov sont vivants dans mon imagination. (...) Ils sont le résultat d’une observation et d’une étude de la vie ». Derniers mots de cette lettre : « Il est donc encore trop tôt pour que je m’attaque à des pièces de théâtre. » Y croit-il vraiment ? Tchekhov reprendra sa pièce pour en écrire une seconde version qui triomphera à Saint Petersbourg et il écrira d’autres pièces. Courtes, longues, autant de chefs d’œuvre.

Ce qui intéresse Sivadier, Véronique Timsit (dramaturgie et collaboration artistique) et Nicolas Bouchaud (jeu et collaboration artistique), c’est de mettre en avant non l’aspect tragique de la pièce mais le souhait profond de Tchekhov d’écrire « des histoires terribles » dont « la forme est toujours celle de la comédie » souligne le metteur en scène . La force du spectacle est de réussir cette interface dans un mouvement incessant, multipliant les variations d’ambiance, les inserts musicaux, tout en donnant une place à chacun des personnages, même les plus secondaires et à leurs interprètes. Un travail de troupe. Constamment en mouvement. Du grand art et, comme le souhaite Sivadier, « une fête du théâtre et de la pensée ».

TNP de Villeurbanne jusqu’au 6 février.

Puis tournée : du 18 au 20 mars Théâtre Caen ; les 1et et 2 avril La Coursive de La Rochelle ; du 21 avril au 10 mai Théâtre de Carouge (Suisse) ; les 20 et 21mai Azimut-piscine à Châtenay-Malabry ; les 10 et 11 juin au TAP de Poitiers.

Suite de la tournée la saison prochaine , entre autres en région parisienne.

La traduction du russe des deux versions par André Markowicz et Françoise Morvan est parue en poche Babel

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