A Tarbes, j’ai mangé du Russe (Kolyada) et dégusté du Polonais (Warlikowski)

En deux soirs à Tarbes, on pouvait faire le grand écart. D’un côté, goûter aux subtilités élégantes du Polonais Krzysztof Warlikowski avec « Les Français », son adaptation personnelle de « A la recherche du temps perdu» de Proust. Et de l’autre, plonger dans un univers sauvage et baroque du Russe Nicolas Kolyada avec sa vision iconoclaste du « Boris Godounov » de Pouchkine.

 

Scène de "Boris Godounov" © Stéphane Dégremont Scène de "Boris Godounov" © Stéphane Dégremont

Tarbes, la ville natale de Théophile Gautier, aura été une sorte capitaine du théâtre d’est en une semaine fracassante, allant d’un cabaret à la mode d’Odessa à trois spectacles de l’infatigable Nicolas Kolyada venu d’Ekaterinbourg avec toute sa troupe, en passant par deux représentations du dernier spectacle de Warlikowski, Les Français, fabriqué dans son Nowy Teatr à Varsovie avec sa troupe, prompt à nous faire oublier les impasses de sa dernière création made in France (lire ici). Autant de spectacles qui n’auraient sans doute pas laissé indifférent Jean Paulhan, l’auteur des Fleurs de Tarbes et le dénicheur des Hain-Teny malgaches (publiés par sa fille Claire Paulhan).

D’Odessa à Ekaterinbourg

Marie-Anne Gorbatchevsky, comme son nom l’indique, n’est pas issue de la Bigorre depuis des temps anciens. Comme celle de son mari, sa famille vient de l’Est. Formée en Pologne (mouvance Grotowski), en Russie (l’école du GITIS à Moscou) et à l’ARTA (Centre mondial des stages de théâtre donnés par des grands maîtres, basé à la Cartoucherie dans le bois de Vincennes), cette fine fleur de Tarbes anime une petite compagnie, l’Or bleu (depuis l’an 2000), et programme une semaine russe tous les deux ans.

Deux cabarets dont un hommage à La Lampe verte, le cabaret légendaire d’Odessa (Nathalie Conio en complicité avec Philippe Fenwick), un film russe en avant-première (Les Anges de la révolte d’Alexis Fedortchenko), un spectacle pour enfants et trois mises en scène de Nicolas Kolyada : celle d’Hamlet, qui m’avait laissé sous le choc lorsque, au milieu des années 2000, j’avais découvert ce spectacle hors normes dans son petit théâtre en bois d’Ekaterinbourg ; celle de La Cerisaie, tout aussi étonnante, et enfin sa version iconoclaste de Boris Godounov que je découvrais.

Tarbes s’y connaît en « russe », le mot apparaît à la devanture de plusieurs boutiques, c’est le nom d’un gâteau dont la légende assure que la recette a été rapportée par quelque grognard de Napoléon rescapé de la Bérézina. J’ai mangé du russe. C’est délicieux, la crème rappelle celle du Paris-Brest, la pâtisserie est voyageuse, ne dit-on pas aussi que la recette du mille-feuille (que l’on appelle « Créma » à Varsovie) est due au cuisinier de celui qui allait faire campagne en Egypte et imposer le français comme langue officielle de la pâtisserie Groppi au Caire. Tout cela ne nous éloigne pas de Kolyada. A Ekaterinbourg, grande ville de l’Oural (deux millions d’habitants), le marché tadjik (fournisseur officiel des décors de Kolyada qui se résume pour l’essentiel à des accessoires) signifie bien que cette ville est à cheval entre l’Europe et l’Asie comme le sont les spectacles de Kolyada qui aime à citer ce proverbe russe : « gratte le Russe, apparaît le Tatar ».

Un Boris Godounov sauvage

Proverbe qui résume à merveille son interprétation de Boris Godounov de Pouchkine, peuplée de  fourches, d’ex-voto de pacotille, d’un authentique billot, de gros bidons de lait devenus boîtes à rythme, d’une grande hache prompte à décimer sur un billot du poulet cru ou cuit (on mangera des deux) et de candélabres qui gagnent en luminosité lorsque le tsar écarte les bras. Le plateau est envahi par une foule de moujiks, de comploteurs, de courtisans et de culs bénis, au milieu desquels évoluent un tsar Boris (sanguinaire comme il se doit), un faux Dimitri et une vraie blonde (tenant lieu de princesse polonaise). C’est sauvage, primitif, bestial, avec des ambiances dignes de Breughel. C’est ponctué de processions dansées endiablées, de propositions scéniques aussi simples et surprenantes que soufflantes, c’est fait avec trois fois rien, c’est compact et généreux, c’est du pur Kolyada. A la fin, le metteur en scène vient saluer avec ses acteurs, coiffé comme toujours d’un petit couvre-chef comme on en trouve dans les pays d’Asie centrale.

Scène de "Boris Godounov" © Stéphane Dégremont Scène de "Boris Godounov" © Stéphane Dégremont

Quel homme ! A lui tout seul, il a fait d’Ekaterinbourg une place forte du théâtre russe. Il a été et reste le professeur de nombreux jeunes metteurs en scène et dramaturges car Kolyada est d’abord connu dans toute la Russie comme auteur. Plus de cent pièces à l’actif de ce bosseur émérite, jouées sur les grandes scènes de Russie. Des pièces qui, pour la plupart, racontent les travers et les tracas de la vie quotidienne russe, au marché, à la maison, dans les administrations… Les Russes adorent ça. Ses droits d’auteur l’aident à faire vivre sa troupe.

Deux théâtres en un

Longtemps basé dans un petit théâtre aménagé (par la troupe) dans une maison en bois de la rue Tourgueniev, Nicolas Kolyada dont l’emblème du théâtre est une étoile filante, a pu obtenir (sans doute à la faveur d’une allégeance passagère au tsar Poutine), des subsides fédéraux pour l’aménagement d’un nouveau théâtre mais rien ou presque pour son fonctionnement. L’ancien théâtre a été confié à Natalia Sanikova qui en a fait un théâtre voué aux  nouveaux auteurs et aux nouveaux metteurs en scène, la troupe restant commune aux deux théâtres. Les acteurs jouent à n’en plus finir sur les deux scènes, tous les jours ou presque, c’est la condition de leur survie car les apports financiers (ville et région) sont assez limités.

J’ai retrouvé à Tarbes les acteurs que j’avais vu jouer à Ekaterinbourg la toute première fois, ils sont presque tous là, tels Irina Ermolova qui a fêté son anniversaire à Tarbes (inoubliable dans le rôle de Blanche dans Un tramway nommé désir version Kolyada), Sergueï Fédorov et tous les autres, à commencer par Oleg Yagodine, par ailleurs rockeur, emblématique de toute cette histoire comme Vyssotski le fut pour le théâtre de la Taganka à Moscou, fief de Youri Lioubimov. Mais Ekaterinbourg n’est pas Moscou d’où l’on regarde, souvent avec condescendance, le théâtre venu de province. C’est pire encore pour Kolyada dont l’art non académique de la mise en scène et de la direction d’acteurs est le plus souvent considéré avec mépris par ses pairs.

A chacun sa Recherche

Sa reconnaissance à l’étranger lui a permis d’obtenir enfin une certaine considération à Moscou, où une critique avisée comme Elena Kovalskaya le soutient, et l’a récemment programmé au Centre Meyerhold dont elle est devenue la directrice.

Les représentations se donnaient au Théâtre des Nouveautés, un vieux théâtre à l’italienne de petit gabarit qui a gardé tout son charme et ses fresque mythologiques. Il faut sortir de Tarbes par une longue ligne presque droite pour atteindre une zone de commerces à la périphérie de la

Scène du spectacle "Les Français" © Tal Bitton Scène du spectacle "Les Français" © Tal Bitton
ville, pour atteindre la Scène nationale, le Parvis, au-dessus d’un centre commercial. Un théâtre pourvu d’un grand plateau au rapport salle-scène idéal (hormis un aberrant balcon), un bel outil pour apprécier, grâce à la témérité de la directrice du lieu Marie-Claire Riou, Les Français, le nouveau spectacle que signe Warlikowski.

Son adaptation de A la recherche du temps perdu est libre, forcément (comment pourrait-il en être autrement ?), elle est d’abord très personnelle. Tout lecteur entretient avec cette œuvre une relation qui se modifie au fil des âges et des expériences, comme avec un(e) ami(e) avec lequel (laquelle) on partage des idées, des soirées, puis dont la vie nous éloigne et qu’on retrouve beaucoup plus tard autrement. Il me semble (je n’ai pas  cherché à le savoir en allant le remercier à la fin du spectacle de nous avoir offert ce spectacle si intense) qu’il en a été ainsi pour Warlikowski. J’imagine.

J’imagine qu’à Cracovie, à deux pas du quartier Kazimierz où vivaient les juifs Polonais pour la plupart disparus dans les camps et les chambres à gaz, et à une époque (celle du bloc de l’Est finissant) où l’homosexualité à Cracovie, comme dans les provinces françaises, se vivait difficilement, le jeune Warlikowski, élevé dans une famille où la culture française était prisée, en lisant la Recherche dans le texte, a dû être particulièrement sensible et attiré par les nombreuses pages où il est question d’homosexualité et d’antisémitisme, qui sont deux des axes majeurs de son spectacle. Il se peut (j’imagine encore) que son intérêt pour le portrait à la fois impitoyable et amical que fait Proust d’une société française décadente, suffisante et vieillissante, est venu plus tard et c’est un troisième vecteur du spectacle. 

Une recomposition personnelle

Des pans entiers du roman sont absents, en particulier tout le rapport à l’enfance, à la mémoire personnelle du narrateur et même au temps retrouvé, en revanche Warlikowski met en avant le temps qui passe, le vieillissement des corps et s’attarde sur ce leitmotiv de la Recherchequ’est la jalousie. Quasi tous les grands personnages récurrents sont là, de Swann à Charlus, d’Odette à Albertine, de Robert de Saint-Loup à Charles Morel, du salon des Verdurin à celui d’Oriane de Guermantes. Au fond du plateau, un mur vidéo nous montre en gros plans où s’embrassent infiniment les lèvres et les langues des couples hétéros puis homos (hommes uniquement, alors que dans la Recherche l’homosexualité féminine est omniprésente) et beaucoup d’autres choses, ce n’est pas la partie la plus surprenante du projet, et d’ailleurs c’est plus un élément de décor complémentaire qu’autre chose.

C’est sur ce mur-écran adossé à un long bar que sont projetés les titres qui indiquent, dans l’ordre, les différentes parties du roman. Il ne faut pas s’y fier ou plutôt n’y voir rien d’autre qu’une toile de fond.  Par exemple, la séquence qui rend compte de la partie « Sodome et Gomorrhe »  est essentiellement visuelle et musicale (mais tout est musical dans ce spectacle), en revanche, les longs développements du narrateur sur l’homosexualité qui figurent dans cette partie du roman sont remontés presque au début du spectacle dans la partie  « A l’ombre des jeunes filles en fleurs »), de même, Warlikowski condense tout ce qui sied à l’affaire Dreyfus, thème diffus dans le roman.

Le texte a été disséqué, coupé, raccordé, un fin tissage. Est-il toujours de Proust ? Oui, hormis les chansons, un détour par Phèdre de Racine et une  diatribe contre l’Europe, l’Occident à la façon de Thomas Bernhard qui me semble complètement étrangère à la Recherche et à son temps. Seuls des lecteurs aguerris et invétérés qui n’ont cessé de commenter le grand livre de Proust comme Gérard Genette (dans chaque volume de ses Figures, il y revient) seraient à même de s’y retrouver à la ligne près.

La troupe du Nowy teatr

L’une des grandes qualités du spectacle, c’est que les soliloques associés à des micros HF  permettent aux voix de tendre vers une douceur du dire semblable à celle du lecteur qui lit pour lui-même à voix basse (ou intérieure) le texte qu’il est en train de lire, douceur du dire qui, de plus, porte délicatement à la scène l’amplitude de la phrase proustienne et ses méandres. Même les scènes de salon chez Oriane de Guermantes par cet usage des micros HF et la façon sans pareille qu’a Warlikowski d’installer les personnages dans une sorte d’aquarium de verre, retrouvent le mouvement de la lecture, du moins au début. Car s’opère une sorte de glissement intérieur de la lecture à la scène. Comme si la présence grandissante du théâtre (voix plus fortes, mouvements plus vifs, rapports plus violents) accompagnait, elle, un monde en train de s’éteindre, une mort de plus en plus présente. Comme si la scène prenait le relais de l’écriture du livre, au cœur du roman.

"Les Français , autre scène © Tal Bitton "Les Français , autre scène © Tal Bitton

Et quels acteurs !Quelle troupe ! A tout le moins, citons Mariusz Bonaszewski (Swann), Bartosz Gelner (le narrateur), Magdalena Ciekecka (Oriane de Guermantes), Jacek Poniedzialek (Charlus), Magdalena Poplawska (Marie de Guermantes, Rachel, Gilberte), Maja Ostaszewska (Odette), Ewa Dalkowska (Reine de Naples) et les performances de Claude Bardouil qui signe les chorégraphies. La scénographie et les costumes étant comme toujours signés Malgorzta Szczesniak.

Ce sont là de premières impressions. On aura peut-être l’occasion d’y revenir lorsque ce spectacle, l’un des plus accomplis, et l’un des plus personnels de Warlikowski, sera programmé au Théâtre de Chaillot en novembre, à Mulhouse en décembre, après, cette saison, Clermont-Ferrand, Reims et, donc, Tarbes.      

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