Le manifeste de Milo Rau

Nouveau directeur du Théâtre national de Gand, le NTGent, Milo Rau vient décrire un manifeste radicalisant sa démarche d’un théâtre qui interroge le réel par le prisme de la violence. Première illustration avec « La Reprise, Histoire(s) du théâtre (I) », spectacle créé à Gand, venu à Douai et à l’affiche du prochain Festival d’Avignon.

Scène de "La reprise, Histoire(s) du théâtre (I)" © Hubert Amiel Scène de "La reprise, Histoire(s) du théâtre (I)" © Hubert Amiel
Milo Rau met en scène La Reprise, Histoire(s) du théâtre (I). Le titre fait référence et rend hommage à Histoires(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, probablement un artiste qui compte beaucoup pour Milo Rau. Cette référence souligne que Milo Rau né en Suisse aime aussi interroger le théâtre, ses fondements et son pouvoir, par les moyens du cinéma. La Reprise, Histoire(s) du théâtre (I) est le premier spectacle qu’il signe après avoir été nommé à la direction du théâtre de Gand, le NTGent. Bien plus qu’un discours sur les orientations qu’il souhaite y mener, c’est un manifeste qu’il propose, « le Manifeste de Gand », dont ce spectacle est la première manifestation, concrétisant en les radicalisant les bases d’un parcours exceptionnellement déterminé et fécond.

Scène et violence

Hate Radio (autour de la radio Mille collines au Rwanda), La Déclaration de Breivik (le tueur de 69 personnes en Norvège), Les Procès de Moscou (les Pussy Riot), Five Easy Pieces (l’affaire Dutroux) ou la trilogie que forment The Civil Wars, Dark Ages et Empire (sur les tragédies de l’Europe centrale et de la Russie à la fin du XXe siècle) (liste non exhaustive) ont en commun de mettre en scène la violence du réel. C’est aussi le cas de La Reprise, Histoire(s) du théâtre (I) qui s’appuie sur un fait divers ayant ébranlé la Belgique sans pour autant avoir fait le tour du monde.

A Liège, en avril 2012, devant un bar gay, un jeune homme, Ihsane Jarfi, parle à un groupe de jeunes gens dans une Polo grise. Il monte dans la Polo. On retrouvera son cadavre quinze jours plus tard à la lisière d’une forêt. Le cadavre d’un homme qui a été torturé à mort. Meurtre homophobe ? Sans doute mais là n’est pas le sujet du spectacle qui se demande plutôt : comment peut-on en arriver à une telle violence et comment le théâtre peut-il se dépatouiller avec ça, questionner la chose et même en faire son miel ?

Ancien élève du Conservatoire de Liège, l’acteur Sébastien Foucault qui travaille avec Milo Rau depuis Hate Radio (2011) a assisté au procès des meurtriers. Et l’un de leurs avocats avait déjà côtoyé Milo Rau lors de ses spectacles évoquant des procès. La décision est vite prise de travailler sur ce sujet pour interroger le théâtre et réciproquement. Comme toujours, Milo Rau et son équipe ont procédé à un long travail d’enquête : rencontre avec les parents de la victime, avec l’ex-petit ami, visite à l’un des meurtriers en prison, etc., mais aussi familiarisation avec les lieux. Les trois hommes viennent comme la victime de la banlieue de Liège (hauts fourneaux éteints, chômage extrême) si souvent filmée par les frères Dardenne.

Professionnels et amateurs

Scène de "La reprise, Histoire(s) du théâtre (I)" © hubert Amiel Scène de "La reprise, Histoire(s) du théâtre (I)" © hubert Amiel
Outre Sébastien Foucault, Milo Rau a réuni deux acteurs avec lesquels il a déjà travaillé : Sara de Bosschere et l’immense Johan Leysen (qui interprétait il y a peu à Nanterre le Lenz de Büchner, lire ici). Ils on été rejoints par Tom Adjibi, d’origine béninoise, né à Lille, sorti en 2016 de l’INSAS (la grande école de cinéma bruxelloise) et qui avait débuté dans un film des frères Dardenne ; et par deux acteurs venant du théâtre amateur, Suzy Cocco (qui améliore sa petite retraite en gardant des chiens) et Fabian Leeders (maçon devenu magasinier).

Le spectacle commence par la présentation de ces acteurs et, partant, expose en acte les bases d’une représentation théâtrale. Les professionnels questionnent les amateurs : Est-ce que tu as déjà embrassé un partenaire en scène ? demande-on au magasinier. Est-ce que tu as déjà joué nue en scène ? demande-t-on à la gardienne de chien. On se souviendra de ces questions et ce qui en résulte lorsqu’au moment de la reconstitution du meurtre, on verra le corps nu et inerte de la victime. Une longue scène qui est comme l’aboutissement de tout ce qui a été dit sur le théâtre auparavant et en particulier la notion de tragédie. Longue scène qui affirme le factice (la convention) propre au théâtre : poussée par les acteurs, la voiture entre en scène, ne bouge pas ; une bande sonore trace la route tandis que les coups pleuvent sur la victime à l’arrière du véhicule, coups filmés par une caméra qui filmera bientôt la peur de la victime lorsqu’on l’enfermera dans le coffre avant le massacre final, devant la voiture, de son corps déshabillé. Tricotage dialectique du théâtre et du cinéma.

Scène factice à l’extrême et pourtant générant l’insoutenable : lorsque j’ai vu le spectacle lors de la première française à l’Hippodrome de Douai après la création à Gand, cinq spectateurs sont sortis. Pouvoir du théâtre. Milo Rau aime en explorer les limites, comme on avait pu le constater lors de son travail sur Les 120 Journées de Sodome à partir du film de P.P. Pasolini, mêlant une troupe d’handicapés et une troupe professionnelle (lire ici). Alors devant ce corps nu (on se surprend à avoir hâte que l’acteur se relève pour saluer), j’ai repensé à cette scène d’une infinie douceur et d’une infinie pudeur, lorsqu’on avait vu l’actrice amatrice et le grand Leysen se déshabiller et, nus, s’asseoir côté à côte en nous regardant.

Un manifeste en dix points

Le titre du spectacle parle de reprise. Le mot désigne habituellement un spectacle repris pour cause de succès ou un nouveau round dans un match de boxe. On peut penser que Milo Rau parle plutôt de re-prise du réel par le théâtre. Il met en exergue ces mots de Kierkergaard : "Reprise et ressouvenir sont un même mouvement, mais en direction opposée ; car, ce dont on a ressouvenir, a été : c’est une reprise en arrière ; alors que la reprise proprement dite est un ressouvenir an avant". Vers la fin du spectacle il cite un très beau poème de la  polonaise Wislawa Szymborska: "Ressusciter sur les champs de bataille de la scène,/Réajuster les perruques et les vêtements,/Retirer le couteau de la poitrine,/Placer les vivants sur une seule ligne, avec le visage vers le public".

Son manifeste  vient d'être rendu public en quatre langues (néerlandais, flamand, français et anglais). Deux de ces langues traversent le spectacle. Voici la version française du « manifeste de Gand » :

« Un : Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle.

Deux : Le théâtre n’est pas un produit, c’est un processus de production. La recherche, les castings, les répétitions et les débats connexes doivent être accessibles au public.

Trois : La paternité du projet incombe entièrement à ceux qui participent aux répétitions et aux représentations, quelle que soit leur fonction – et à personne d’autre.

Quatre : L’adaptation littérale des classiques sur scène est interdite. Si un texte – qu’il émane d’un livre, d’un film ou d’une pièce de théâtre – est utilisé, il ne peut dépasser plus de vingt pour cents de la durée de la représentation.

Cinq : Au moins un quart du temps des répétitions doit se dérouler hors d’un espace théâtral, sachant que l’on entend par espace théâtral tout lieu dans lequel une pièce de théâtre a déjà été répétée ou jouée.

Six : Au moins deux langues différentes doivent être parlées sur scène dans chaque production.

Sept : Au moins deux des acteurs sur scène ne peuvent pas être des acteurs professionnels. Les animaux ne comptent pas, mais ils sont les bienvenus.

Huit : Le volume total du décor ne doit pas dépasser vingt mètres cubes, c’est-à-dire pouvoir être transportable dans une camionnette de déménagement conduite avec un permis de conduire normal.

Neuf : Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle.

Dix : Chaque production doit avoir été montrée au minimum dans dix lieux répartis dans trois pays au moins. Aucune production ne pourra quitter le répertoire de NTGent avant d’avoir atteint ce nombre. »

Ça dépote, non ?

Comme tout vrai manifeste, celui-ci est radical. Porosité, partage et nomadisme en sont les maîtres mots. Milo Rau renvoie le théâtre de répertoire à ses miroirs, le théâtre strictement documentaire à ses impasses, les faiseurs à leur somnolence, les replis identitaires et nationalistes à leur idiotie. C’est le manifeste d’un homme en prise avec son temps pour qui le théâtre peut tout.

On pourrait en dire autant, mais tout autrement, de Tiago Rodrigues (lire ce blog demain). Je ne sais si ces deux fous de théâtre qui en secouent le cocotier se connaissent, toujours est-il qu’ils ont bien des points communs. Outre le fait, anecdotique, qu’ils se ressemblent physiquement, ils ont le même âge, 41 ans, parlent plusieurs langues, sont l’un et l’autre passés par le journalisme, promènent leurs spectacles dans toute l’Europe, ne dédaignent pas le théâtre amateur et sont désormais à la tête d’un grand théâtre national sans en avoir dirigé aucun auparavant, l’un à Gand, l’autre à Lisbonne. Ça promet.

Créé à Gand, programmé à l’Hippodrome de Douai, le spectacle sera à l’affiche du Festival d’Avignon du 7 au 14 juillet (sf le 11) à 18h au gymnase Aubanel.

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