L’exposition Patrice Chéreau à Avignon sera-t-elle top ou petiote ?

Quand on lit le programme du Festival d’Avignon, tout semble sûr : l’exposition « Patrice Chéreau, un musée imaginaire » est bien programmée du 3 juillet au 11 octobre dans les locaux rénovés de la collection Lambert. Mais aura-t-elle de la tenue, une belle ampleur ?

« Nous avons besoin de vous dès aujourd’hui »

Le programme cite un texte d’OIivier Py (directeur du festival) extrait du futur catalogue (à paraître aux éditions Actes Sud), et dresse la liste conséquente des artistes censés être exposés, allant d’Adel Abdessemed (qui a réalisé la couverture du dit programme), Marina Abramovic et Antonin Artaud à Bob Wilson et Zoran Music. Mais ces artistes seront-ils tous là ? L’exposition a-t-elle les moyens de ses ambitions ?

Si l’on va sur le site de la « collection Lambert à Avignon », on peut en douter. Premier indice : l’ouverture de l’exposition annoncée le 3 juillet dans le programme du Festival semblerait retardée puisque le site de la collection Lambert et la couverture du catalogue évoquent la date du 11 juillet. Allons plus loin sur le site en cliquant sur « Chéreau ».

Surprise : au nom de Chéreau qui ne peut rien dire mais peut tout de même se retourner dans son cercueil au Père Lachaise , on nous incite à un « financement participatif » via Kisskissbankbank. Pour offir une pierre tombale à Patrice Chéreau qui n’en a toujours pas ? Non, c’est de l’exposition dont il est question. « Nous avons besoin de vous dès aujourd’hui », clame-t-on. Diable, Yvon Lambert a besoin de vous, de moi, de nous. Un clic plus loin, nous voici au cœur du participatif. On nous propose de « rejoindre l’aventure de la grande exposition hommage à Patrice Chéreau ». 

Rejoindre « l’aventure » (avec tout ce que ce mot fait saliver de mystère, d’audace et d’émoi), cela veut plus prosaïquement dire : cracher au bassinet. L’objectif est d’atteindre 50 000 euros. Pour l’instant, la collecte n’a rassemblé qu’un peu plus de 10 000 euros (11190€ pour 107 kissbankers au matin du 27 juin), soit un gros cinquième de la somme. Pas terrible. Or l’expo est proche, le 3 ou le 11 juillet selon les sources. Le temps presse. Festivaliers, amateurs d’art et de théâtre, encore un effort ! 

D’ailleurs, si « le projet n’atteint pas son objectif », les sommes seront remboursées comme le veut la règle de Kisskissbankbank. Oui, mais quel est l’objectif ? L’expo elle-même ? Son extension ? Rien n’est explicitement dit. Entrons plus avant dans le cœur du participatif. Et là, on comprend que Patrice Chéreau, d’artiste, est passé à produit d’appel :   

- Pour 10€, vous devenez « mécène », votre nom est inscrit sur un mur et vous voyez l’expo gratis

- Pour 50€, vous avez droit à « un document inédit » du fonds Chéreau déposé à l’IMEC (en fait, une photocopie)

- Pour 100€, vous gagnez en plus une « photo de Patrice Chéreau et Pascal Greggory » signée Avedon

- Pour 200€, c’est une invitation pour deux personnes à la soirée privée d’inauguration.

Et ainsi de suite jusqu’à 2000 € et plus.

« Faire venir les derniers chefs-d’œuvre nécessaires »

C’est dans le commentaire que cela se corse, lequel en devenant plus explicite met l’amateur de celui qui est invariablement surnommé « l’icône du théâtre, de l’opéra et du cinéma » dans une position délicate voire culpabilisante. En effet, lit-on, « les 50 000 euros récoltés nous permettront de faire venir les derniers chefs-d’œuvre nécessaires à l’aboutissement de cette exposition ». Vous avez bien lu. Sans nous, sans notre pognon, ça va foirer, cela sera une exposition gagne-petit, sans panache, indigne de « l’icône » Chéreau. Ayez pitié, admirateurs anonymes et anciens spectateurs de Patrice, faites un geste ! L’affaire est retorse car on nous laisse plus ou moins entendre, images à l’appui, que ces œuvres qui manquent à l’appel seraient signées Giacometti, Bacon… 

Que des journalistes fomentant un rêve médiatique, que des artistes de théâtre ou de cinéma documentaire à l’aube d’un projet qui fait peur aux programmateurs habituels fassent appel à Kisskissbankbank et à ses techniques incitatives pour réunir des fonds, c’est dans l’ordre des choses actuelles et cela m’arrive d’y participer. Mais là, comme disait Cyrano, non merci.

En 2012, monsieur Yvon Lambert, vous avez « généreusement » donné à l’Etat français 556 chefs-d’œuvre de votre collection d’art contemporain pour qu’elles soient déposées en permanence à Avignon dans un musée qui porte votre nom. Cela ne s’était pas vu depuis plus d’un siècle. Bravo.

Vous n’êtes cependant pas ruiné, que je sache. Vous n’êtes pas aux abois. Vous y tenez à cette exposition « Patrice Chéreau, un musée imaginaire », vous avez les moyens de faire en sorte qu’elle soit digne et belle. Alors pourquoi tout ce cirque « participatif », monsieur Yvon Lambert, ce chantage à 50 000 € ? N’avez-vous pas une œuvre sous le coude que vous pourriez vendre pour récolter cette somme ? Cela vous éviterait le commerce ridicule de cette opération indigne de l’icône que vous prétendez honorer.  

Avignon, Collection Lambert, exposition « Patrice Chéreau, un musée imaginaire », de juillet à octobre.

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