Vers une refondation du paysage théâtral ? Rêvons un peu.

A l’heure où la décentralisation dramatique fête ses 70 ans, est-on à l’aube d’une refondation du paysage théâtral subventionné ? Après une réunion tendue au Festival d’Avignon avec la responsable du théâtre au Ministère, c‘est ce qu‘appelle de ses vœux la profession dans une tribune adressée au président de la République.

Avignon fut naguère le lieu de débats souvent houleux, parfois chaleureux, toujours passionnants. Des débats publics où l’on s’empoignait. Au Verger, sous le Palais des papes, au Palais des congrès. Je me souviens dans ce dernier lieu d’un débat mouvementé où Antoine Vitez s’en prenait aux maisons de la culture dont il secouait le cocotier. Je me souviens de Robert Abirached, alors directeur du théâtre et des spectacles, sortant les cheveux en bataille et la cravate de travers d’une discussion publique avec les manitous de la profession. Aujourd’hui, les réunions publiques à Avignon pullulent mais elles sont le plus souvent sages, compartimentées. Et puis il y a les traditionnelles discrètes rencontres annuelles au Festival entre le responsable du théâtre et des arts du spectacles au ministère et les artistes en poste.

La réunion du 14 juillet

C’est ainsi que, le 14 juillet, la directrice de la Direction générale de la création artistique (nouvel intitulé), Régine Hatchondo, a rencontré les directeurs de centres dramatiques nationaux (CDN) et de centres chorégraphiques nationaux (CCN). Après que ces derniers se sont longuement alarmés d’une baisse annoncée de 50 millions du budget de la culture et d’une stagnation de leurs crédits, Régine Hatchondo a lâché : « Vous ne me faites plus rêver. » Et, enfonçant le coup, elle a lancé des phrases comme «Votre modèle économique est à bout de souffle » ou encore « Et puis il va falloir quand même penser à faire tomber le mur de Berlin entre vous et le théâtre privé ». C’était déclencher un tsunami. Qui s’est vite répandu dans la ville festivalière avide de ragots et rumeurs.

Les directeurs de CDN ont parlé de cynisme et de provocation. Régine Hatchondo, connue pour son franc-parler, s’est excusée dans une lettre regrettant la verdeur et la teneur de ses propos. La ministre de la Culture Françoise Nyssen s’est aussi empressée d’étreindre l’incendie, soulignant le travail effectué en particulier dans le secteur de l’éducation artistique et se disant désolée du « sentiment d’incompréhension » lors de cette réunion qui a d’autant plus alimenté les conversations qu’elle n’était pas publique.

Notons au passage que la directrice de la création artistique se trompe : il n’y a plus de mur de briques entre le théâtre privé et le théâtre public mais une passoire avec beaucoup de trous. Nombre d’anciens directeurs de CDN, chaque saison un peu plus, signent des mises en scène dans le théâtre privé parisien. Des acteurs qui ont fait une bonne partie de leur carrière dans le théâtre public y jouent, ou enseignent dans des cours privés. Des directeurs de plusieurs théâtres comme Dominique Bluzet entre Aix et Marseille jouent sur les deux tableaux.

La Scala, un modèle ?

Au cœur de Paris, le futur et très attendu théâtre nullement public de la Scala, boulevard de Strasbourg, actuellement en cours de reconstruction-réhabilitation sur des fonds essentiellement privés (mais aussi publics pour une petite partie ; à hauteur de 500 000 €), a déjà prévu une première saison où dominent largement les artistes subventionnés par l’Etat : Yoann Bourgeois, Thomas Jolly, Clément Hervieu-Léger, etc. A deux pas de la Scala, le théâtre privé de la porte Saint-Martin vient de programmer Cendrillon, écrit et mis en scène par Joël Pommerat, spectacle produit par le théâtre public. Etc.

De là à prélever une dîme sur les billets vendus dans le théâtre public pour venir en aide au théâtre privé, il y a un rubicon que le Ministère semble avoir envisagé de franchir. Ce serait effectivement sidérant, aussi stupide et inadmissible que les 5 euros que le gouvernement Macron entend piquer aux plus désargentés, à commencer par les étudiants, au nom de l’effort national. La réaction a été immédiate, enflammée.

Attardons-nous toutefois sur la Scala qui, justement, s’enorgueillit de proposer « un nouveau modèle économique ». Acquis sur fonds personnels par Mélanie et Frédéric Biessy, la Scala entend être « un théâtre privé d’intérêt public ». L’ambition affichée étant d’« inventer un modèle entrepreneurial culturel privé/public », modèle, aux yeux de Biessy et son équipe (le directeur exécutif est un transfuge de l’Odéon-Théâtre de l’Europe), « étant le seul à même de laisser aux créateurs la liberté qui est la condition de leur épanouissement ». Est-ce à dire que les créateurs sont muselés, empêchés et voient leurs ambitions rabotées dans le théâtre public ? Est-ce à dire que c’est à un tel modèle que songe le Ministère, à l’opposé du « modèle économique à bout de souffle » des actuels CDN et CCN ?

« Aucune agence semi-privée pour les arts ne pourra remplir ce prodigieux don démocratique : libérer une créativité prise dans le sentiment d’une utilité citoyenne », répondent les directeurs de CDN et CCN dans une longue tribune adressée au Président de la République. Une tribune signée par un nombre important de professionnels (y compris par des artistes programmés à la Scala !) et publiée sur le site Sceneweb (fondé par Stéphane Capron, journaliste à France Inter, un site d’actualité théâtrale plus que de critiques fouillées). Pour la lecture intégrale de la tribune, je vous renvoie à ce site (autre temps, autre mœurs : une telle tribune aurait été naguère publiée dans Libération ou Le Monde).

« Il est bon que ces 70 ans nous réveillent », écrivent les directeurs de CDN et CCN en préambule. Etaient-ils donc endormis ? S’ils ne parlent pas de modèle économique à bout de souffle, ils notent avec lucidité un certain essoufflement, une fatigue, voire une usure des structures. Extrait :

Les trompettes du réveil

« La décentralisation théâtrale était un projet d’avenir après la guerre. Son maître mot était que l’art devait être le rempart subjectif contre la barbarie, qu’il devait contribuer à l’émancipation, et enfin produire de la citoyenneté. Ce projet a vieilli dans une vision par défaut : aujourd’hui, la culture doit réparer, compenser les maux sociaux ou flatter les goûts et les identités. A un projet conquérant de construction individuelle et collective s’est substitué un projet défensif de réparation des dégâts.

Aujourd’hui, les politiques publiques, qu’elles soient dédiées à l’art, à la jeunesse, aux quartiers, aux zones rurales, aux publics de l’aide sociale, etc., se présentent comme un feuilletage de dispositifs cloisonnés, dont tout le monde s’accorde à dire qu’ils sont bien trop parcellaires ; dispositifs que nous n’utilisons, nous, directeurs d’établissements, qu’en nous plaignant de devoir les "contraindre" voire les détourner. S’ensuit une évaluation faussée, des pertes d’énergie considérables, une démoralisation et un ressentiment constants. »

Après cet âpre constat, les directeurs de structures vont plus loin. Ils parlent de remise à plat, ils parlent d’inventer. Ils disent vouloir façonner un « nouveau » modèle pour le théâtre public (l’actuel serait-il donc bel et bien à « à bout de souffle » ?). Extrait :

«... la politique culturelle nouvelle devra inventer des liens nouveaux entre trois champs aujourd’hui distincts : le champ des politiques en faveur des arts, le champ des politiques de la jeunesse et le champ des territoires. Cette synergie doit passer par une remise à plat des dispositifs, l’invention en commun de nouvelles opérations, de nouvelles méthodes entre les différents ministères et avec les pouvoirs locaux. Mais surtout, elle devra s’appuyer sur des lieux concrets inédits : des prototypes.

Un prototype, des prototypes

Les établissements de la décentralisation culturelle, peuvent être demain ces prototypes. Centres dramatiques nationaux, Centres chorégraphiques nationaux, Scènes nationales, Scènes conventionnées, beaucoup le sont déjà, qui trament de nouvelles alliances entre la fabrication de l’art, l’attention portée à la jeunesse et l’exploration des territoires. En province, en banlieue, depuis des sites oubliés ou invisibles, ils cherchent l’invention de nouveaux liens, de nouveaux usages et de nouveaux communs, en puisant dans l’énergie de l’innovation artistique. Portés par le souffle de visions singulières, ils offrent une alternative à l’immédiateté et convoquent les temps plus longs de la recherche. Dans leurs dissemblances et parfois leurs désaccords, ils œuvrent à un entretien public de l’imaginaire dont notre société a profondément besoin. »

Belle envolée mais les exemples donnés sont largement le fait de petites compagnies plus que d’établissements, certains artistes et compagnies leur étant « associés » (formulation passe-partout, parfois juste, souvent creuse ou floue, à réinventer elle aussi). Mais le mot est lâché : prototype. Un, des prototypes, non un modèle unique. Il en existe déjà et non des moindres. Cela reste des exceptions. L’exception deviendra-t-elle la règle ?

Observons que plus d’un des types d’établissements sus-cités dans la tribune semblent avoir baissé les bras face aux réductions ou stagnations budgétaires, à la masse salariale qui mange de plus en plus la part artistique, au poids d’élus de plus en plus interventionnistes, à des modèles trop vieux, trop usés pour être revigorés, au manque de curiosité, d’audace, à la routine. On gère, on n’exagère plus guère. On fait le gros dos. On programme. On programme ce que les autres programment. Cherchez l’âme, le vif, le vibrant. Oui, il y a des établissements qui ne font plus rêver. Oui, cette tribune au Président peut lever des rêves. Ce n’est qu’un début ? Des manifestations sont prévus à la rentrée. A quand des États Généraux (pour parler comme et rendre hommage à Jack Ralite) ?

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