Le festival Sens interdits à Lyon : du théâtre qui décrypte adonf

Caresser la peau du présent et l’acmé du passé dans le sens du poil à gratter, ainsi pourrait-on résumer le sens du festival Sens interdits (entendez aussi « sans interdits ») qui tient, à Lyon et alentour, sa quatrième édition. Un festival porté par les bras chaleureux de son créateur Patrick Penot entouré d’une petite et fine équipe.

 © Manon Valentin © Manon Valentin
Sans abris, sans dents et sans pays

Du Chili à la Belgique, du Rwanda au temps du génocide à l’ex-Yougoslavie, de la Russie à la Biélorussie en passant par la France et ses camps de réfugiés d’hier et d’aujourd’hui, l’émotion fut mise en question tout comme la manipulation, l’identité, la culpabilité ou encore la désillusion. Tentons un surplomb scénique de l’ensemble : pas, ou presque, de pièces en bonne et due forme, mais un travail, souvent collectif, à partir de documents, de témoignages, d’enquêtes, d’immersion, de livres qui donnent la parole à ceux qu’on entend pas, ou dissèquent les discours de ceux qui ne la possèdent que trop.

Le Belge Antoine Laubin, dans Dehors, s’est inspiré des ouvrages  de Patrick Declerck (dont le fameux Les Naufragés dans la collection Terre humaine, republié en poche) pour évoquer la vie des sans abri. Une collection de scènes dont chaque soir les acteurs tirent au sort celles qui seront jouées. La vie est aussi faite de hasards, de veine et de pas de veine.

Polonaise vivant à Berlin, Monika Dobrowlanska a croisé, pour Displaced Women, trois ouvrages : La guerre n’aura pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch (à qui vient d’être attribué le prix Nobel de littérature et on s’en réjouit), Une femme à Berlin (en poche comme le précédent ; deux lectures hautement recommandables) et des témoignages de travailleurs forcés polonais à Berlin entre 1939 et 1945. Trois approches, fondées sur des témoignages, qui mettent en lumière ce que les histoires officielles laissent dans l’ombre. Trois actrices, chacune parlant sa langue : polonais, biélorusse, russe. Beau projet malheureusement écorné par une mise en scène peu inspirée.

 © Daniel Seiffert © Daniel Seiffert

Tel n’est pas le cas du puissant Hate radio conçu par le Suisse allemand Milo Rau qui reconstitue le studio de Radio Mille Collines et nous ramène il y a vingt ans au Rwanda à l’heure du génocide. Le spectacle a beaucoup tourné, la stupeur et le nourrissant questionnement qu’il suscite restent intacts.

Des mots et des maux

Quelle puissance ont les mots ? Comment la force de persuasion massive, la rouerie, la musique patriotique, le vibrato émotionnel d’un chef d’Etat-bonimenteur peuvent-ils appeler aux pires extrémités ? Pourquoi les discours des hommes politiques se ressemblent et usent des mêmes techniques et stratagèmes ? Ces questionnements qui font écho à Hate radio sont au cœur de Speak ! qui nous vient d’Amsterdam, un spectacle conçu et mis en scène par Sanja Mitrovic.

Autant de questions que prolonge le spectacle chilien Yo Maté a Pinochet (J’ai tué Pinochet) conçu et joué par Christian Flores et mis en scène par ce dernier avec Alfredo Basaure. Un monologue tantôt intérieur, tantôt s’adressant au public comme pour se justifier. Nous voici entraînés dans un Chili peuplé d’êtres dévastés, paupérisés, de militants désarçonnés et désorientés, où les roues de bicyclette ont besoin de rustines. Une sombre ambiance sur fond de culpabilité que vient contrecarrer un humour scénique où la pompe à vélo tient lieu de cigare brechtien.

Israélienne vivant en partie à Berlin, Yael Ronen a organisé un voyage en bus à destination de Belgrade et Sarajevo. Dans le bus : des Serbes et des Bosniaques vivant désormais en Allemagne. En route pour le pays qui les avait vu naître : l’ex-Yougoslavie. Un voyage secoué de mémoires, cherchant des bribes, des lambeaux de communauté à travers un fonds commun où la musique, le sport ont leur place. Chacun y traquant, au-delà des contradictions, des rancœurs, des trahisons, un Common ground (c’est le titre du spectacle).

Docteur Dostoïevski, c’est grave ?

Si ces artistes viennent pour la première fois au festival Sens interdits, ce n’est pas le cas du Théâtre KnAM venu de Komsomolsk-sur-Amour, petite ville comme abandonnée de l’extrême-orient russe. Après Une guerre personnelle et Je suis » (lire ici), voici la petite troupe de retour avec Le Songe de Sonia. On y retrouve comme de vieux amis les trois mêmes acteurs : la blonde Elena Bessonva, l’échalas Dmitry Bocharov et l’imposant Vladimir Dmitriev, des acteurs qui sont aussi des manipulateurs hors pair de caméras vidéos rejoints ici par des Iphones. 

Comme toujours mis en scène par Tatiana Frolova, leur spectacle part de leur vie : cette fois, le suicide d’une amie, Sonia, qui avait fait un stage dans leur théâtre. Un suicide qui les anéantit, les questionne, les culpabilise. Ils sont auprès d’elle à l’hôpital, alors qu’elle est dans le coma, que les médecins ont baissé les bras. Au neuvième jour, elle reviendra à la vie et ses premiers mots seront pour demander qu’on lui apporte des livres de Dostoïevski.

Le spectacle part de cette phrase incroyable et entrelace l’histoire de Sonia au Rêve d’un homme ridicule, un récit de Dostoïevski on ne peut plus dostoïevskien. Le monologue d’un homme russe qui, fatigué de la vie, songe à se suicider avant qu’une petite fille aux souliers troués ne le saisisse par le coude. On comprend que Tatiana Frolova, l’âme du théâtre KnAM à la sensibilité exacerbée, ait souhaité marier ces deux histoires. Dostoïevski lui est proche et la notion de suicide ne lui est pas étrangère.

Svetlana Alexievitch a  écrit un livre admirable (tous ses livres le sont), Ensorcelés par la mort (traduction parue en 1995 chez Plon), traitant du suicide dans l’Union soviétique à l’époque finissante des « mensonges sublimes », la sienne. Frolova ne l’a pas lu, elle en ignorait l’existence jusqu’à ces jours derniers. Poutine a accueilli avec un certain mépris l’attribution du prix Nobel de littérature à Svetlana Alexievitch (qui écrit pourtant en russe), comme il avait commenté avec morgue l’assassinat d’Anna Polikovskaïa, et, de fait, en Russie, les livres de Svetlana Alexievitch ne sont pas en vitrine de toutes les bonnes librairies.

Dans la présentation de Ensorcelés par la mort, le futur prix Nobel résume en une phrase ce qui sous-tend chacun de ses livres faits de voix, qui court tout au long des spectacles du festival Sens interdits (nous n’en avons évoqué qu’une poignée) et sous celui de Frolova en particulier : « Je suis désespérément amoureuse de la réalité. »

Festival Sens Interdits, jusqu’au 28 octobre, 04 72 77 40 00.

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