Entre Witkacy et Elizabeth Czerczuk, c’est l’amour polack

Du théâtre qu’elle a aménagé dans le XIIe arrondissement de Paris, une actrice, metteuse en scène et chorégraphe polonaise a fait un antre où l’on croise les fantômes de Kantor, Grotowski ou Schulz, mais d’abord celui de Stanislas Ignacy Witkiewicz dit Witkacy. La preuve par « Les Inassouvis ».

Scène de la trilogie "Les inassouvis" © dr Scène de la trilogie "Les inassouvis" © dr
Paris compte désormais une nouvelle enclave polonaise. Tous les amoureux de la Pologne, de ses écrivains et de ses artistes, connaissent la librairie polonaise boulevard Saint-Germain, beaucoup aiment aussi aller fureter à la bibliothèque polonaise sur l’île Saint-Louis, lieu chargé d’histoire où l’on peut assister à des conférences ou encore voir l’exposition permanente et d’autres temporaires. Ils peuvent désormais venir respirer l’air du pays au TEC. Et tous les amoureux des arts du spectacle sont les bienvenus dans ce lieu peu ordinaire.

La reine Elizabeth et ses sept danseuses expressives

C’est un théâtre, comme le T du titre l’indique, fondé et dirigé par une créature made in Poland pur jus, EC, Elizabeth Czerczuk. D’ailleurs, le nom de cette créature – plus qu’une femme, c’est une créature en lévitation dans plusieurs époques – se décline partout : sur les marches des escaliers et les palissades de son théâtre, sur les affiches. Elle est au centre de tout et le plus souvent des spectacles qu’elle met en scène et dont elle est l’astre autour duquel tournent des étoiles, en particulier un chœur de sept danseuses (chiffre sacré des contes) formées (elle a aussi ouvert une école) ou transformées par elle en actrices expressives.

Des mannequins au garde-à-vous étrangement parés vous accueillent dans le couloir tenant lieu de hall de cet endroit plus proche de la maison hantée de fantômes que d’un impersonnel théâtre habituel. Deux affiches de Tadeusz Kantor (l’une de La Classe morte, l’autre de Wielopole Wielopole) gardent le bar où la barmaid Anne-Cécile bat des cils en vous servant un excellent Corbières que son caviste favori vient de lui dénicher. A deux pas de là, tutoyant la nuit, se tient un jardin verdoyant où les fumeurs sont les bienvenus. C'est ainsi que, degré par degré, on glisse hors du temps.

Alors, guidés par deux pompiers ou soldats rescapés des premières guerres du XXe siècle, après un arrêt devant une baignoire vide – objet récurrent de bien des spectacles polonais– , on gagne le sous-sol sans fenêtres où, entre des murs noirs, un spectacle inspiré va vous aspirer : Les Inassouvis.

Witkacy  artiste polonais à tout faire

Le titre fait référence à L’Inassouvissement, l’un des grands romans du Polonais Stanislaw Ignacy Witkiewicz dit Witkacy aussi doué pour les romans, les essais, la peinture et la photographie que pour le théâtre. On doit la traduction d’une grande partie des ses œuvres à l’infatigable Alain Van Crugten (ouvrages parus à L’Age d’homme). L’Inassouvissement est un roman où Witkacy met beaucoup de sa vie tout en écrivant un roman d’anticipation où il prévoit, dans les années 30, que les Chinois seront un jour les maîtres du monde.

Dans ses Souvenirs de Pologne, texte écrit dans les années 60, Witold Gombrowicz raconte que Bruno Schulz, Witkiewicz et lui formaient un groupe. Les deux autres ne sont plus là pour étayer ses dires. Witkiewicz se suicida en 1939, lors de l’invasion de la Pologne par les troupes russes et allemandes. Schulz sera tué en 1942 dans une rue, par la Gestapo, de deux balles dans la tête. Gombrowicz, après un long exil argentin, vécut en France où il mourut à Vence en 1969.

De ces trois auteurs, Witkiewicz est sans doute le moins connu en France où on le connaît (un peu) par son théâtre. En Pologne, sa notoriété n’est plus à faire. Ses œuvres peintes, dont celles de sa fameuse firme des portraits, sont exposées dans les musées ; ses photographies, dont bon nombre d’autoportraits cocasses, ont fait l’objet de publication et son théâtre irrigue toute l’histoire du théâtre polonais depuis les années 50. La comparaison est un peu bancale mais on peut dire que Witkacy joua en Pologne un rôle semblable à celui d’Antonin Artaud en France. Tous deux, contemporains, ont écrit des essais sur le théâtre, dialoguant à distance sans se connaître.

Différence notable, Witkiewicz laisse derrière lui une foison de pièces de théâtre. Tadeusz Kantor en a mis (librement) en scène plusieurs, dont Les Cordonniers et La Poule d’eau. L’un des premiers spectacles de Krystian Lupa entrait avec une fougue débridée dans Les Pragmatistes, pièce sur laquelle Félix Guattari devait livrer quelques réflexions.

Une chorégraphie théâtralisée

Rien d’étonnant donc à ce que la polonaise Elizabeth Czerczuk réunisse en les refondant dans Les Inassouvis trois de ses spectacles précédents (soit une représentation de trois heures avec deux entractes), chacun étant très librement inspiré par un texte de Witkiewicz et remodelé : Démentia Praecox 2.0 (d’après Le Fou et la Nonne), Matka (La Mère) et Requiem pour les artistes. Figure récurrente de Witkiewicz et du spectacle, celle de la mère, incarnée par Elizabeth Czerczuk, et dont les sept danseuses sont comme autant de variations et avatars. Elle fait face à des hommes improbables qui apparaissent comme des esclaves ou les mouches du coche. Les costumes, aussi magnifiques qu’extravagants, signés par la Polonaise Joanna Jasko-Sroka ne sont pas pour rien dans le voyage dans le temps où nous entraîne Les Inassouvis

Elizabeth  Czerczuk dans "Les inassouvis" © dr Elizabeth Czerczuk dans "Les inassouvis" © dr

Ce qui unit l’ensemble, c’est une chorégraphie théâtralisée, organisée en tableaux. Y sont récurrents le grotesque bricolé des costumes, les portes coulissantes, les parois pivotantes, les maquillages expressionnistes, les gestes d’automates désarticulés. On y croise aussi des accessoires surprenants comme ce pénis géant, semble-t-il directement inspiré par un dessin de Witkiewicz datant de 1931 et ainsi légendé : « Eulalie préférant une certaine chose dans le style gothique à mort que de la donner à quelqu’un de plus capable dans certaines choses ». C’est peut-être plus encore dans les dessins et les peintures de son auteur fétiche que la metteuse en scène Elizabeth Czerczuk s’inspire. Autre exemple : ce dessin d’un « défilé de masques sous-carnavalesques » datant de 1932 (voir Anna Micińska, Witkacy, la vie et l’œuvre, éditions Interpress-Varsovie). Les mots ici sont presque superflus. Quand ils s’installent, ce qui arrive parfois, le charme s’étiole.

Kantor (dont sont citées les tables d’écolier de La Classe morte) et Grotowski sont pour la directrice du TEC des phares qui l’éclairent, l’un pour le corps, l’autre pour l’espace, sans pour autant chercher à les imiter. « Je ne cherche pas à refaire du Grotowski ni du Kantor mais à inventer un théâtre physique et spirituel qui doit beaucoup à Marcel Marceau [dont elle fut l’élève] et à d’autres artistes dont j’ai eu le bonheur de croiser la trajectoire », explique-t-elle dans le second numéro de la revue publiée par le TEC.

Dans l’héritage décomplexé d’un théâtre gestuel polonais, celui de Józef Szajna (1922-2008) et celui de Henryk Tomaszewski (1919-2001), Elizabeth Czerczuk crée des ambiances à la fois étranges et désuètes, où l’éclairage et la musique originale (Sergio Cruz, Julian Julien et Karine Huet) jouent bien leur partition.

Chaque soir, avant d’entrer en scène, elle songe sans doute à réaliser ce vœu de Witkacy : « En sortant du théâtre, on doit avoir l’impression de s’éveiller de quelque sommeil bizarre, dans lequel les choses les plus ordinaires avaient le charme étrange, impénétrable et caractéristique du rêve et qui ne peut se comparer à rien d’autre. » Il est vrai que le théâtre gestuel du TEC, dans sa clôture et son confinement, ne ressemble à aucun autre.

Les Inassouvis au TEC (20, rue Marsoulan, Paris XIIe) ts les jeu et sam à 20h (sf les 1er, 2 et 9 déc), les dim 18 nov et 9 déc à 16h, le mar 11 déc à 20h dans le cadre du festival 12X12, jusqu’au 15 déc.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.