Les Chiens de Navarre, bouffons de l’identité française

Le nouveau spectacle des Chiens de Navarre, « Jusque dans vos bras », jette son dévolu sur un serpent de mer : l’identité française. En y entrant par son point sensible : les réfugiés, les immigrés. Et par ses grandes figures. Une réjouissante et pénétrante introspection scellée dans la farce.

Scène de "Jusque dans vos bras" © Philippe Lebruman Scène de "Jusque dans vos bras" © Philippe Lebruman
Ils nous avaient habitué à se mettre à poil dans chacun de leurs spectacles. Cette fois, hormis le minimum syndical (le lustrage de bite d’un naturiste), c’est nous qu’ils mettent à nu tout au long de Jusque dans vos bras (citation de La Marseillaise), à ce jour le meilleur spectacle des Chiens de Navarre.

« Vous avez fait un bon voyage ? »

Le meilleur, car le plus impertinent, le plus défonceur d’idées reçues, de bons sentiments et de postures consensuelles. Ça pioche dur, ça explose de floraisons, ça a la patate. Jusque dans vos bras va loin dans la pertinence du propos et la dinguerie de son rendu, traquant l’identité française et l’humus franchouillard là où ça fait mal. Quand il est question d’émigrés hirsutes qui débarquent sur une de nos plages dans un canot fatigué ; d’un demandeur d’asile ne parlant pas français allant demander des papiers à une officine de l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) ; d’un couple de petits bourges accueillant une famille de Congolais dans le salon avec des petits sablés de compassion, un kit de bons sentiments et des questions du genre : « Vous avez fait un bon voyage ? »

Ce n’est pas du théâtre militant mal embouché avec ce que cela draine de regards christiques, de pâmoisons criardes, de langue de bois qui se voudrait protestataire. Ce n’est pas un de ces plats d’ego écossé des one (wo)men shows qui nous la jouent rebelles pastel sur scène et sont on ne peut plus serviles devant les maîtres du Paf, tel l’imputrescible Michel Drucker que le spectacle des Chiens de Navarre asticote au passage.

Ce n’est pas du théâtre qui revisite les vieux costumes de la penderie et les parfume d’un jet de Toujours d’actualité, vieux parfum maison qui ne parvient pas à ôter l’odeur de naphtaline du placard. Ce n’est pas du théâtre sérieux qui se prend au sérieux. Ce n’est pas du théâtre de boulevard mais c’est un théâtre qui observe ce qui se passe dehors, sur les avenues. C’est du théâtre qui scelle les noces de l’agit prop et de la farce, qui vrille le réel pour mieux le voir, qui joue, surfe, roucoule avec ce qui fait le sel et poivre de nos jours : la peur.

L’identité et la peur

La peur de tout, de la rue (il paraît que c’est mal famé, le soir, le quartier des Bouffes du Nord), de l’étranger, de l’autre, du SDF devant le Franprix, et de la Rom avec son môme révulsé dans les bras qui lui fait concurrence devant la boulangerie qui vend des Traditions françaises bien croustillantes, la peur du lendemain qui déchante, du chômage qui a rendu légume le voisin, de vieillir seul, du tout nucléaire, du tofu ou d’un jus de carotte qui ne seraient pas totalement bio, de ne plus avoir la force et, pire, l’envie, de baiser, de se coltiner Macron jusqu’à perpète. Les Chiens de Navarre brassent à traits accentués juste ce qu’il faut sur un fond de sauce on ne peut plus probant et documenté au fil d’un phénoménal travail d’improvisation.

Alors ça fait mouche. Cela touche en plein cœur la bonne conscience qui vous fait faire un chèque aux Petits frères des pauvres avant de téléphoner sur un iPhone 7 assemblé à marche forcée par des étudiants ou enfants chinois, pour réserver une semaine à prix cassés à l’île Maurice où l’entrée de hôtel est interdite aux autochtones.

Scène de "jusque dans vos bras" © Philippe Lebruman Scène de "jusque dans vos bras" © Philippe Lebruman
Jusque dans vos bras commence par une version maison de la lutte des classes : un acteur présentateur et chauffeur de salle (bourrée et largement acquise) détaille les trois classes qui peuplent le Théâtre des Bouffes du Nord : du poulailler des relativement démunis au parterre des riches ou privilégiés (copains, journalistes, secrétaire d’un ministre) en passant par la classe moyenne du balcon, laquelle pour rien au monde ne se déclasserait au poulailler et rage de ne pas accéder au parterre. Diviser le public pour mieux régner sur lui, c’est du macronisme appliqué à l’entertainment. Le président en titre au sourire breveté acier aura droit à son jeu de massacre après la mise en bière de Benoît Hamon, comique troupier d’une gauche devenue introuvable comme un trousseau de clefs qu’on croyait pourtant bien avoir laissé en évidence sur la commode.

Le drapeau et la peau

Au départ, explique Jean-Christophe Meurice, metteur en scène attitré des Chiens de Navarre, l’envie de questionner cette « fameuse identité française ». Le spectacle y répond en en cernant les contours par l’étranger, l’étrange étranger qui n’en est pas un, ainsi cette séquence où sous un réverbère un Français à la peau noire chante d’une voix grave une vieille chanson française qui figure dans des recueils illustrés de petits bonshommes à la peau uniformément blanche. La troupe y répond de façon gaguesque en faisant débouler sur le plateau un Charles de Gaulle dont la grandeur n’a cessé de pousser après sa mort, flanqué d’une petite Marie-Antoinette crachant le sang de la Révolution, une Jeanne d’Arc devenue pocharde sans doute pour échapper à la lepenisation des esprits et des corps, un Obélix qui nous ramène à nos fondamentaux. Autant d’intermèdes qui se glissent entre deux scènes très construites mais laissant des petites plages d’improvisations, si bien que le spectacle ne semble pas fixé et vibre de son instantanéité.

La troupe a vu s’éloigner (provisoirement ?) certains membres historiques comme Jean-Luc Vincent et Thomas Scimena, et a su s’enrichir de nouvelles recrues comme Adèle Zouane et Matthias Jacquin (fraîchement sortis de l’école du Théâtre national de Bretagne), Alexandre Steiger et Athaya Mokonzi.

Jusque dans vos bras commence avec le drapeau français et finira avec l’étendard tricolore mariant grandeur et misère dans une tentative de planter le drapeau sur Mars ou je ne sais quelle planète, dernier gag de cette soirée réjouissante menée sans mollir par les Chiens de Navarre, bouffons auto-proclamés de la République.

Créé aux Nuits de Fourvière (Lyon), le spectacle poursuit sa tournée :

Paris, jusqu’au 2 déc, Théâtre des Bouffes du Nord ;

Montpellier, du 7 au 8 déc, hTh ;

Dijon, du 12 au 21 déc, Théâtre Dijon-Bourgogne ;

Toulouse, du 10 au 13 janv, Théâtre Daniel Sorano ;

Maubeuge, 18 janvier, Le Manège ;

Pontoise, du 23 au 25 janv, L’Apostrophe ;

Saint-Médard-en-Jalles, du 31 janv au 2 fév, Le Carré des Jalles ;

Marseille, du 6 au 10 fév, Théâtre du Gymnase ;

Orléans, 14 au 15 fév, Centre dramatique national ;

Alfortville, le 10 mars, POC ;

Villefontaine, le 13 mars, Théâtre du Veillein ;

Martigues, le 16 mars, Les Salins ;

Le Havre, du 20 au 21 mars, Volcan ;

Béziers, du 28 au 30 mars, Sortie Ouest ;

Créteil, du 4 au 5 avril, Maison des Arts ;

Sainte-Clotilde, du 13 au 14 avril, TEAT

Bobigny, du 24 au 29 avril, MC93 ;

Bayonne, du 3 au 4 mai, Scène nationale ;

Lorient, du 16 au 18 mai, CDN ;

Poitiers, du 23 au 25 mai, Théâtre auditorium ;

Choisy-le-Roi, le 29 mai, Théâtre Paul Eluard.

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