Joël Jouanneau offre un bouquet de « Ronce-Rose » à Anne Caillère

Eric Chevillard a écrit un roman, « Ronce-Rose », où une gamine parle à la première personne. Joël Jouanneau l’a lu et a vu l’actrice Anne Caillère le jouer sur une scène. C’est fait. La gamine en est toute contente.

Scène de "Ronce-Rose" © Simon Gosselin Scène de "Ronce-Rose" © Simon Gosselin
Les rapports entre le théâtre et le roman sont passionnels, souvent passionnants mais toujours ou presque à sens unique. Les adaptations de romans au théâtre sont légion, mais les romans écrits à partir d’une pièce de théâtre ou d’un spectacle se comptent au mieux sur les doigts d’une main. Les romans ayant pour cadre l’univers du théâtre sont, eux, plus nombreux ; maigre consolation. Lire un roman, l’aimer et avoir envie de partager son plaisir est fort louable. Mais entre offrir ce roman dans un paquet cadeau et l’adapter au théâtre, il y a une marge qui peut être dommageable : nombre de spectacles qui en résultent ne sont pas des cadeaux (ici quelques noms de spectacles récents). Car le plaisir que l’on peut y prendre reste bien en deçà de la lecture que nous apporterait, ou que nous a apporté, la lecture dudit roman. Ce n’est pas du tout le cas pour Ronce-Rose, le roman d’Eric Chevillard (Les Editions de Minuit, 2017) mis en scène par Joël Jouanneau et interprété par Anne Caillère.

« Vous avez déjà regardé une chaise ? »

Joël Jouanneau, auteur qui éclata naguère en écrivant Le Bourrichon et bien d’autres textes, a eu une activité intense dans le théâtre : écriture de textes (onze pièces publiées chez Actes Sud-Papiers), mises en scène en pagaille, enseignement dans des écoles nationales dix années durant, codirection du théâtre de Sartrouville, nombre impressionnant de spectacles et opéras pour enfants, et, enfin, multiples adaptations, de Robert Walser à Eflriede Jelinek. Depuis 2013, en retrait de la vie théâtrale où il conserve beaucoup d’amis, il vit en Bretagne et se consacre principalement à l’écriture.

Mais le démon du théâtre ne dort jamais que d’un œil. Un matin de l’année dernière, Jouanneau ouvre Ronce-Rose, le roman d’Eric Chevillard qui venait de paraître. Il lit la première phrase : « C’est beau, moi je trouve ça beau, les choses qu’on voit, ce qu’il y a partout, c’est beau. » Tout de suite, il est pris (comme nous le seront lorsqu’Anne Caillère nous dira ces mots, mais n’anticipons pas). Après cette première phrase saisissante, il poursuit la lecture jusqu’à la fin du paragraphe :

« Certaines de ces choses font plutôt rire, ça ne les empêche pas d’être belles aussi. Leur forme surtout, j’aime surtout la forme des choses, vous avez remarqué les formes qu’elles prennent ? Je ne pense pas seulement aux nuages. Vous avez déjà regardé une chaise ? »

Et là, avec cette phrase interrogative, le saisissement redouble d’intensité : « Là, j’ai su qu’Eric Chevillard s’adressait à moi », écrit Jouanneau. Il est assis sur une chaise comme Ronce-Rose et il poursuit la lecture jusqu’au bout. « J’ai mis un long moment avant de me remettre de cette lecture en apnée où tout avait basculé en moi, ne me levant qu’après avoir pris la décision de donner à entendre et à voir l’odyssée de cette gamine qui attend depuis trois jours le retour de son possible et probable père : Mâchefer. »

En gare de Lorient

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, il se trouve qu’une de ses anciennes élèves à l’école du Théâtre national de Strasbourg, Anne Caillère, vient lui rendre visite juste après sa lecture. Tout de suite, il associe la voix de l’actrice à celle de Ronce-Rose. « A la gare de Lorient, je lui ai confié le livre de Chevillard en lui disant qu’il avait été écrit pour elle. C’est ainsi qu’est né le projet de ce spectacle. »

On le sait : les projets ont la manie de rester le plus souvent à l’état de projet. Mais cette fois, les dieux du théâtre sont, une fois encore, tombés sur Jouanneau : lorsqu’il a parlé de son « projet » à Christophe Rauck (directeur du Théâtre du Nord) et à Rodolphe Dana (directeur du Théâtre de Lorient), ils ont très vite dit oui.

L’impression qu’a eue Jouanneau en ouvrant Ronce-Rose, tous les lecteurs la partagent : c’est à moi lecteur que cette voix s’adresse, c’est à moi qu’elle parle. Le glissement jusqu’à la scène va comme de soi, façon de parler, car la mémorisation d’un tel texte (même avec des coupes, comme c’est le cas) qui ne cesse de bifurquer, de passer du coq à l’âne et même à l’Equateur ou encore au pistolet à eau, n’a pas dû être des plus simples pour l’actrice. Mais rien ne transparaît. L’actrice nous regarde entrer dans la salle, assise dans la pénombre sur une chaise. Puis, quand le technicien vient régler la lampe, elle se lève de sa chaise et sort. Ronce-Rose revient et nous regarde en disant : « C’est beau, moi je trouve ça beau... » Oui c’est beau, un roman de Chevillard qui commence par deux mots qui sont ceux d’un titre d’une belle pièce de Nathalie Sarraute.

Assise sur sa chaise, debout dessinant des flèches sur le sol, Rose-Ronce attend Mâchefer. Comme elle est « née de la dernière pluie », elle sait que pour écrire un roman mieux vaut se munir d’un petit carnet et c’est là qu’elle note tout. Les aléas de son voisin unijambiste et sa voisine sorcière, le métier de Mâchefer qui est toujours d’être « sur un coup », le plus souvent dans une banque, une bijouterie ou une station-service. Un certain Bruce est son « collaborateur », un colosse. La preuve : « les gens s’écartent sur son passage comme sur celui d’un camion quand on ne se sait trop si le chauffeur nous voit. »

Remplir des parenthèses

Comme Mâchefer tarde à rentrer, elle part à sa recherche et dessine des flèches sur le sol comme le petit Poucet sème ses cailloux. Il n’est pas au café L’Equateur, ni dans hôpital où elle entre un peu par hasard et retrouve la sorcière (les romans adorent les coïncidences). Plus loin encore, elle se mêle à un groupe de touristes russes venant visiter des caves et en profite pour fourguer les deux mots de russe qu’elle a appris. Au bout de trois jours, elle n’a toujours pas retrouvé Mâchefer mais elle a écrit un roman, c’est une rapide et elle sait mordre. J’ai beaucoup aimé ces moments où l’écriture entre dans sa bouche, où elle dit « remplir » des parenthèses, par exemple, ou lance des mots au hasard Balthazar. Ou bien ce délice, au trois-quarts de son périple : « J’ai repris ma marche dans la ville, comme si je sortais de mon carnet pour continuer l’histoire en vrai, debout dans une phrase nouvelle qui va je ne sais où et que je ne pourrai écrire que quand je serai arrivée au bout. » Cela m’a fait penser à un auteur méconnu, Sigismund Krzyzanowski, dont sept ou luit livres comme Souvenirs du futur, Le Marque-Page ou Le Club des tueurs de lettres ont été traduits et publiés cher Verdier grâce à Hélène Châtelain. Un auteur que Jouanneau devrait faire lire à Chevillard. Et inversement.

Seule en scène avec sa chaise et deux bouts de craie, Anne Caillère va et vient comme un oiseau qui regarde à gauche et à droite tout en opinant du bec pour voir s’il n’y a pas une graine qui aurait été oubliée, à moins qu’elle ne recherche le regard d’un spectateur. Elle ne nous la fait pas gamine puisque toute la langue de Ronce-Rose occupe ce terrain de jeu et que le pléonasme est interdit de séjour dans les ateliers des établissements Jouanneau & Chevillard. Anne Caillère a une voix si bien perchée qu’elle se garde de toute envolée et sait monter debout sur une chaise sans qu’on s’en aperçoive. Sans doute a t-elle comme Ronce-Rose longtemps observé les mésanges sur le sureau. A chaque instant, elle nous pique d’une rose de plaisir.

Ronce-Rose a été créé au Théâtre du Nord pour une série de dix représentions, le spectacle est ce soir comme hier à l’affiche du Cinquième Festival Focus de Théâtre Ouvert à 20h30. Il sera à l’affiche du Théâtre de Lorient du 9 au 12 janvier à 20h et à La passerelle de Saint-Brieuc le 29 janvier à 20h30.

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